Chers amis, comme vous le savez, je suis de retour à la civilisation. C’est un être encore vivant mais meurtri qui vous écrit. Ce séjour dans cet étrange pays à fait de moi un nouvel homme, quelqu'un de plus mûr. Moi, Guilbo Delamote De Fenouil, Duc de Fenouil De Côttet, vingt trois printemps, homme de bien et amoureux des Beaux Arts, est heureux de vous présenter ce journal de bord élaboré en catimini dans un pays païen. Puisse mes mains ne point trembler alors que je m’apprête à ressusciter le passé. Laissez moi vous narrer comment cette odyssée à commencé.
Lundi 17.
11H30.
Quelle singulière journée que ce lundi. Je revenais de confesse lorsque mon palefrenier, tenant quelques lettres cachetées, me dit que le facteur était passé. « Palsembleu, fis-je, que diable voulez vous que cela me fasse mon bon Stanislas ! Les factures sont pour mon comptable, et les doléances pour Madame La Duchesse. ». Stanislas baissa la tête, ne sachant que dire. Hésitant à le renvoyer dans la puanteur crasse où il était sorti, un accès de bonté, comme il n’arrive qu’aux personnes bien nées et bien faites comme nous autres, me monta au cortex : soyons clément avec les bougres, que diable ! C’est ce qui nous différencie d’eux ! Je pris donc le courrier de mes propres mains (pour la première, et j’espère la dernière fois de ma vie) et me mit à arpenter à dos de destrier mon domaine et à trier les lettres reçues.
Quelle déception ! Encore des invitations de nababs pour la côte d’Azur et autres demandes de participation à de quelconques mariages de métayers. A croire que la roture se multiplie plus vite que les lapins de mon domaine. Soudain, mon monocle s’arrêta sur un étrange parchemin coloré. De qui pouvait venir cette missive au sceau inconnu ? Des sarrasins ?D’un seigneur féodal convoitant mon château ? Que nenni ! Cet écrit venait d’une autre contrée, d’un royaume encore insoumis à notre Nation. Sur le papier, au dessus d’un drôle de dessin que la bleusaille appelle « photographie », était inscrit en rouge les mots suivants : « Tous les lundi, la tête de veau est moitié prix. CAROUF, le pays où la vie est bien moins chère. ».
Ce fut le déclic. Il existait donc un pays où la vie était moins chère que celle vécue dans ce pays de mécréants dirigé par la charogne socialo-communiste ! Par le Graal ! En tant que descendant par la cuisse gauche des conquistadores d’Amérique, mon sang d’explorateur ne fit qu’un tour. Fouettant mon cheval, je me rendis jusqu’au pied de mon château à toute vitesse, et, toujours monté sur Montgomery IV, j’atteignis les cuisines, non sans cravacher au passage la servante d’un coup sec.
Madame la Duchesse se tenait devant la table avec Irma, notre cuisinière, les poignets plongés dans une mixture gluante. Irma semblait apprendre à mon épousée comment préparer une tourte au caviar. La pauvre, autant essayer de convertir un RMIste aux subtilités des Stock-option, étant donné que, malheureusement, ma femme avait plus hérité des tares que du portefeuille de ses ancêtres. L’air penaud figé sur son visage lorsqu’elle me vit débarquer dans la salle m’échauffa.
- Voyons Ghislaine ! criais-je. Avez vous prit goût à la décadence ? Une De Castillière avec les mains plongées dans la pâte !? Voulez vous que je devienne la risée de la noblesse lors de nos parties de croquet ?
- Allons Guilbo, fit elle, veuillez m’éviter, de grâce, ces effusions de fiels. Que me vaut une si « agréable » intrusion en plein cours de poterie.
- De poterie ? répondis je. Je croyais que la cuisinière et vous faisiez une tourte au caviar. Et sur un autre ton, femme, ou il vous en cuira !
- Mais mon cher, vous saviez bien que le lundi matin c’est ma séance hebdomadaire «d’Apprentissage et d’éducation aux mœurs du commun ». Il faut vous moderniser, chou, les gueux sont de plus en plus nombreux, ils se multiplient…
- …plus vite que les lapins de notre domaine, coupais-je, je le sais. Ce n’est pas une raison pour vous livrer à de telles turpitudes. Si votre rang vous permet de telles pantalonnades, le mien m’astreint à une certaine dignité. De toute façon, je ne suis pas venu parler basse-peoplerie, mais d’autre chose. Jetez un coup d’œil là dessus.
Je lui jetai le parchemin à la figure. Elle le parcouru d’un œil rapide.
- Et alors ? fit elle. Qu’est ce que ce bout de papier a de spécial ?
- Vous êtes vraiment aveugle ! répondis-je. Vous avez vu l’inscription ?
- « Le pays où la vie est bien moins chère » ? Que voulez vous que cela me fasse !
- Vous êtes encore plus bête que votre cousine Berthe, qui est une ânesse. Je peux vous entendre braire. Ce que je veux vous montrer c’est que si nous féodons ce pays de Carouf, nous pourrons nous approprier ses richesses et nous vautrer dans la luxure et le pêché.
- Vous le faites déjà le premier samedi du mois… Et qu’escomptez-vous faire ? Attaquer le pays ? Cela fait deux cent ans qu’un Delamote De Fenouil ne s’est pas battu.
- Car l’occasion ne s’y prêtait guère. Je vais faire sonner mon maître d’arme pour qu’il prépare mon attirail. La seule inconnue de l’équation est : où diable se trouve ce maudit pays de Carouf ?
Il y eut un long silence. La Duchesse et Irma fixaient leurs pieds, évitant mon regard. Tout à coup, Irma leva le doigt. Je lui accorda le droit de parler.
- Che bais au Carouf tous les chours pour acheter la commission pour la manger.
La brave femme, moi qui comptais la dénoncer à l’Immigration.