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Artmosphere (cyberpunk, SF, néo-noir)

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 31 mars 2008 à 19:39:13

Bonsoir à tous les écrivains et lecteurs du forum ! Je suis ces derniers temps en train d'essayer d'écrire des nouvelles, dans un genre qui me fascine : le cyberpunk, le roman noir de la science-fiction selon certains. Derrière le nom "Artmosphere" se cache un projet de nouvelles, mettant en scène divers personnages dans la ville imaginaire de Norton City (un peu à la manière de Sin City). Pour l'instant, je n'ai terminé que le premier chapitre de la première histoire. Je ne m'étale pas plus longtemps sur le sujet, place à la lecture :p)

PS : c'est plus fort que moi, mais je ne peux pas m'empêcher de mettre des petites références au monde du rock et de la musique alternative. Peut-être que certains d'entre vous les remarqueront :-)

Bonne lecture, comme il y'a plusieurs pages, je pense ouvrir un blog où je publierai les différents chapitres.

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 31 mars 2008 à 19:42:33

Une Autre Issue
Chapitre 1
Partie 1

- T'es en retard Cole, comme d'habitude.
Sa voix résonne comme dans une caverne alors que j'entre dans le bureau. La voix de Terry Rags. Capitaine Terry Rags, s'il vous plaît. Chef de la deuxième division de l'unité des Faucheurs du NCPD, dont je fais partie. Le stéréotype parfait du vieux flic bourru.
- J'ai été prévenu au dernier moment chef, je reviens d'une patrouille à Eiffer Island.
- Ca a donné quoi ?
- Rien. J'ai juste remis en place un môme camé jusqu'aux os qui croyait être poursuivi par des araignées géantes.
Il se lève de son siège. Du moins il essaie. Il n'est plus tout jeune et sa corpulence lui fait défaut. Imaginez une tomate gonflée à l'hydrogène, affublée d'un imperméable et d'un costard beige tout usé.
- Tu l'a laissé filer ?!
- Ouais.
- T'es vraiment con mon vieux.
- C'est pas ma spécialité, tu le saît.
- Allons Cole. T'aurais pu le coffrer. Tu vas tout de même pas te plaindre pour une petite arrestation. On te fait pas faire des heures sup' non plus. Mais peu importe, je t'ai pas demandé de ramener tes tripes pour te faire la morale. Ferme la porte et assieds-toi.
Autant Rags peut agîr comme un père avec ses hommes, autant il peut aussi agîr comme un vieux con. Le bureau sent le cigare à plein nez. L'odeur de la cigarette ne me fait rien, mais celle du cigare me ferait gerber par tous les trous. Je ferme la porte. Les quelques néons qui éclairent la pièce depuis le plafond donnent l'impression que l'endroit est plongé dans une lumière bleutée. Sur le bureau de Rags, un cendrier, un cigare encore fumant y est écrasé. Un vieux ventilateur ridicule, comme on en trouvait encore il y'a une vingtaine d'années, tente en vain de brasser l'air pour le rendre moins étouffant. Des papiers sont éparpillés ou empilés partout. Rags veut vraiment donner l'impression qu'il bosse. Je tire la chaise qui fait face à son bureau et m'assieds.
- Alors, tu vas me dire ce qu'il se passe ?
- Helen a reçu un appel il y'a trois quarts d'heure. Une serveuse d'un bar de Centerpoint, à Juggernaut Avenue. Le Dirty Boulevard. Le propriétaire s'appelle Louis Calligan et d'après ce qu'elle nous a raconté, c'est un détraqué sexuel sado. Ce job est pour toi Cole.
- Je suis pas le seul dans cette unité il me semble.
- Non. Mais t'as apparement rien foutu de la soirée. Et t'es un des meilleurs.
- Je suis flaté.
- Arrête ça. La fille s'appelle Audrey Halleyway. Avant que t'ailles là-bas pour descendre tout le monde, je veux que tu la rencontre. Savoir si Calligan mérite vraiment une correction. Après, c'est à toi de t'adapter en fonction de la situation.
- La routine.
- Hé hé, ouais. Mais comme je le dis, les meilleures histoires sont celles qui se répètent.
Point de vue discutable, ma foi.
- J'espère que t'as astiqué ta pétoire. Ce type doit sûrement pas se ballader tout seul. Je te donne l'autorisation de supprimer les éléments perturbateurs, si tu vois ce que je veux dire.
- C'est un ordre ?
Il pose les poings sur la table et avance sa moustache et ses deux mentons vers moi.
- Ouais.
Je suis pas un tueur aveugle. Ca m'emmerde de devoir flinguer à tout va. Mais les ordres sont les ordres, et si je veux toucher ma paye, je dois me forcer à les respecter. J'ai besoin de ce fric. Je me lève.
- Allez Eastwood, fait-moi du bon boulot.
- Eastwood ?
Silence.
- Ah ouais... t'es trop jeune pour comprendre.
- Ou peut-être que tu devrais actualiser tes références.
- Dégage, ou tu vas prendre mon ventilateur sur la gueule.
Je sors de là. Je vais finir par dégueuler avec cette odeur de cigare.

Je me dirige vers le hangar où je me suis posé. Merde. Quand je pense que je n'avais plus que vingt minutes de patrouille à faire pour pouvoir retourner chez moi et voir Lucie, il faut que Rags m'attrape par la peau du cul pour me faire faire le sale boulot à sa place encore. Mais il a eu sa période aussi. Lui aussi a un jour été un Faucheur. Je deteste cette appellation. Ca nous fait passer pour des tueurs sans âme ni sentîments, ce qui est loin d'être le cas. Terry est un des pionniers des Faucheurs, ce qui n'est pas forcément un honneur vu le boulot qu'on nous refile parfois. Il a dû servir le NCPD toute sa vie, il était déjà là depuis longtemps quand je suis arrivé il y'a environ six ans. Un habitué en quelques sortes. En tournant à l'angle de ce couloir humide et poisseux, je tombe nez à nez avec Helen.
- Colin ! Tu m'as fait peur !
- Désolé, ça doit être ma gueule de déterré.
Ca fait quelques temps que je dois avaler des pilules en masse pour dormir. Ca me jouera un mauvais tour un de ces quatre.
- Non, je ne m'y attendais pas, c'est tout.
Helen est detective privé et bosse pour les investigations. Je me demande ce qu'elle fait à la police, une belle femme comme elle, elle aurait mieux fait de devenir actrice ou quelque chose comme ça. Je suis sûr qu'elle passerait bien à l'écran, malgré sa pâleur et ses yeux gris clair. Sa chevelure blonde et son visage auraient fait oublier sa blancheur. Je suis comme un con, je ne me sens pas d'humeur à discuter ce soir.
- Alors, ça va ?
Son mec l'a plaquée il y'a quelques mois pour une autre du genre femme fatale manipulatrice. Mais son fils, John, est toujours avec elle. J'essaie de lui faire un peu oublier tout ça dès que je le peux. Pas souvent en clair.
- Je suis fatiguée en ce moment. Je bosse comme une dingue et je n'ai plus vraiment de temps pour John. Je m'en veux.
- C'est pas ta faute. Je suis sûr que ton père s'en occupe bien.
- Oui...
Silence.
- Bon, je dois y aller, Rags a réussi à me mettre sur une affaire.
- La serveuse du Dirty Boulevard ?
- Ouais.
- Merde, tu as perdu ta journée à rôder à Eiffer Island et il trouve encore le moyen de te faire bosser de nuit ? Quel salaud.
- Je ne te le fait pas dire. Mais ça va pas traîner. Il faut que je parle à Lucie.
- Oh...
Je me sens pas à l'aise. Depuis quelques semaines, un collègue a commencé à me bassiner comme quoi Helen aurait le béguin pour moi. Mais c'est que des conneries. Enfin j'espère.
- Je suis parti.
- Fais attention à toi.
- J'y compte bien.
Je m'avance vers l'ascenceur au fond du couloir. J'appuie sur la commande d'appel. Dans le reflet de la porte, je peux voir Helen qui se tient toujours derrière moi, en train de me regarder. J'avoue qu'elle se comporte bizarrement avec moi ces derniers temps. Quel con, je me fais des idées. Au bout de quelques secondes, la porte chromée s'ouvre dans un grincement métallique. J'entre, elle se referme avec ce même bruit qui vous bousillerait l'oreille en moins de deux si il était diffusé en continu. Une voix robotique.
- «Votre matricule, s'il vous plaît.»
- Rowlock. 2HB.
- «2HB, merci.»
Je presse le bouton pour le hangar, tout en haut de l'immeuble. La cage sursaute puis commence à monter. Les ascenceurs... qu'est-ce qu'on ferait sans eux aujourd'hui ?

J'ai failli m'endormir pendant le trajet. Je sais pas si c'est une bonne idée de me lancer à la chasse aux méchants psychotiques alors que je suis aussi éveillé qu'une taupe à peine sortie de son trou. La porte s'ouvre à nouveau en me déchirant les oreilles, une lumière m'aveugle. Le hangar baigne dans une lumière trop forte. Des aéroglisseurs sont stationnés un peu partout, certains entrent ou sortent par la grande ouverture rectangulaire protégée par un champ de force, donnant sur les entrailles de la ville. Des officiers aident les pilotes à décoller ou à se poser, tandis que des voix fantômatiques retentissent par les hauts-parleurs et rebondissent sur les murs. Je me dirige vers un vieux lander amoché qui se tient au milieu de tous ces véhicules policiers ultra-sophistiqués. Je préfére utiliser mon propre lander pour éviter de me faire remarquer, il vaut mieux être discret quand vous faîtes mon job. Une Sanderson P4, ce modèle est sorti il y'a une quinzaine d'années et est complétement dépassé maintenant. Mais ça renforce ma couverture. Je sors ma clé de mon imperméable et presse la commande d'ouverture. La porte côté conducteur s'ouvre à la verticale. Je m'enfonce dans le véhicule et presse une autre commande sur la gauche du volant pour refermer.
- «Bievnenue Colin.»
Ce truc est enervant. Quand j'ai acheté cette épave, la même voix a demandé mon prénom. Je pensais que c'était pour la procédure de mise en marche ou un mot de passe. Maintenant j'ai le droit à cette phrase à chaque fois que je rentre. De quoi devenir parano. Je tire la petite manette de contact à droite du volant. La Sanderson sursaute, les réacteurs commencent à vrombrir. J'abaisse la commande qui permet le décollage et c'est parti. Le véhicule se soulève de quelques centimètres du sol, une série de voyants de toutes les couleurs s'allument. Il y'en a une bonne moitié dont je ne connais pas la signification. J'appuie doucement sur la commande d'accélération placée derrière le volant. L'avantage de ce truc, c'est qu'il n'y a pas de vitesses à passer. Et en pilotant ce bout de féraille, ça m'évite également d'avoir à procédér à toutes les manoeuvres réglementaires que doivent effectuer les officiers dans leurs landers de fonction. Mais c'est pas une raison pour rentrer dans le premier bleu effectuant sa toute première manoeuvre d'attérissage. Quel con, j'ai failli oublier d'enclencher le dispositif me permettant de passer à travers le champ de force. Sans quoi je me serais écrasé lamentablement dessus. C'est le moment de se réveiller. Le centre-ville est à environ vingt minutes d'ici.

Pseudo supprimé
Pseudo supprimé 31 mars 2008 à 19:49:50

Partie 2

Centerpoint est en effervescence ce soir. Comme d'habitude. Les landers vont et viennent, se frayant un chemin entre les immeubles gigantesques du centre-ville. Certains sont si grands qu'il est impossible de percevoir leur point culminant. Ils s'élèvent tel des colosses, puis disparaissent dans le nuage de pollution qui surplombe la ville. Il paraît qu'on ne peut voir la véritable lumière du jour que depuis les bureaux perchés tout en haut de ces batîments. Je dis «véritable lumière», car si le nuage se sent assez clément pour laisser passer quelques rayons de soleil, et c'est plutôt rare, ils n'en sortent pas indemnes : leur lumière devient glauque, sinistre et froide, ils ne produissent aucune chaleur. Il paraît même qu'ils seraient dangereux pour l'homme. Je ne sais pas ce qu'il y'a tout là-haut pour que la nature soit à ce point altérée, mais j'imagine que cette ordure de Valance et ses lèche-botte de chez Kliver y sont pour quelque chose. Ils rejettent la faute sur les habitants de Norton City, et ils n'ont pas tout à fait tort non plus, personne ne bouge le petit doigt pour faire diminuer le niveau de pollution. Mais en même temps, cet endroit baigne dans la merde depuis si longtemps qu'il est inutile de faire quoique ce soit.
- «AltRock FM, l'essence du rock en continu.»
AltRock est une petite station radio indépendante. La seule que j'écoute. La seule proposant de la vraie musique. Ca change de tous ces crétins de DJ qui ont envahi la scène musicale de notre époque. Tout est fait grâce aux machines. Les vrais groupes de musique existent toujours mais ils ne se produisent presque plus en publique. Il faut s'enfoncer dans des lieux malsains pour pouvoir assister à un vrai concert. Quelle misère. Mais si j'ai allumé la radio ce soir, c'est pour essayer de couvrir le son des réacteurs anti-gravitationnels des aéroglisseurs qui m'entourent. Ces engins font un bruit monstre et me donnent l'impression qu'un grondement perpetuel me transperce les tympans, et ce même depuis le cockpit. En plus de ça, les coups de klaxon retentissent par milliers. La musique arrive à peine à cacher ce chaos sonore, mais il y'a un autre problème que le son de la radio n'arrivera pas à régler. La lumière. Même si cette ville n'a pas été éclairée par le soleil depuis des lustres, sans jeux de mots, ça ne veut pas dire pour autant que Norton City est plongée dans l'obscurité. Les écrans géants fixés aux flancs des immeubles, les zeppelins publicitaires, les projecteurs, les phares des aéroglisseurs, la liste serait longue, se chargent d'éclairer la ville. D'une lumière artificielle. Une lumière qui vous aveugle et vous abîme la rétine. Une lumière qui vous laisse des marques colorées dans votre champ de vision. Une boule à facette géante. J'en ai presque mal au crâne.

Juggernaut Avenue. Je crois apercevoir le Dirty Boulevard en bas. Il y a un grand insigne lumineux fixé au-dessus de l'entrée, tout en néons de couleur rouge : ça représente une fille à poil, excepté pour les bottes, chevauchant un cheval en pleine érection. Pas besoin de plus pour deviner que ce bar n'est sûrement pas le plus raffiné de Norton City. Je fais dévier mon lander sur la gauche, en dehors des balises de grande circulation aérienne. En dehors de balises, il faut fermer les yeux et se lancer en espérant qu'il n'y aura pas un cinglé qui vous foncera dedans, il n'y a pas de véritable règle de conduite. Je descends pour me garer au bord du trottoir. C'est interdit, mais je m'en fous. Je m'extirpe du lander. Dehors, on peut entendre le bruit des aéroglisseurs résonnant dans l'atmosphère comme de grands courants d'air, mélé à celui des voitures qui bouchent l'avenue. Je sors la clé magnétique du lander et presse la commande de fermeture centralisée. Une série de petites lumières rouges se met à clignoter sur toute la carosserie de l'appareil tandis que la porte se referme. J'en profite pour m'allumer une cigarette avec mon vieux briquet. Ce truc est une véritable antiquité de nos jours, étant donné que tout le monde utilise les mini thermo-condensateurs maintenant. Je pourrais en tirer un bon gros paquet de fric en le vendant. Mais lui et moi, on a vécu trop de choses ensemble pour que je m'en sépare. Direction le Dirty Boulevard maintenant. Les trottoirs sont bondés et collants. Je me fraie un chemin dans la foule en marchant tête baissée. Au moment où je dévie pour entrer dans la bar, type me bouscule. Il se retourne et me fixe du regard. Une brute, les cheveux longs et sales, mal rasé, couvert de poils sur le torse. Un homme de la jungle. Il crache à mes pieds puis se retourne pour poursuivre sa route.

Me voilà à l'intérieur. C'est plus petit que ce que je pensais. Il y'a de la fumée partout, je me sens ridicule avec ma petite cigarette. Les gens vont et viennent. Tout est normal. Pas forcément propre, mais normal. J'avance vers un petit couloir sur la gauche du comptoir, menant vers une autre partie du bar. C'est une petite allée, éclairée par des néons verts. De la vapeur s'échappe à certains endroits du sol, qui n'est en fait qu'une simple grille. Il fait trop sombre en dessous pour voir quelque chose. Sur le côté gauche, une dizaine de petites pièces séparées par des vitres. Sur la droite, des tables simples disposées le long du mur. J'avance dans l'allée et me pose à une table sur la gauche où il n'y a personne. Plus qu'à attendre Audrey, la fille qui a passé le coup de fil. Je n'ai absolument aucune idée de ce à quoi elle ressemble. En attendant je jette un oeil aux alentours, j'ai connu de meilleures distractions. A l'une des tables, il y'a un homme et une femme. La femme est en pleurs, l'homme se tient la tête entre les mains. Une autre table. Un vieux type tout seul, une bouteille d'alcool à la main. Il regarde dans le vide. Sa table et sa grande barbe hirsute semblent être recouvertes de quelque chose qui ressemble à du vomi. Une autre table. Deux hommes. L'un semble enervé, il parle en tapant du poing sur la table et en faisant de grands gestes. L'autre semble l'écouter sans plus d'attention. Une autre table. Encore un type tout seul en imper noir. C'est un «rafistolé», comme on dit. Ses yeux brillent d'une lumière orange peu commune. Le côté droit de son crâne chauve semble avoir été mutilé et une plaque de métal bleu a été incrustée sur sa blessure. Il lève le regard en ma direction. Un regard assassin et glacial, si froid que je me sens obligé de detourner les yeux. Une serveuse s'approche de ma table. Elle à l'air jeune, une adolescente sûrement. Son visage est trop maquillé et elle semble compréssée dans sa tenue noire, qui lui arrive au ras des fesses.
- Bonsoir, cow-boy, qu'est-ce que je vous sert ?
- Un cloudburst, sans vodka.
Elle note ma commande sur un petit carnet en répétant à voix basse les paroles que je viens de prononcer.
- Sans vodka ? C'est pas tous les jours qu'on reçoit des gens qui font attention à leur santé ici.
- Vous voulez me rendre un service ?
Elle hésite.
- Ca dépend.
- Vous connaissez une certaine Audrey qui travaillerait ici ? J'aimerais lui parler.
- Oui. Je vais voir si je la trouve.
Elle s'éloigne.

Je passe une dizaine de minutes à regarder autour de moi, à me tourner les pouces et à faire glisser ma cigarette d'un coin de la bouche à l'autre. Je jette un oeil à ma montre : vingt deux heures trente quatre. Bon sang, j'espère que cette affaire ne va pas traîner en longueur. Je n'ai même pas le temps de relever le regard que mon verre de cloudburst s'écrase devant moi. Je lève les yeux pour admirer une charmante jeune femme, pas plus âgée que la serveuse de tout à l'heure. Ses yeux sont verts, ses cheveux longs et chataîns clair. Sa tenue est tellement serrée que je me demande comment elle fait pour marcher droit. Apparement, le proprio du bar aime les tenues moulantes. On se regarde quelques secondes sans rien dire, puis c'est finalement elle qui se lance.
- C'est vous le flic ?
Je lui fais signe de s'asseoir à côté de moi.
- Pas la peine de le crier sur tous les toits. C'est dangereux.
- Excusez-moi.
- Il faudrait pas griller ma couverture.
- Vous êtes sous couverture ?
- Non. Disons que je ne suis pas encore flic. Pour l'instant, je ne suis qu'un pauvre type qui vient s'enfiler son verre du vendredi soir.
- Je comprends.
J'écrase ma cigarette dans le cendrier.
- Alors dîtes-moi tout.
- Quoi ? On vous a rien dit ?
- Si. Mais j'ai besoin d'en savoir plus. J'ai besoin de savoir si je suis à ma place ici, et si j'aurais besoin ou non d'utiliser la force.
- De quoi parlez-vous ?
Je sors discrètement mon insigne de mon imper en prenant soin de vérifier les alentours. Elle fait de grands yeux.
- Quoi ?! Vous faîtes partie des Faucheurs ?
- Exact, mais si ça pouvait rester entre nous ça m'arrengerait.
- J'en ai pas demandé tant ! Je croyais que...
- Moins fort. Je n'y peux rien si on a choisi de m'envoyer ici. Croyez-moi que je préférerais être tranquillement au lit avec ma femme et loin de Centerpoint.
Elle ne réplique pas.
- Alors. Vous êtes la seule que Louis abuse ici ?
- Non. Presque toutes les filles y sont passées. Sauf Gina au comptoir.
- Personne n'a encore porté plainte ?
- Non, personne n'a osé, c'est trop risqué, Louis est tout le temps sur notre dos.
- Mais vous l'avez fait. Il a déjà fait du mal à l'une d'entre-vous ?
- Oui, c'est bien pour ça que j'ai appellé les flics ! C'est un cinglé. Je crois qu'il a déjà tué deux filles, au moins. Il y en a une qu'on ne voit plus au bar et l'autre a été retrouvée morte dans une benne à ordures à New Kensington. Je sais que c'est Louis, je le sais !
Finalement je suis pas venu ici pour rien. Ce job est pour moi. Elle tend son bras gauche.
- Regardez.
Sur son bras, des marques. Des cicatrices et des brûlures, à vue d'oeil elles ont été faîtes au rasoir et à la cigarette. Certaines sont récentes, d'autres plus anciennes. La preuve que ce Louis est une bête enragée lâchée dans une jungle d'acier.
- Quand il n'a pas obtenu ce qu'il veut de nous, il nous torture, je suis sûre que ça le fait bander le salaud.
- Vous en connaissez un rayon sur les hommes on dirait. Bien. Je sens que mon flingue et moi on va bien s'amuser ce soir.
- Vous allez le descendre ?!
- C'est mon job en tant que Faucheur.
- C'est peut-être risqué, il y'a toujours des types bizarres qui traînent avec lui.
- Je suis pas venu ici pour me faire des copains vous savez.
- Mais il est cinglé ! Il va vous tuer !
- Des cinglés j'en ai vu toute une galerie.
- Vous ne pouvez pas tout simplement appeler les flics pour l'embarquer ?
- C'est pas ma spécialité.
Elle pousse un soupire.
- Je vous imaginais plus aimable.
- Croyez-moi, ça me fait pas plaisir de me comporter comme un connard, mais j'ai mes raisons. Il faut pas s'attacher aux gens dans ce boulot et depuis que vous m'avez montré votre bras, j'ai envie de vous reconduire chez vous, en sécurité.
- Quoi ?!
- Oui. J'ai peut-être une étiquette «faucheur» collée sur le front, mais je suis un être humain.
Je me lève.
- Et voir des jeunes femmes comme vous travailler dans un endroit aussi lugubre, ça me déprime. Maintenant, si vous permettez.

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