« Me reconstruire ». C'est ce qu'il me disent tous, ces imbéciles. Ils prennent un air condescendant, me tapotent l'épaule ou me prennent dans leurs bras, versent parfois quelques larmes. Si je n'avais pas l'impression d'être déjà mort, peut-être aurai-je compris qu'ils étaient sincères. Que je n'étais pas le seul. Peut-être, mais je ne l'ai pas pu. J'ai même cru entendre un « la vie continue », à un moment. J'ai trouvé ça ridicule.
Le pire, je crois, c'est de n'avoir personne à qui casser la gueule. Il n'y a pas de coupable. Personne à envoyer en prison. Personne à tuer pour avoir l'impression de te venger, ou même pour passer ma colère. Je rêve, ou ai-je vraiment dit que c'était ça le pire?
Non, le pire en fait, c'est de n'avoir pas encore versé une larme. Tu étais si belle, tu avais simplement l'air endormie. Tes longs cheveux encadraient ton visage pâle. Tu souriais encore.
Je n'ai pas versé une larme parce que tout ça est impossible. J'ai comme le sentiment, l'intime conviction que je vais me réveiller, et que tu seras à côté de moi, enroulée dans les draps, me tournant le dos, comme d'habitude. Que rien n'est vrai.
Je devrais être l'homme le plus heureux sur Terre. Je ne pense qu'à ton absence. Je suis incapable de penser à autre chose qu'à toi. Il n'y a presque pas de bruit dans le couloir. Juste les branches d'un arbre frappant les vitres, dans une cadence saccadée, irrégulière, imprévisible. Je suis seul, une infirmière passe, parfois. Elles me sourient, me disent des bonjours enjoués. Assurément elles ne savent pas. Si elles savaient, elles ne me souriraient pas comme ça. On ne sourit pas à quelqu'un qui est mort. Quand elles ouvrent les portes, on entend des rires. Le monde est cruel.
Je ne vois rien, ne sens rien. Tout n'est que brouillard autour de moi. C'est un jour à marquer d'une pierre blanche. Je souris, bien malgré moi. Ton frère ne rira pas si je la lui raconte, celle-là. On n'est jamais sensible à l'humour noir quand il nous concerne. Le temps est maussade, comme s'il voulait montrer au monde notre douleur. Le temps était radieux, hier encore. Comme quoi tu faisais vraiment la pluie et le beau temps. Tu portais ce genre de tuniques légères dont tu rêvais avant même d'être enceinte. A croire que tu m'as fait un bébé juste pour pouvoir rentrer dedans. Tu exhibais ton ventre rond dans des vêtements serrés, pour que la Terre entière sache ton bonheur d'être une future maman. Tu étais plus joyeuse que tu ne l'avais jamais été. Ces huit derniers mois avaient été merveilleux.
Une seconde peut tout briser.
Je suis tellement heureux que tu aies pu voir ta fille. Tu l'as prise dans tes bras,elle était si légère... Tu souriais, comme tu le pouvais,d'un sourire faible. Quand on nous a demandé le nom de
mademoiselle-deux-kilos-huit-quarante-sept-centimè
tres, nous nous sommes regardés, et tu as prononcé cette chose magnifique, que tu avais décidé depuis longtemps. « Ambre ». On l'a emmenée, tu avais un air tellement paisible. Tellement fatigué, aussi.
Je tenais ta main serrée dans la mienne, nous n'avons pas échangé un mot. On m'a appelé, pour signer des papiers pour la petite. Je t'ai embrassée, si tu savais à quel point je me souviens de ce baiser, et je t'ai entendue murmurer « A tout à l'heure, papa », au moment où j'allais franchir la porte. Dans le couloir, j'ai téléphoné à mes parents, ils ont pleuré en apprenant la naissance. C'est à peu près à ce moment-là que j'ai commencé à réaliser. La terre entière me semblait magnifique, j'étais pris d'un élan de générosité, de pacifisme, d'écologisme et d'humanisme tout à la fois. Euphorique. J'ai appelé tes parents, ta mère a décidé de venir tout de suite à la clinique. Ma soeur m'a appelé aussi, les parents l'avaient prévenue, elle voulait venir te voir, sécher les cours, voir Ambre. Je lui ai dit d'attendre la fin de la journée; elle a râlé, pour la forme. Je crois que c'était la troisième personne la plus heureuse de ta maternité. J'ai prévenu un peu tout mon répertoire, la nouvelle a fait le tour du pays en un rien de temps.
Je me suis arrêté devant une fenêtre; un orage se préparait. Rien ne pouvait assombrir mon bonheur. C'est ce que je me disais, en regardant les branches ployer sous le vent.
Les papiers signés, je suis remonté, pour te voir. Il ne restait plus qu'à aller déclarer la petite à la mairie. J'avais mon temps. Il y avait plus urgent. Comme mon irrépressible besoin de te prendre dans mes bras, de te dire à quel point je t'aimais. Le couloir était désert, le son de mes pas amplifié en de nombreux échos. J'ai frappé à la porte, l'ai poussée sans attendre de réponse. Vide. Tu n'étais plus là. Une place vide à la place du lit. Et personne. J'ai questionnée une infirmière, au hasard d'un couloir. Elle n'a su me renseigner, m'a dirigé vers l'accueil de la clinique. J'ai descendu les escaliers, le plus rapidement que j'ai pu, inquiet. Ne pas savoir où tu étais, surtout, ne pas savoir pourquoi tu n'étais pas où tu devrais être, m'angoissait. Enraciné dans la platitude de mes habitudes. Les exceptions et moi ne formons pas bon ménage. La demoiselle à l'accueil a passé quelques coups de téléphone, pour pouvoir me renseigner. Au bout de quelques appels, elle a eu un air gêné, a marmonné un « Ah, je vois... » dans son combiné, a avalé sa salive avant de me dire que j'allais devoir patienter, qu'un médecin arriverait. J'ai réclamé quelques explications; je n'ai compris que « complications » dans tous ses marmonnements. Je suis allé m'asseoir, docilement. Parce qu'il n'y avait rien d'autre à faire, je crois.
Ta mère est arrivée, toute riante, une bouteille de champagne à la main. Quand elle m'a aperçu, la tête dans les mains, sa joie est retombée. Difficile de ne pas comprendre que quelque chose n'allait pas. Elle m'a questionné, j'ai simplement haussé les épaules. On nous a dit d'attendre encore, mais cette fois-ci au premier étage. Nous avons blêmi en voyant le panneau « URGENCES ». Ma soeur est arrivée un peu plus tard. Je l'avais mise au courant. Je crois qu'elle avait quand même séché. Je m'en foutais. Je me foutais de tout. J'avais juste besoin de te voir. Elle m'a pris dans ses bras; elle avait les yeux rougis.
Nous avons attendu.
Églantine s'est endormie contre mon épaule. Elle ne supportait pas de ne rien faire. J'aurais aimé dormir comme elle. Ne plus cogiter. Une infirmière est arrivée, nous étions seuls, elle n'a pas trop eu à hésiter. Elle nous a dit que le médecin allait arriver. Rien de plus. Le monde conspirait contre moi, il m'éloignait de toi à grands pas. Il nous a fallu attendre encore dix minutes, vingt peut-être. Églantine tournait en rond, elle avait les plis de ma veste imprimés sur la joue. Il est arrivé. Blouse blanche et capuchons de stylos qui dépasse de la poche. Un vrai stéréotype.
« Il y a eu un... problème, aux suites de l'accouchement - il a buté sur le mot « problème » . On ne sait pas encore exactement pourquoi, mais il y a eu une hémorragie. On pense que c'est une hémorragie de la délivrance. On a tenté de la stopper mais... »
Il devait avoir mon âge. Combien de fois avait-il eu à annoncer ce genre de nouvelles? La suite de ses tentatives d'explications reste floue pour moi. Je ne vois plus que ta mère s'effondrant en sanglots, qu'Églantine se rasseoir plus blême qu'un linge.
Les premiers éclairs ont morcelé le ciel.
Je suis resté debout, à vrai dire je n'ai pas su bouger. J'ai articulé quelque chose, qui signifiait que je voulais te voir. Je l'ai suivi, cet homme qui n'y pouvait rien, contre qui toute mon incompréhension se tournait, et qui était pourtant là, à faire les tâches ingrates. Je l'ai suivi dans un dédale de couloirs. Tous les mêmes. Enchaînement d'impressions interminables. Comme si ce chemin jusqu'à toi n'en finissait pas. Une porte. Qu'il me désigne. Je ne peux pas la pousser. Comment le pourrais-je? Je le veux mais ne le peux pas. Le voulais-je seulement? Un pas en avant. Hésitant. Ô combien hésitant. Lent. Minuscule. Mais un pas tout de même, un pas en avant. Tendre le bras, attraper la poignée, tourner, pousser. Est- ce si dur que ça? Pire. Insoutenable. Mais j'y parviens. Malgré tout. Parce qu'il le faut. Pour que je comprenne ce que les mots qu'il a alignés signifient. Ca n'a pas de sens.
La pièce est plongée dans la pénombre. J'y distingue des formes, vagues. Un lit. Un drap. Remonté jusqu'au front. Je le baisse, n'arrive pas à distinguer de traits précis. Je prend ta main; je ne l'ai tenue qu'une seconde.
« Est-ce que... est-ce que vous pourriez allumer la lumière? » ; j'avais la gorge sèche.
J'ai fermé les yeux avant qu'il n'allume. Par peur d'être ébloui, ou par peur tout court. Le visage est apparu doucement. D'abord flou, puis de plus en plus net. Ton visage. Je t'ai contemplée; interloqué. Ca ne pouvait pas être toi. Comment aurait-ce été possible? Je t'ai regardée. J'ai effleuré ton visage, sans y croire. Sans croire à tout ça.
Il n'y a plus personne dans le couloir. Plus un bruit. Le front collé à la vitre ruisselante de gouttes. La nuit est encore loin. Ils sont tous dans la chambre où dort Ambre. Ta fille. Notre fille. Elle est tellement belle, si tu savais. Belle parce qu'elle te ressemble déjà. J'ai prétexté avoir besoin de prendre l'air.
J'ai dévalé des escaliers. Un, deux, trois étages. Des dizaines et des dizaines de marches. Partir. Partir. Partir à tout prix. C'est tout ce dont j'ai besoin. Il pleut encore. Je crois qu'il ne cessera jamais de pleuvoir, pour moi. Le tonnerre gronde au loin. Mes habits ont été trempés en une minute. J'ai marché, marché, marché dans cette ville qui semblait déserte. J'ai foulé chaque pavé, chaque rue, attendu à chaque feu ce soir-là. J'ai parcouru tellement d'endroits que je ne m'en souviens plus. J'ai atterri chez nous, par pur hasard il me semble, peut-être par automatisme. Je suis monté à l'appartement, je n'avais pas les clefs. J'ai ouvert la porte avec une carte de fidélité Natalys. Le petit rhinocéros et son short vert et sa casquette verte ont été rayé d'une grosse entaille. En entrant, j'ai pressé le bouton rouge du répondeur qui clignotait. Églantine.
« Ludo, où est-ce que t'es, putain, on est tous inquiets... » Une pause. « Je suis là, frérot, on est tous là, mais... Elle aussi elle va avoir besoin de toi. Tu as un bébé. Appelle moi. Je vais rester à la clinique avec les parents, cette nuit. »
Elle soupire. « Je t'aime grand frère. Fais pas de connerie. »
Je me suis assis. J'ai longtemps réfléchi. Sa voix me parvenait encore. La pluie a cessé de tomber. J'ai pris le relais sur elle.
Magnifique, vraiment ![]()
fluide, étouffant, et triste ... combien triste, vraiment
J'ai pas pleuré, mais presque.
J'ai pas relevé de faute flagrante, et le tout étant si (je diarais pas agréable mais la pensée y est) "simple" à lire.
Une perle, Bra. Vraiment, t'as du talent
Ce genre n'est pas trop le mien. Mais là franchement bravo. ![]()
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Oui, excellent ! Par contre je n'ai pas bien compris les tous derniers mots... enfin si je crois mais je n'en suis pas sûr...
Mouais, je sais pas... C'est pas mal écrit, ça se lit bien, mais personnellement ça me laisse de marbre. Pas réussi à m'immerger.
Moi je suis facilement plongé dedans... C'est pas du tout mon truc non plus, mais c'est bien écrit et sans défaut - sans que ça soit incroyablement bien écrit hein.
Joli joli, comme toujours lorsque j'aime un texte, je laisse les mêmes messages.. (un style fluide, concis mais efficace. On s'immerge bien dans le récit, tu parviens à bien exprimer les pensées du personnage. Pas de fautes flagrantes. Un bon texte quoi, bravo)
Mais bon ça me soule de mettre tout le temps les mêmes messages alors cette fois je le dirais pas (même si je le pense)
La fin est un peu floue cependant mais ça donne un certain "goût" à la fin du texte.
Je n'avais pas encore eu le temps de répondre à vos messages,mais comme toujours, merci de la lecture.
Pour le flou de la fin, j'dois peut-être quelques explications. La verité c'est que j'hésitais entre deux fins. J'ai laissé beaucoup de flou pour laisser le choix. Les pronoms personnels ("sur elle") et adjectifs possessifs ("sa voix") de la fin peuvent faire douter sur l'identité de leur destinateur.
Ca laissait au lecteur le choix. La fin qu'il veut s'imaginer.Après, ai-je bien fait ou pas... Bonne question! ![]()