AAAah l'ivresse du postage. Ca va faire un petit moment que je n'ai rien mis sur le forum, et c'est avec plaisir que je vous propose un petit texte. Je pense que c'est une situation que nous avons du déjà tous vivre au moins une fois
En espérant que ça vous plaira. Bonne lecture.
Un traître soir
Ce soir, c'est un soir très sombre. Ce genre de soir qui se tapit durant toute une journée durant pour vous envahir quand le soleil s'engouffre à l'horizon.
Je m'appelle Edgar Combs, et je suis écrivain.
Ne la jouons pas modeste, je suis le plus grand écrivain au monde. Je mesure 2 mètres 14, et je défie quiconque de me dégoter un type plus grand que moi qui écrive d'aussi bons livres que moi. Car même sans ma plaisanterie qui confine au pathétique, je suis tout de même le plus grand écrivain du monde. Prix Hugo, Pullitzer, Nobel de littérature, j'ai tout eu, avec les millions qui vont de pairs.
J'ai toujours écrit avec une aisance éhontée, pondant parfois un bouquin en une nuit là il faudrait des mois à des crétins tout droit sortis d’un cursus littéraire et enfilant les mots comme un joaillier enfile les perles. C'est joli, ça brille, c'est cher, ça épate la galerie, mais les perles, rappelons-le, ça sort d'une huître, à savoir un mollusque dégelasse qui ressemble à une grosse glaire, et au centre, il n'y a qu'un grain de sable, un déchet de l'océan. Tous ces minables n'écrivent pas, ils bavardent, ils gribouillent, ils raturent, mais ils n'écrivent certainement pas. La plupart mourront avant de savoir ce qu'est réellement écrire.
Moi je sais écrire. Je suis l'alchimiste des mots. Avant de même de procéder au grand Art je conçois dans mon esprit le texte. Tout est dans ma tête, calculé, planifié, chaque étape est parfaitement imbriquée ; les mots ne servent qu'à matérialiser ma pensée. Ils sont le vaisseau de mon imagination, l'intermédiaire qui me permet de créer dans l'esprit des lecteurs des images avec plus de force et d'efficacité que le puissant des télépathes, encore eusse-t-il fallu qu'il en existe. Ensuite, je choisis chaque mot avec précision, un soin infini pour former des phrases qui viendront sublimer l'ensemble comme un architecte peaufinerait la structure d’un cathédrale. Et comme les dieux donnant corps à leurs marionnettes humaines, j'insuffle de la vie à mes personnages. La pierre philosophale, c'est l'encre, et la vie prend forme sur le papier. Je suis un dieu, le dieu de l'écriture. Je fais et défais des univers entiers d'une ligne à l'autre, et j'en tire un plaisir indicible, de savoir que des millions de gens qui lient mes livres, participent à concrétiser l'objet de mon esprit.
Or, ce soir, la nuit est glacée, et les ténèbres enveloppent également mes pensées. L'alambic est cassé. La page est blanche. Je ne compte plus les années où je me suis assis à ce ridicule bureau en chêne qui écrase la pièce pour laisser mes doigts courir sur les touches de ma vieille Olivetti et laisser l'or apparaître.
Je le confesse avec une indicible rage : je suis bloqué. Ce qui me met le plus hors de moi est surtout cette honte : moi, le grand démiurge, me voilà incapable d'aligner quelques malheureux mots. Je n'arrive même pas à comprendre ce qui se passe dans mon esprit foisonnant. Mon pouvoir serait-il épuisé ?
Grotesque. L'imagination n'a de limite que l'ambition de l'homme. Je suis un dieu, mon imagination est donc infinie.
Alors pourquoi cette satanée page reste blanche ?
Elle me nargue. Tu vas voir une fois que je t'aurais froissé, déchiré puis brûlé, tu feras moins la maligne quand tu ressembleras à un sourire édenté. Tu n'es qu'un support, le métal qui permet la transmutation.
Mais n'importe quoi ! Laisse cette feuille dans la machine Edgar.
C'est agaçant quand même. Je les vois ces pantins scribouillards, n'attendant que ça pour me détrôner, trop satisfait de pouvoir mettre en exergue la moindre faille. Voilà une décennie que je n'ai jamais quitté la place des meilleures ventes. Pas un jour où mon apothéose ne fut menacée tant ces péteux excellaient dans leur médiocrité. Je ne peux pas me laisser défaire aussi facilement, je ne peux pas laisser mon trône. Je suis le dieu, le roi, l'empereur de l'écriture.
Un dieu, certes, mais qui est mis en déroute par une simple feuille. Désopilant …
J'ai beau me concentrer, me forcer, mobiliser chaque neurone de mon puissant cerveau sans qu'aucun mot ne jaillisse. Pourtant tout est là, les creusets, l'alambic, le grimoire, la magie peuvent opérer. Tout est en place, dans l'expectative de son existence. Je les sens les idées qui trépignent et exigent de pouvoir glisser sur le papier pour charmer les lecteurs. Pour hypnotiser tous ces mortels, et continuer à écraser ces amateurs qui osent prétendre écrire.
Tous des demeurés incapables de saisir l'ampleur de mon génie !
Voyons Edgar, tu as déjà eu le prix Nobel, et tant d'autres, il ne faut pas non plus cracher dessus. Qu'importe les prix, ce ne sont pas eux qui tapent sur les touches ! Ils prennent la poussière sur mes étagères, eux aussi me narguent, de concert avec ces crétins qui veulent me détrôner.
Et puis d'ailleurs pourquoi cet éditeur véreux veut absolument que je lui sorte un livre de plus ? Il s'est déjà assez engraissé sur mon dos. Réfléchis Edgar, ne t'arrêtes pas là, ce serait lui accorder plus d'importance qu'il n'en a et n’en aura jamais. Après tout, il me suffirait de taper à la porte de n'importe quelle maison d'édition pour les voir ramper à mes pieds à l'instar des gagnants de la loterie qui entrent triomphalement dans leur banque, le chèque à la main.
Sauf que ces snobinards ont eu de la chance. Moi il faut que je fasse tout moi-même. Or je ne supporte plus de me faire violence pour trouver ces fichus mots. Les dictionnaires sont même trop petits, le langage lui-même n'est pas assez riche pour que je puisse asseoir mes formidables idées.
Allons, Edgar, il ne faut pas s'en prendre à tout le monde de la sorte. Tu es incapable de reconnaître ton actuelle incompétence.
JAMAIS !
Un dieu n'est pas incompétent. Il est omnipotent. Misérable inconscient ! Si je n'arrive pas à écrire, ce n'est pas de ma faute, il y a forcément quelque chose qui m'échappe. Quelque chose qui me contraint. Quelque chose qui veut me nuire.
Et ce quelque chose, je vais le tuer. Je vais en faire de la bouillie. Le pulvériser. Le réduire en cendre et m'en servir comme braise pour mon grand alambic.
C'est comme lorsqu'on cherche un objet perdu avec la certitude de savoir où il se trouve sans qu'il y soit. On a beau chercher, regarder plusieurs fois cet endroit en vain, il y a toujours ce mince espoir qu'il y soit. Et évidemment, ne dérogeant pas à cette connerie de loi de Murphy, on le trouve au dernier endroit où on le cherche. Et si ça se trouve, je ne parviendrais à écrire que sur mon lit de mort, pendant que la masse grouillante se délectera de mon agonie.
Sauf que non, je suis alchimiste et comme tout charlatan qui se respecte, je ne suis pas forcé de créer l'or. Je peux prendre dans mes réserves. Oui ... Il me reste quelques vieux manuscrits, des fonds de tiroirs, du temps où je n'écrivais pas ; quand je croyais écrire.
MAIS NON !
Même si ces abrutis n'y verront que du feu, moi je saurais. Moi, je saurais que mon oeuvre comporte des livres qui ne sont pas de l'écriture. Seulement des pierres plaquées or. Du toc.
Un dieu ne fait pas du toc. Ça me met tout simplement en rogne. En rage !
Mes doigts ne tiennent même plus en place sur cette maudite machine à écrire. Des années de service et un beau jour il faut que me lâche. TRAITRESSE !
HAHAHahahahaha !
À présent que tu es en miettes sur mon tapis à 50 000 dollars tu ne me porteras plus préjudice. Je vais utiliser cette feuille de papier. Non, elle aussi à un regard narquois.
AAaaaah, le doux son du papier qui se déchire, comme un cri d'effroi avec l'enfer de la poubelle.
Ils sont ligués contre moi, mais je suis dieu, omnipotent, et rien ni personne ne peut m'arrêter.
Pas même cet enfoiré de stylo plume. Il refuse d'écrire ... L'encre a du séché ... non. Il fait aussi parti du complot. Tu vas finir comme les ...
Edgar, tu vas pas trop loin ? C'est un cadeau de ta femme quand même que tu t'apprêtes à écraser.
Un cadeau de cette pute ! Je suis sûr qu'elle est de mèche avec l'Olivetti.
Prends ça.
Et encore ça.
J'espère que tu souffres petit con de stylo à plume en or. Ca te plait hein les chatouillis du briquet ! Le feu, moteur du grand alambic. Mon ami de toujours, voilà qui terrasse ces traitres.
Justice !
La rage d'écrire me donne des frissons. Serait-ce le talent qui revient ?
Évidemment que non.
Cette cette porte qui laisse entrer l'air froid. Je vais la tuer. Elle ne mérite que ça. On ne dérange pas un dieu quand il crée.
Tiens ? Quelqu'un entre. Qui ose me déranger par ce traître soir !
La petite Amélia ne trouvait pas le sommeil ce soir-là. Attirée par des bruits sourds dans le bureau à l'étage, elle entra dans la pièce mue par la curiosité pour découvrir un improbable désordre. Son père fit alors son apparition, en sueur, les yeux révulsés, armé d’un coupe-papier à la main avec lequel il entaillait la porte.
— Amélia ? Qu'est-ce que tu fais ici ? C'est toi qui a ouvert la porte ?
Il toisa sa fille, la fixant d'un air malsain. Sans pour autant être inquiétée par son père et sa mine déformée par un rictus - elle en avait d'ailleurs l'habitude de le voir dans cet état là - elle répondit de sa voix douce :
— Je n'arrive pas à dormir. Raconte-moi une histoire.
Sympatoche.
Le personnage fait un peu penser à Juréméride Camporellion (tu m'excuseras si je l'écris mal^^). A quand un texte sur un non-mégalomane? ![]()
Voilà, rien d'autre à dire. J'attends un vrai texte, quoi. ![]()
Merci d'avoir lu et commenté.
Qu'entends-tu par vrai texte ? ![]()
Un truc pas tourné sur l'humour, l'ironie et tout c'tralala.
(non, je ne dénigre pas les textes du genre, juste que de ta part, j'avoue attendre quand même d'autres genres, comme...de la SF, à tout hasard
)
Ok je vois, ça devrait venir puisque j'ai une nouvelle qui doit être en phase terminale et EPR est aussi en voie d'achevement.
Aaah..?
Je lirai, then. (d'puis l'temps que j'le dis! \o/ )
Némésis, c'est programmé pour le siècle prochain? ![]()
Némésis ... bon, je ferais peut-être un chapitre rien que pour toi cet été, plus si je trouve la force. ![]()
Ah non, pas de faux espoir^^
Ne reprends que si tu penses avoir envie de terminer, sinon...on verra dans un un siècle ou deux. \o/
Très bon texte. Par contre je m'attendais à une putain de chute, en fait nan. Mais il est très bien quand même. A part quelques petites couilles un peu partout, dommage.
Salut.
J'ai bien aimé ce petit texte. Le caractère narcissique de cet écrivain est assez jouissif et la retranscription de ses sentiments est bien faite. Le texte est bien mené, on sent une progression dans son état d'esprit.
J'ai lu peu de textes de toi donc je ne sais pas tes thèmes de predilection et ce que tu privilégies dans l'écriture, en tout cas ce texte m'a bien plu. ^^
Sinon, pas mal de fautes mais vu la qualité du texte, c'est juste à titre indicatif.
« durant toute une journée durant » ~> un durant en trop ^^
« d’un cathédrale » ~> d’une cathédrale
« gens qui lient mes livres » ~> qui lisent mes livres
« je t'aurais froissé, déchiré puis brûlé » ~> froissée, déchirée puis brûlée
« Qu'importe les prix » ~> qu’importent les prix
« en cendre » ~> en cendres
« il faut que me lâche » ~> je pense que c’est il faut que tu me lâches ?
« a du séché » ~> a dû sécher
Voilou. ![]()
Excellent
Mises à part les quelques pitites fautes que TheBoss a eu la gentillesse de souligner, y'a rien à dire
La chute...
J'en rigole encore encore...
Merci d'avoir lu et commenté, peut être que je posterai d'ici peu une autre version car je voyais deux façons de faire cette histoire.
Nice. J'ai bien aimé, je te passe le blabla de l'écriture maîtrisée (malgré les quelques bourdes), efficace car ça m'a bien fait tripper, et puis la chute est drôle^^
Curieux de voir la deuxième version par contre^^
Et ![]()