Une nouvelle que je viens de commencer, je ne sais pas trop ce que ça va donner, bon.
Henry J. Hormson regardait défiler le paysage avec délice. Le train était pour lui l’un des plus belles victoires de la science, bien que de nombreuses nouvelles inventions aient vu le jour depuis. Les wagons traçaient à travers la campagne anglaise à une vitesse hallucinante, arbres et rivières n’étaient alors plus que des oiseaux fugitifs qui apparaissaient et disparaissaient aussitôt. Le bruit du train avait sur Henry un effet apaisant, et il se sentait merveilleusement bien dans cette cabine douillette. Il fallait dire que le train spécial affrété sur demande de Sir McKingsley n’était pas le plus misérable du royaume. Pour tout dire, Henry n’avait jamais mis les pieds dans un aussi beau train. Tout d’abord, son apparence extérieure avait fait l’objet d’un soin tout particulier, et n’importe qui, même le plus profane en matière de beauté, s’accorderait à dire que le train était autant une œuvre d’art qu’un moyen de transport. Sa forme profilée, ses riches ornements et sa couleur sombre lui donnaient une classe incomparable. Les compartiments étaient confortables au possible : parois molletonnées, fauteuils rembourrés, rideaux de velours, lampes à gaz discrètes. Henry s’y sentait plus à l’aise que dans son lit. Pour ainsi dire, il regrettait franchement le moment ou le train arriverait à destination – quel était le nom de cette ville déjà ? Winthempton à ce qu’il lui semblait.
Henry partageait son compartiment avec un autre voyageur, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux très noirs. Malgré la température douce, il n’avait pas enlevé son manteau de voyage et s’était plongé dans un sommeil duquel il semblait impossible de revenir. Henry s’était même demandé s’il n’était pas mort, mais sa poitrine se soulevait au rythme de sa respiration. Une fois rassuré sur son état, Henry s’était désintéressé de l’individu. Une chose cependant l’avait frappé : il n’avait aucun bagage hormis un sac en cuir de taille normale. Pourtant McKingsley avait demandé à ses invités de se rendre chez lui avec suffisamment d’affaires pour au moins deux semaines. Peut-être cet homme n’était qu’un simple voyageur qui ne se rendait pas au même endroit que lui ? Cela paraissait peu probable, le train appartenait à McKingsley et ne servait qu’à son usage privé. Il l’avait envoyé à Londres pour qu’il revienne à Winthempton – si c’était bien le nom de la ville – chargé de ses invités.
Il devait bien y avoir une explication à cela, et de toute façon quelle importance ça avait ? Henry chassa son esprit de ces pensées et se concentra sur le paysage.
Quelqu’un frappa à la porte du compartiment. Henry alla ouvrir et jeta un œil au voyageur – il dormait toujours. La porte glissa avec une admirable discrétion et John O’Hearst entra en portant de grosses valises. John était un ami de Henry. Ils avaient travaillé quelques années ensemble dans les ateliers Kings Hoarsh à Manchester. Une amitié les avait alors unis et ils étaient désormais les meilleurs camarades qui soient.
- Salut Henry, lança John en s’asseyant sur la banquette.
- John ! Je ne savais pas que tu étais dans ce train !
- Moi-même je ne fus prévenu que tard ce matin, une heure avant son départ, répondit-il en enlevant son manteau.
- Eh bien je suis content de voir que nous sommes embarqués dans la même affaire alors ! Tu n’as pas idée de ce que tout cela signifie ?
- Oh, une autre lubie de ce McKingston. Mais je n’en connais pas la nature, évidemment. Il adore faire des surprises. D’après les rencontres que j’ai pu faire dans le train, il a réuni la crème des ingénieurs, inventeurs et autres technologistes. Crème à laquelle je pense que nous appartenons, Henry…
- Je me demande bien ce qu’il nous réserve…
- Oh, devine qui j’ai aperçu ! Philip Herbert !
- Lui ?
- Eh oui. Il semblerait que McKingston n’ait pas invité que des gens honnêtes. Pour tout dire, Herbert ne semble d’ailleurs pas très à l’aise au milieu de tant de gens respectables. Il est quand même venu avec deux gardes du corps. Mais, attendons d’en savoir plus avant de chercher à comprendre.
- Tu as sûrement raison…
Henry resta pensif un moment. Il ne savait vraiment pas ce qu’il se passait. On l’avait tout simplement invité à passer quelques temps chez McKingston, un milliardaire réputé pour sa passion de la science qui, grâce à sa fortune, faisait tout un tas d’expériences. Il se doutait que McKingston avait dû faire une découverte importante. Il avait donc été très heureux de la nouvelle, mais savoir que Philip Herbert, marchand d’arme notoire, était lui aussi convié ne pouvait que l’inquiéter.
- Qui est-ce ? demanda John en désignant du menton l’homme assoupi.
- Je n’en sais rien, répondit Henry.
Il décida d’occulter la part de mystère de cette affaire et de profiter du voyage.
Henry regarda sa montre. Il était plus de dix-sept heures. L’homme était toujours endormi et John plongé dans un roman. Au-dehors, le ciel s’obscurcissait et de sombres nuages passaient devant un soleil déclinant et rougeoyant. Il commençait à faire un peu plus froid dans le train. Le décor avait également changé, les plaines, champs et bois avaient laissé place à des vallons et des grandes collines. De grands rochers semblaient jaillir de l’herbe touffue, et une grande forêt longeait le chemin de fer. Henry remarqua vite que le train gravissait une côte, d’abord faible puis plus accentuée.
Une demi-heure plus tard, le paysage avait encore changé. Il était montagneux, gris et parsemé de pins. Le train s’engagea sur un grand pont étroit lancé au-dessus d’un ravin. L’endroit était impressionnant et John lâcha son livre pour scruter le vide. La faible lumière du jour permettait encore de discerner d’anciennes constructions en contrebas. Une sorte de château, pensa Henry. Ils n’avaient pas remarqué que le train avait ralenti avant de s’engager sur le pont, mais désormais il freinait bel et bien. Un frisson parcouru l’échine de Henry. Cet arrêt était-il prévu ?
Un crachotement étrange emplit alors le compartiment. Il venait d’une espèce de haut-parleur en étain placé au dessus de la porte. Le bruit laissa la place à la voix mielleuse d’un homme.
- Ladies & gentlemen, ici le conducteur du train. Nous vous prions de nous excuser pour cet arrêt momentané. Sir McKingston m’a demandé de faire une pause à cet endroit précis. Ne vous inquiétez pas, nous ne risquons rien. Selon McKingston, il y a quelque chose que vous devriez voir. Veuillez regarder le château en bas du précipice.
John et Henry retournèrent leur regard vers le château, intrigués. Ils se demandaient bien ce qu’il y avait à voir… Le bâtiment, datant probablement du Moyen-Âge, n’avait rien de particulier. Il était longé sur ses flancs par la falaise. Un bois s’étendait près de ses remparts et il y avait un lac près de la porte principale. Mais il ne se passait rien.