On a beau le savoir pertinemment , ça vous prend toujours au dépourvu. Aussi fatal que le gris aux tempes et les métastases, l’évidence s’impose au moment où on s’y attend le moins. Pourtant, j’avais tout fait pour éviter ça. J’avais colporté les insipides commérages de bigotes ménopausées parkinsoniennes qu’on retrouve trop souvent chez les jeunes adolescents gluant de médiocrité prostatique. Je pensais qu’en jouant au mâle viril qui ne voit dans le sexe opposé que de la chair à pétrir, à malaxer, et à pénétrer dans de tièdes ébats sudoripares, je pourrais y échapper. Mais la vérité m’est finalement apparue alors que je me trouvais dans un transport en commun, entouré de la moite populace portée au pouvoir il y a de cela deux cents ans par la canaille régicide. Cette file, que dis-je, cette radieuse apparition divine qui illuminait d’autant plus la grisâtre urbanité qu’elle se trouvait entourée de ces vieilles mémères canoniques qui prennent toutes les places assises et qui font rien qu’à faire leurs courses à 18H00 juste pour nous faire chier. Et oui, triste constat que cache mal cet humour clés en main avec vue imprenable sur le cimetière : je suis romantique. Chuchotez-le, le mot fait mal.
Le romantique est une espèce rare, entre le pangolin brillant de naïveté autistique et la limace baveuse qui laisse dans son sillage des traces sirupeuses de mièvrerie sentimentale. Rejeté de tous, cet animal Lamartinien, honni pour sa vaine recherche de sentiments véritables et son affligeante incapacité à faire l’amour la lumière allumé en insultant sa partenaire, est le nouveau paria que conchient les gens de bon goût qui voient dans le sexe un simple besoin
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se et qui, ensuite, du haut de leur morale Bon Chic Bonne Gauche, s’insurgent dans des élans chéguevaresques contre le manque d’idéal de cette époque désenchantée. Mieux vaut entendre ça que d’être sourd, comme disait Beethoven.
Mais le fait est bel en bien là : je n’arrive pas, même en me forçant, à considérer la femme comme du jambon. Pourtant, sans cette angélique rencontre, je n’aurais pu le subodorer. Et d’abord qu’avait-elle de plus ? Etait-ce sa beauté figée ou ses yeux chatoyants ? J’aurais aimé contempler éternellement la douceur de son visage, sans lui parler, sans la toucher, sans même l’effleurer mais simplement en la regardant fixement jusqu’à que la clarté de ses yeux, le moindre plis de ses lèvres, la moindre courbure de ses cils reste imprimé à tout jamais sur ma rétine. Elle avait, malgré sa troublante beauté, cet air triste qui la faisait ressembler à une rose fanée, ce vague à l’âme qui semblait mépriser la vie. Et ce regard… on aurait dit que la pauvre humanité qui l’entourait lui inspirait la compassion la plus touchante. « Pauvres humains » semblaient dire ses yeux. Elle était certainement ce à quoi Dieu devait penser quand il a créé la femme.
Mais tandis que je trempais dans mon jus caillé de sentimentalisme niais, les joues bouffies d’inavouable gêne, le cuistre inopportun m’accompagnant me chuchota à l’oreille avec la discrétion de l’insignifiant ignare masturbatoire qu’il est, je cite : « T’AS VU LA BONNASSE QUI VIENT DE RENTRER ? » Ignorant ce trait d’esprit sans appel, je feignais de ne pas avoir entendu. Mais alors qu’à la faveur de reflets salutaires, je voulais me replonger dans la contemplation extatique de cette apparition divine, le malotru se rappela à mon bon souvenir en m’assénant de délicats coups de coudes dans le foie, ce à quoi un grognement guttural en signe d’approbation suffit généralement à mettre fin.
Tandis que l’idiot patenté retournait dans son mutisme, je reprenais mon espionnage et me prenais à rêver de tout ce qui entourait cette superbe créature. Son nom, le son de sa voix… tout ce qui venait d’un être aussi ravissant ne pouvait qu’être parole d’évangile. D’où venait-elle ? Où allait-t-elle ? Etait-ce Dieu possible que les anges aient une vie normale ? Quand est-ce qu’on mange ? A ce moment de mes douces rêveries, et sans qu’aucun signe avant-coureur n’ait pu me laisser le prévoir, l’objet passif de mes fantasmes libidineux sort un livre, l’ouvre, et retourne violemment la couverture de sorte à bien plier la tranche.
J’ai détourné la tête. Sal*pe.
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Oui, j'ai horreur des gens qui plient la tranche des livres.
Sinon, qu'en pensez-vous ? 