Petit Paul
Je tuerais pour ceux que j’aime. Si le diable venait sur cette terre un jour et me donnait le choix entre; éliminer des milliers personnes que je ne connais pas quelque part dans ce foutu monde ou bien assassiner un proche, je n’hésiterais pas un seconde. Les étrangers y passeraient et mon proche resterait en vie. Vous croyez peut-être que c’est de l’hypocrisie, mais moi je crois que c’est là où réside la reconnaissance de la personne. On dit que nous sommes un grain de poussière dans l’univers, mais lorsqu’aux yeux de quelqu’un nous devenons plus important que tout, nous pouvons devenir un univers dans l’univers lui-même. Ainsi, l’âme s’étend et notre joie se découvre enfin sur notre visage. Lorsque je vais dans les grandes villes et que je vois ces autoroutes remplies de voitures qui semblent aller nulle part, je me questionne : Mais où ces gens vont-ils? Quels sont leurs buts? Bien sûr, ça n’a aucune importance pour moi, mais pour eux, oui. C’est là que réside notre existence, nous avons tous un but. Aussi stupide soit-il.
Lorsque nous voyons les stars d’Hollywood s’épanouir sur les pages couvertures des magazines nous nous disons qu’elles doivent être heureuses avec tout leur argent. Peut-être ont-elles ce qu’elles veulent, mais peut-être aussi qu’elles n’ont pas le bien le plus précieux que la majorité des humains possèdent: L’amour. Sans ce sentiment. Que sommes-nous? Imaginez-vous vivre sans amour et sans sentiment de reconnaissance. Vous devenez fou. C’est là que notre âme cesse de se projeter dans un flot de bonté. Ce n’est pas en étant connu qu’on se sent reconnu. Et ce n’est pas non plus en étant comme les autres qu’on se sent inconnu...
Je parle de stars, car j’adore les films, et j’en écoute tout le temps. Et ça me désole de voir que des personnes comme vous et moi sont assiégées par les critiques, les journalistes et leurs fans. C’est quand elles se sentent agressées que les stars deviennent stupides, fourbes, idiotes, laide et incomprises. Elles n’ont rien demandées de cela, elles n’ont fait que jouer dans un film, fait leur métier, et les voilà victime d’un peuple qui en redemande toujours plus. En ce moment, j’écoute un film, en réalité, je ne le regarde pas vraiment, je songe plutôt à plein de choses. Des tas de trucs me traversent l’esprit mais je continue à faire jouer le film, peut-être car je suis incapable de le stopper.
En me berçant tranquillement, voilà que je me surprends à penser à quelqu’un que j’ai connu à la maternelle. Petit Paul. Il était toujours calme, dans son coin, bien rangé, et ne faisait de mal à personne. Tout le monde l’ignorait en quelque sorte. Chaque jour, sa sœur venait le porter très tôt pour venir le chercher très tard. Petit Paul était toujours assis dans le même coin, là où il y avait les blocs de bois et les poupées. Il avait de grands yeux verts et curieux, des cheveux ébouriffés, un nez petit et plat, des joues rondes et douces, et de petites lèvres immobiles. Il évoquait chez moi un sentiment étrange : C’était comme si je voyais un animal se faire torturer. C’était un mélange de panique, de curiosité et d’allégresse. Toute son innocence planait dans l’air et étouffait l’atmosphère. Il était assis là toute la journée à jouer avec ses voitures de bois, alors que tous les autres jouaient à la cachette à l’extérieur. Il était une sorte de mur qui ne laissait passer aucune émotion. C’est là que je me demandais s’il avait déjà été reconnu comme enfant. S’il avait déjà été aimé. C’est quand je suis allé lui parler qu’on a lié nos mondes et qu’il s’est exposé à moi.
-Bonjour.
Il me regardait, comme surpris de voir quelqu’un lui adresser la parole. Je repris :
-Tu sais parler? Tu as un nom?
Il activa ses petites lèvres.
-Oui.
-Quel est ton nom?
-Petit Paul.
-Petit Paul? C’est original!
-Merci.
Sa voix était impuissante et son vocabulaire se résumait à très peu de mots.
-D’où tu viens?
-Je ne sais pas.
-Tu ne le sais pas? Tu as bien une famille, n’est-ce pas?
-J’ai une sœur. C’est tout ce que je sais, je n’ai jamais connu mes parents.
Le choc fut intense : Petit Paul ne possédait aucuns parents, j’étais maintenant persuadé qu’il était renfermé pour cette raison. Comment s’épanouir si nous ne possédons pas la chaleur d’un père et la douceur d’une mère? Tout ce qu’il avait connu c’était les bras de sa sœur âgée de vingt ans. Comment faire sans père pour nous élever, nous apprendre les trucs de la vie? Comment faire sans mère pour nous consoler, nous cajoler, nous nourrir et nous couver? Comment faire, lorsque le regard ne notre père ne s’est jamais posé sur nous avec des yeux plein de bonté qui disent tout : Je reconnais ton existence, mon fils, je t’aime, je suis là pour toi, quoiqu’il arrive. Comment faire, lorsque le doux regard de notre mère n’a jamais fixé le nôtre lorsque nous en avons le plus besoin? Comment…?
Je me rappelle la dernière chose que j’ai demandée à Petit Paul avant qu’il quitte la garderie.
-Que veux-tu faire plus tard, dans ta vie, Petit Paul?
-Je veux être connu, être une star!
Et il est parti par la suite, il s’en allait je ne sais trop où, j’avais tout de même réussi à discuter avec lui presque à chaque jour pendant une dizaine de minutes. Sa personnalité m’avait pénétré les tripes comme aucune autre, c’était le seul qui était comme ça, l’unique.
Petit Paul est probablement l’être le plus délaissé que j’ai vu dans mon existence. Je sais qu’il en existe beaucoup d’autre comme lui. Et je sais que quand il n’y a personne pour pouvoir te dire : Pour toi, je décrocherais la lune mon enfant, je ferais chavirer des navires, crasher des avions et pire : Je déferlerais la mer sur les continents jusqu’à ce qu’il reste nous deux, car l’important, c’est que je t’aime et que nous sommes ensembles… C’est lorsque ces paroles n’atteignent jamais nos oreilles que nous exprimons un regard vide, l’âme exposé à tous. Nous devenons donc vulnérables, comme mon ami. Peu-importe où tu es à l’instant Petit Paul, je veux te dire : Reste fort, fais ce que tu aimes, n’exprime plus ce regard vide rempli de peine, mais à la place montre ta joie une bonne fois pour toute. J’espère que tu as trouvé ton étoile brillante et belle, et ce, sans être devenu une grosse star idiote et laide...