J'ai des croûtes au genou. Je me suis bien croûté. Pourtant, je ne suis pas un vieux croûton.
La douceur de ma peau a embrassé le dur béton. Le combat était inégal, mon corps dû capituler dans la douleur. Napoléon III y a laissé l'Alsace-Lorraine, moi j'ai laissé quelques centimètres carrés de peau. Ce n'est que peu de choses me direz-vous. Ça n'empêche que c'est douloureux.
Malgré tout, j'ai de la chance dans mon malheur. Le lendemain matin, à l'aube d'une nouvelle journée, j'eus le plaisir de découvrir une croûte à la place de ma blessure. Tel un enfant émerveillé devant un don de la petite souris, je me retrouve transi de joie face au modeste présent de mon organisme.
Les croûtes on toujours été mes amies. Aussi loin que je m'en souvienne, mes petites jambes maigrelettes de gamin turbulent ont toujours accueillies avec gaieté cette trace du passé. Une micro-seconde de perdition, pour plusieurs semaines de croûtes : le bilan est à mon avantage.
J'effleure du bout des doigts le travail de toute une nuit. L'irrégularité au toucher de ce petit monticule organique me fait rigoler. Ça change de l'habituelle platitude de ma peau ! Je la regarde, la contourne, la tapote, la gratte, la caresse. Cette nouvelle venue est bien étrange.
Un semblant de larme se forme au coin de mon oeil. Ma pauvre petite, tu disparaîtras aussi vite que tu es arrivée... Condamnée à remplacer temporairement un léger bobo. Destin tragique de la croûte, méconnu de tous. Heureusement, l'homme a trouvé la solution, et ce depuis sa plus tendre enfance : on l'arrache. Un peu de sang, pour de nouvelles semaines de pur bonheur !
Ma croûte est devenue mon amie : elle m'accompagne partout où je vais !
En classe, je sais que je peux compter sur elle quand je sèche sur un contrôle : elle me donne courage ! Dans ma douche, je n'ai plus mal à mon bobo quand l'eau s'égoutte le long de ma jambe : elle me protège ! En plus, elle épate les filles !
Je suis fou de ma croûte, j'espère l'avoir toute ma vie.
FIN