Solène... ah Solène ! La simple évocation de son prénom me remplit de joie. Il m'évoque le Soleil, image qui représente bien la personne, cette fille étant un véritable rayon de soleil. À l'époque où je la fréquentais, je ne pouvais résister à ses sourires, qui ne manquaient jamais de m'éblouir. J'aimais cette femme. Oui, je l'aimais comme je n'ai jamais aimé personne d'autre.
Un beau début de mois d'août, je pris une grande décision, irrévocable : lui demander de sortir avec moi. Je comptais le faire dès son retour de vacances. Le soir où je l'appelai pour lui donner un rendez-vous, je fus frappé par sa voix. Elle était étrange, camouflée, comme si elle parlait dans un mouchoir. Cela me faisait penser aux kidnappeurs qui téléphonent aux familles pour en tirer une rançon. Pourtant, je reconnaissais sa façon de s'exprimer, ce ne pouvait être qu'elle. Elle m'avait prévenu d'un petit accident survenu la veille, en pleine mer. Sans vouloir rentrer dans les détails, elle m'assura que ce n'était rien de grave. Le ton employé pour me le dire me persuada du contraire.
Comme convenu, on se retrouva à onze heures du matin, devant la fontaine près de chez moi. J'ai immédiatement compris quel était son incident à la baignade. À la place du ravissant visage de ce petit joyau de la nature, se trouvait un poulpe. Au sens propre du terme. Un poulpe. Sur MA Solène. C'était comme si elle portait un masque, ou une espèce de cagoule gélatineuse absolument répugnante. Devant ma compréhensible stupéfaction, elle m'expliqua calmement que sa tête était rentrée dans cette chose alors qu'elle faisait du crawl. Malheureusement, elle n'avait pas le droit de le retirer, car ce geste risquait d'être fatal à l'animal, classé dans les espèces protégées. Elle pouvait un peu respirer et voir à travers les yeux de la bête, rien de plus.
Cette nouvelle m'effondra. Moi, amoureux d'une femme-poulpe ! Je n'osais même plus lui faire la bise, de peur de rester collé aux tentacules de l'immonde chose. Désormais, la simple idée que je puisse être amoureux d'elle me dégoûtait. Les gens ont bien raison quand ils affirment que seule la beauté intérieure compte. Dans mon cas précis, la beauté est à l'intérieur du poulpe. Nous marchâmes quelques temps dans la rue, au milieu de badauds médusés. Solène sentait le poisson périmé. Je la plaignais... avoir la tête dans le cul toute la journée ne doit pas être facile à vivre.
Je gardais espoir en me disant que la "chose" (j'avais décidé de l'appeler ainsi) n'allait sûrement pas tarder à mourir. Puis les mois passèrent, pour finalement devenir des années. 21 ans plus tard, le céphalopode le plus vieux du monde s'éteignit. François Mittérand organisa des funérailles nationales en cet honneur. Solène pleurait à longueur de journée. Ce n'était pas parce son compagnon gluant la manquait, bien au contraire. Simplement, elle avait désormais une tête en forme de poulpe, elle qui se languissait depuis des années de retrouver une apparence normale. Condamnée à devenir une technicienne de surface pendant le restant de ses jours, elle mourut de tristesse. Je n'ai rien ressenti lorsque j'ai apprit son décès... elle était devenue moche.
Moralité de cette histoire : si vous ne voulez pas rater votre vie, préférez la brasse au crawl !