Ce petit texte est sans prétention, il peut appeler une suite si les lecteurs le veulent bien
Un bon feu brulait dans la cheminée. Une table de bois simple tronait au milieu de la pièce, et Le vieux Dru avait déjà commencé à manger. Toute la famille avait naturellement suivi, chaque convive s'emparant joyeusement de ses couverts. Le gigot fut bien vite dépouillé, et bientôt, on n' entendit plus que le cliquetis des fourchettes. On mangeait rarement aussi bien sous ce vieux toit, il convenait donc d'en profiter largement, et de faire honneur à la viande. La pièce était éclairée par plusieurs chandeliers de zinc, et on pouvait percevoir sur les murs un petit blason de bois.
On y voyait un enchevêtrement de plantes et de branches, surmonté d'une petite phrase: Toris Perso Nolli. Personne ne savait ce que cela signifiait réellement, mais cela rappelait toujours à la famille de lointaines origines seigneuriales. Le vieux avait insisté pour qu'il soit cloué bien en vue sur le mur. De la fierté peut être, mais une vaine fierté, pour des ancêtres inconnus. Quand bien même, on oubliait bien vite sa présence et les mystères qu'elle induisait lors d'un aussi bon repas.
Autour de la table, tous avaient une expression de satisfaction sur le visage. Comme c'était rare dans les chaumières de ce village!
Seul Karl gardait un air taciturne et peu avenant. Il détestait les repas conviviaux qui réunissaient la famille. Il mangeait, les yeux sur son assiette, sans un sourire. Il était un chasseur dans l'âme, préférait le contact de la nature à la compagnie des êtres humains.
Et puis, selon lui, c'était toujours mieux. Il considérait ses semblables comme des sournois, des menteurs. "Si une créature est intelligente, il faut se méfier d'elle" avait-il pris l'habitude de dire. "Au moins, un sanglier, quand il charge, reste franc dans ses intentions. Avec un homme, vous ne pouvez pas savoir." poursuivait-il
On ne pouvait soutenir le regard méfiant et soupçonneux de Karl plus de quelques secondes tant cela était gênant. A coté, la mère Dru, avec son long cou, son visage décharné, et son mauvais caractère notoire pouvait sembler de joviale compagnie.
Les regards de Grod, un voisin qu'on avait invité à diner, se tournait au contraire vers la cheminée. Ses petits yeux noirs enfoncés dans leurs orbites scrutaient la petite bouteille d'alcool qui y avait pris place.
Lorsqu' autour de la table, chacun eut satisfait son estomac, les langues se délierent, et la discussion reprit. On parla du roi, d'arrétés, et de toutes sortes de choses que Makar ne comprenait pas, -ou ne cherchait pas à comprendre. Lui, en bon fils, se contenterait de reprendre la maison, et les titres nobilaires qui l'accompagnaient.
Il prêta cependant une oreille distraite aux débats sur les croisés royaux. Il admirait ces guerriers comme un enfant abreuvé de contes et d'histoires admire les sorciers ou les dragons. Et bien qu'il approchât de ses seize ans, il avait encore un interet certain pour ces hommes.
- Ainsi, disait Grod, ces vendus viennent ici pour rétablir l'ordre, hein? Ils sont déjà entrés en ville. Vous verrez, bientôt on pourra plus sortir d'chez nous sans êtres controlés par ces coupe-gorge fanatiques.
Tandis qu'il parlait, ses petits yeux noirs jetaient des regards perçants aux alentours, comme si il soupçonnait la présence d'un inquisiteur écoutant à la porte.
La mé dru, plus terre à terre, répondit
- Tant qu'ils menacent pas les pauv' biens qui nous restent, ils peuvent vn'ir les rues s'ront ptete plus sures.
Tout le monde en tout cas, s'accordait pour dire que les croisés méritaient une grande méfiance. On les prenait pour des roussins, et on chuchotait que leur confrérie n'avait jamais suivi les préceptes de la sainte lumière.
Makar, lui, était certain que ces dires n'étaient que calomnie. Les croisés du roi étaient restés de tout temps fidèles à leur foi et à leur roi.
-Mais au fait, demande Makar avec légereté, Que viennent faire les croisés du roi dans un endroit aussi reculé que la vallée du loch Iltor?
Grod fit signe à Makar d'approcher, et baissa la voix, parlant lentement, sur le ton de la confidence.
-Personne ne le sait vraiment... L'homme souriait, laissant apparaître deux rangées de dents jaunes. Il semblerait... poursuivit-il, que le grand inquisiteur recherche un homme. Un homme qui se cacherait dans cette vallée. Pauvre brougre... ajouta-t-il avec un rire étrange.
Makar se doutait que l'alcool avait une par importante dans l'attitude de Grod, mais les faits qu'il énonçait avaient toutes les chances d'être justes....
Alors qu'on commençait à desservir la table, Makar se leva et poussa la porte d'entrée. Il avait besoin d'air, besoin de sollitude. Une fois la porte refermée derrière lui, il s'assit sur le sol. La terre était dure et froide, craquelée par endroits. Le givre avait atteint la vallée du Loch plus tôt que prévu et l'hiver approchait à grand pas. Makar jeta son regard sur la ville, Trasterï, qui s'étendait sur les falaises abruptes du nord du lac. Les lueurs des feux du campement des croisés lui parvenaient... La ville, elle, s'était endormie en tout quiétude, malgré le loch qui semblait gronder un sourd avertissement venu des profondeurs.