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Une âme en trop

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
23 mars 2008 à 10:21:59

[Début d'un "court roman" (bien plus long qu'une nouvelle mais plus court qu'un véritable roman) mettant en scène un employé perturbé et dépressif soumis à monde qui le rejette et que lui-même déteste. De la tranche de vie en somme.]

La confusion gagne du terrain. Je travaille depuis longtemps, je ne comprends plus rien aux lignes de code qui s’alignent indéfiniment à l’écran. Mon attention est altérée, je n’ai plus qu’une idée en tête : être loin d’ici. Le soleil est là, à côté de moi, monstre tentaculaire tout près de disparaître derrière la masse noire des immeubles. Ses rayons filtrés par les larges vitres teintées me font mal aux yeux. C’est la fin d’une journée misérable, inutile, une de plus. Une nouvelle pièce au puzzle du renoncement. Plus que trente minutes avant de pouvoir partir. Il faut que ça passe vite, maintenant. Les derniers instants sont toujours interminables.
Je lâche le clavier, expire profondément. Je m’étire et mes articulations craquent douloureusement. J’essaie d’évacuer la tension, c’est difficile. Je jette un œil aux alentours, ruiné de fatigue. La secrétaire assise en face de moi me sourit machinalement. Elle sourit toujours à tout le monde, c’est comme un réflexe chez cette pauvre connasse. J’observe un moment son visage maquillé, ses mains aux ongles parfaits, son tailleur strict mais élégant, jusqu’à ce que la convenance m’oblige à détourner les yeux. Elle me demande aimablement si tout va bien, si j’avance bien. Je hausse les épaules : rien de pertinent à répondre. Son sourire reste plaqué sur sa gueule comme sur un masque de porcelaine, c’est absurde. Quelques banalités affligeantes s’ensuivent. La courtoisie de mes collègues de bureau à mon égard est de toute évidence feinte, et je n’arrive pas à faire semblant de ne pas m’en rendre compte. Je ne réponds pas, mâchoires bien serrées, et elle finit par abandonner et reporte son attention sur son écran. Ca me soulage un peu.
Encore une demi-heure et je pourrai me barrer, me jeter dans les rues déjà obscures et tenter d’oublier cette nouvelle journée gâchée... Courir vers mon refuge, rentrer dans ma coquille sclérosée. Alors que je m’apprête à aller chercher un autre café au distributeur, pour gagner quelques minutes de plus, je m’aperçois que mon supérieur hiérarchique, M. Henry, est entré dans la pièce et se dirige vers mon bureau. Je tente de refouler la vague de peur animale qui me prend au bide. Faire bonne figure.
- Alexandre, je peux te parler une minute ?
Je lève la tête le plus naturellement possible, calculant chacun de mes gestes, mais ma respiration s’accélère sensiblement. OK, pas de problème. Il projette sa large ombre entre mon écran et les reflets grisâtres du crépuscule. Je fronce les sourcils, je me concentre. Je passe en revue tout ce que j’aurais pu faire de travers récemment, ne pas être pris de cours. Préparer mentalement quelques répliques logiques et fermes, pour pouvoir répondre sans hésitation. Numéro un : j’ai accumulé pas mal d’heures supplémentaires, c’est pour ça que je suis parti tôt cette semaine. Numéro deux : j’ai rencontré des problèmes de compatibilité avec les PC du deuxième étage, c’est pour cela que le logiciel n’est pas encore installé partout. Quoi d’autre ? J’attends mon sort.
Il s'assied négligemment sur un coin du bureau et je lui en veux de cette familiarité qu’il aime affecter avec ses subordonnés. Il dépose sur le bureau un tas de feuilles et je reconnais immédiatement les tableaux de résultats de la semaine dernière. Coup au coeur.
- J'ai commencé à passer les résultats en revue...
Je connais la chanson.
- L'ensemble a l'air correct, mais j'ai encore relevé plusieurs erreurs, comme à chaque fois. Ca commence à devenir pénible. J’ai pas de temps à consacrer à ça, à tout recontrôler derrière toi, c’est pas mon boulot. Tu peux pas me rendre des trucs comme ça, pas finis.
Je baisse les yeux, sincèrement désolé et abattu. Un putain de chien qui couche les oreilles devant son maître.
- Depuis un mois que tu as commencé ce boulot, il n’y a pas eu une semaine sans qu’on trouve d'erreur, qu’est-ce qu’il faut faire ? Je crois pas que les cadres administratifs de l’hôpital vont supporter encore longtemps de ne pas avoir de réseau potable. Tu pouvais le faire en deux semaines. N'importe qui d'autre l'aurait fait en deux semaines. Alors je commence à en avoir un peu marre.
Ma pensée s’éloigne du théâtre des hostilités et je me retranche dans un territoire interne à l’écart du monde, où les remontrances ne m’atteignent pas. J’entends ce qu’on me dit, mais je refuse d’y voir le moindre sens. Je soigne mon mutisme, encaisse sans broncher.
- Tu vas me récupérer ça et me le rendre demain, nickel et sans faute, d’accord ? Ce que tu me donnes doit être parfait, qu'il ne me vienne même pas à l'esprit qu'un deux ait pu remplacer un trois par erreur dans un tableau de dix mille cellules. C'est à cette seule condition que la confiance pourra s'installer. Et je passerai voir où en est le réseau demain.
Quelque part en moi, j’imagine une fureur héroïque m’emporter, me lever et planter les yeux dans ceux de ce sac à merde, lui remettre les idées en place de quelque sentence laconique. Inverser le rapport de force. Mais je suis depuis trop longtemps soumis, le cabot inférieur, plus moyen désormais de tête ni d’entrer en conflit. Les règles tacites sont fixées, inébranlables.
Pas une seule fois la voix de M. Henry ne s'est élevée au cours de son sermon et maintenant il s’offre le plaisir d’adopter un ton conciliant pour son dernier coup de poignard :
- Bien... Tu sais qu’il me reste toujours la possibilité de t'adresser un avertissement écrit. Alors fais quelques efforts et corrige ça. Entendu ?
C’est terminé, l’orage est passé. Il attend ma réaction avant de partir. Je hoche la tête sans un mot, forcé d’adhérer à ma propre condamnation. Son calme de façade me fout la haine, mais je me contente de baisser les yeux. J’encaisse l’humiliation, mâchoires serrées. Je sais déjà que je revivrai cette scène sous toutes ses coutures ces prochains jours. Elle défilera en boucle quand je m’endormirai. Je ravale la colère et l’abattement qui déferlent successivement en moi.
Il s’éloigne. Sa silhouette s’encadre à la porte de l’open-space. Il fait un petit signe de tête à la secrétaire en face de moi, elle lui sourit, ça m’inquiète confusément. Je m’appuie contre le dossier de mon fauteuil mais je ne me détends pas, je sens toujours la menace. Toute l’attention de mes collègues pèse sur moi, je fais comme si de rien n’était. Je jette un bref coup d’œil circulaire autour de moi, ils travaillent en silence. Ils sont restés aux aguets durant la scène, essayant de surprendre les détails de l’engueulade à mots couverts. Manège rôdé, cent fois répété.
Le tas de feuilles déposé par mon chef sur le bureau. Des nuées de mouches bourdonnent furieusement et je vois toutes ces sales merdes d'ordinateurs exploser d’un coup, se répandre dans le bureau. Les autres employés se préparent maintenant à partir, un brin d’agitation passe dans les rangs serrés, quelques rires. Derrière les baies vitrées le soleil sombre dans le vide, plongeant la ville dans la pénombre.
Je suis encore là pour quelques heures.

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
23 mars 2008 à 10:25:34

Le quartier où je vis ? N’en parlons même pas. Une cité-dortoir agonisante construite autour d’une nationale.

Des gosses ont taggué ma porte avec un gros marqueur noir. J’essaie de déchiffrer jusqu’à ce que la lumière s’éteigne dans la cage d’escalier. J’enfonce à tâtons la clé dans la serrure. Depuis quelques jours le battant reste bloqué à mi-course, coincée contre le lino gondolé de l’entrée. Ce n’est qu’un détail, pas de quoi en faire un drame. Sans me préoccuper de l’odeur de vaisselle sale provenant de la cuisine, ou des miettes de pain constellant le tapis, je vais m’effondrer dans le canapé, et j’allume la télévision.

Des images d'émeutes filmées depuis un hélicoptère, des flammes qui s’enroulent et rugissent au centre des carrefours, des torrents de fumée noire. Soubresauts, sirènes, des voitures retournées, des vitrines éclatées. Des lignes de CRS zapping, des enfants qui souffrent et meurent de faim zapping pub à la con, des filles parfaites qui se félicitent de vivre dans leur monde parfait zapping, pétroliers qui sombrent dans des vagues noires zapping, hurlements zapping, des militaires qui exécutent sommairement des civils en Afrique zapping, encore j'en veux encore.

Je n’émerge que deux heures plus tard. A la cuisine, ce putain de frigo est vide et des factures s'amoncellent sur la table. Déjà vingt-et-une heures, tout m’apparaît foireux à en crever. Ferme les volets. Contemple le manche de la casserole qui dépasse de l’évier, les plaques de calcaire qui s’incrustent sur l'inox. Chez les voisins du dessus, un gosse braille sans s’arrêter, sauf pour reprendre sa respiration. Comme chaque soir.
Il reste un paquet de gâteaux entamé dans un placard, entre les condiments qui ne servent jamais à rien. Ca suffira bien. Dans la chambre, la télévision jette des lueurs incohérentes sur les murs nus. Je vais coller mon front contre la fenêtre, des traînées de pluie s’affichent sur mes rétines fatiguées. Au-delà, le terrain vague, toujours le même, avec ses tas de gravier et ses mauvaises herbes, et plus loin encore une ligne indistincte d’immeubles noirs.
Bon allez.
Je ferme les volets ici aussi, et m’assieds sur le lit défait. Les gâteaux sont mous, dégueulasses, j’en avale quatre à la va-vite, remet la couette dans le bon sens et m’allonge, les yeux au plafond.
___

Marko et ses potes.
Ils ont débarqué dans l’appartement d’un de leurs potes sans nom et sans vie à l’occasion d’une soirée quelconque, et depuis ils s’y sont installés. Ils ont pris possession du terrain avec une facilité déconcertante. Mon frère m’accueille à la porte d’entrée, me guide entre les pièces plongées dans l’ombre jusqu’à la chambre enfumée. Il me désigne le junky d’un mouvement de tête :
- C’est… Axel. Notre hôte.
Yann ricane. Je me pose sur un bout de canapé libre, accepte une bière. La musique tonne, on s’entend à peine.

Picoler jusqu’à ne plus voir clair. Se défoncer avec la came dégueulasse de Yann. Faire des mélanges. Ne vivre que par la présence d’au moins dix personnes autour de soi. Ne dormir que deux heures par nuit. Ne plus manger. Oublier. Recommencer. C’est le résumé de mon adolescence et je n’en garde aucun souvenir valable.

- T’étais où, toi ?
- Chez Laurence.
- Et ta copine, elle pas revenue ?
- Elle est passée juste après que tu sois parti...
- Ah bon...
- Et ton frangin, il est venu, hier ?
- Bah non, il bosse en semaine.
Ils parlent de moi comme si je n’étais pas là, c’est assez bizarre. Je connais tous ces gens, je sais de quoi ils parlent et à qui ils font référence dans leurs conversations, mais je ne vois pas ce que je pourrais ajouter. Rien de constructif ou d’intéressant. Je m’ennuie, la musique est merdique, la bière tiède. Je regarde autour de moi. Des vestiges de connaissances du lycée, la bande de Marko et les autres. Que des gens dont le visage m’est familier mais avec qui je n’ai jamais rien échangé. Je ne les connais pas et ils ne savent rien de moi. Ils mourraient demain que je ne m’en apercevrais pas, la réciproque est valable aussi. Je n’ai rien de commun avec eux. Est-ce que je me sens à ma place ici ? Est-ce que la proximité de ceux qui se disent mes amis me réconforte, me confère une forme d’identité ? Que dalle.
Je me lève sans un mot, circule entre les corps avachis vers la sortie. Personne ne me remarque, personne ne s’interrompt pour me saluer, pas même Marko. Leur conversation stupide se perd rapidement dans le fracas de la musique, tandis que je m’éloigne.
___

- Comment est-ce que vous interprétez le fait que vos collègues de travail ne vous soutiennent pas, voire vous créent des ennuis supplémentaires ?
Je hausse les épaules, les yeux rivés à la fenêtre. Toujours la même rengaine imbécile, tournée différemment à chaque séance. Le silence s’allonge indéfiniment, je m’amuse à ne pas le rompre. Le médecin soupire et reprend :
- Vous comprenez bien que dans un groupe, une micro-société hiérarchisée comme peut l’être une entreprise ou une administration, il y a des règles tacites, connues de tous, à respecter... Vous les connaissez, vous aussi, n’est-ce pas ?
Toujours rien. Ne pas prêter le flanc au couteau du boucher. Faire le mort.
- Le fait de ne pas respecter ces règles d’usage vous exclut forcément, bon ce n’est pas irrémédiable. Une situation peut toujours se redresser, c’est moins simple, mais vous pouvez rattraper le peloton. Vos collègues finiront par vous accepter tel que vous êtes si vous leur donnez des gages de bonne volonté, si vous allez vers eux... Vous comprenez ?
Courir après la norme, ne pas se laisser aller, toujours croire à un retour possible. Le troupeau n’abandonne pas facilement les brebis égarées. Il suffit de collaborer.
- Vous n’avez pas l’air convaincu. C’est bien ce qui me gêne : c’est à vous de faire les efforts, pas aux autres. Vous vous plaignez de problèmes que vous n’avez pas l’air d’avoir envie de résoudre. Sans la motivation, on ne peut rien faire.
Faire des efforts, des compromis, encore et toujours. Je connais bien la chanson. Enthousiasme et bonne volonté, c’est le refrain permanent depuis que je consulte (ça fait des années, et avant ce psy, il y en avait un autre). Ca ne lui coûte pas grand-chose à lui. C’est juste un employé lambda rémunéré par une caisse de solidarité quelconque. Une sorte de bureaucrate de la pensée unique, un agent de l’ordre. Il n’a jamais été mon ami, en quatre ans je ne l’ai jamais entendu dire quelque chose qui sorte du cadre professionnel.
Mes collègues qui ne me soutiennent pas ? Je n’ai pas besoin de lui pour me faire un avis : contrairement à eux, je ne suis pas un employé modèle, souriant, bien habillé. Ni policé, ni obéissant. Le but ultime d’un groupe est d’en standardiser les membres, leur faire abdiquer toute responsabilité au profit du collectif, toute différence individuelle est dangereuse. Le médecin n’est qu’un employé d’une machine qui nous dépasse tous, d’un système de tri du bétail. Mes collègues aussi. Mais je ne suis pas celui qui a la force de se dresser pour dire non. Je ne suis qu’un déficient, un pantin défectueux, un diminué à la traîne. Je voudrais me parer de ma Colère comme d’une gloire, mais ce n’est qu’un handicap qui fait de moi un paria.

Avant que je franchisse la porte, le médecin me lance :
- Ecoutez, je vais peut-être vous surprendre, mais je crois que vous allez de mieux en mieux, et votre mal-être n’est que le signe d’une évolution, parce que vous avez l’impression de vous trahir. Mais vous verrez, ça passera vite ! A la semaine prochaine.
Je serre l’ordonnance dans mon poing et claque la porte.

Je sens mes yeux s’emplir d’obscurité, mon visage se fracturer comme un masque de cire et éclater. Planté là, au centre de ce dédale de béton en ruine. Je n’ai strictement plus aucun choix, la partie est perdue.

Un inadapté, voilà ce que je suis. Mais je ne plierai pas. Continuez à essayer de me rééduquer, vos tentatives de manipulation glissent sur moi comme de l'eau. Je n’ai pas été suffisamment détruit pour être convenablement reconstruit, enfoncez-vous ça dans le crâne. Je ne vous vois même pas. Je n'ai besoin de rien et de personne. Mais ne me bousculez pas trop, sinon l'envie de mettre le feu pourrait me prendre à nouveau, et cette fois-ci personne n’en réchappera.
___

A la terrasse d’un café avec un mec. On boit comme des trous depuis deux heures.
- Et Nathalie, t’as des nouvelles d’elle au fait ?
- Non, pas vraiment, non.
Je regarde passer les voitures sur l’avenue, je commence à avoir un peu froid, mais l’alcool m’engourdit et je n’ai pas envie de bouger. L’autre ponctue chacune de ses phrases par un ricanement aigu qui me porte sur les nerfs. Je le laisse alimenter la conversation, ce qui n’a pas l’air de le déranger.
- Ah ouais. J’ai entendu dire qu’elle a arrêté de bosser pour faire un gosse... T’avais su ça ? Tu parles, je savais même pas qu’elle était avec un mec moi, enfin bon, les choses changent vite, on dirait. Elle était mignonne cette gonzesse-là, enfin bon… Et toi, t’as pas des nouvelles d’elle, vous aviez l’air de bien vous entendre à l’époque ?
- Non non.
C’est pas un ami, plutôt une connaissance, un ancien collègue que j’ai côtoyé quelques mois alors que j’étais en stage. Je suis tombé dessus par hasard en allant acheter des clopes, j’ai essayé de faire comme si je n’avais rien remarqué, mais il était déjà fin bourré et m’avait tapé sur l’épaule en rigolant large. Moi j’avais oublié jusqu’à son nom. Depuis il dévide le fil de sa vie inutile et désespérante. Il revient d’une fête ou d’une soirée quelconque, semble-t-il, et il continue à boire comme si de rien n’était. Je l’accompagne sans trop rechigner, pas grand-chose de mieux à faire un dimanche midi.
- Ouais, elle bossait… Au service… Non, à la direction du personnel ? Enfin je sais plus quoi. Une blonde, pas très grande, bons nichons, tu vois pas qui je veux dire ?
- Non, me souviens plus d’elle.
- Ah ouais c’est bizarre parce que t’avais l’air de bien t’entendre avec elle.
Comment j’ai pu un jour sympathiser un jour avec ce gars-là, c’est une énigme. Je renvoie ma tête en arrière, fixe la couche nuageuse qui bouillonne au-dessus de moi. Je fais le mort, en attendant qu’il se lasse, ce qui n’a pas l’air imminent.
- Exactement le même genre de nana avec qui il était, Yann à ce moment-là, le même style, tu vois.
- Yann ?
- Ben oui tu sais Yann... Le pote de ton frère, quoi...
Je me redresse, le fixe, dubitatif. Il ricane tout seul, le nez dans son verre.
- Je me souviens pas t’avoir fait rencontré Marko. Et encore moins Yann, si ?
- Ah ? Bah écoute, ouais...
- Attends, tu les connais d’où exactement ?
- Hein ? Ben je vois pas d’où je les connaîtrais si c’est pas par toi, hein.une soirée, enfin j’en sais rien quoi. Tiens bah Nathalie c’était la grande copine de l’autre là, la secrétaire qui avait un œil de travers, celle-là tu dois t’en souvenir.
Je me lève, serrant les dents, sans que cela ne provoque de réaction notable de sa part. J’enfile ma veste, laisse à tout hasard un billet sur la table et taille la route. Le fait que les gens de mon entourage proche ou lointain se connaissent déjà entre eux, ça me parait… Anormal. Je ressasse la question sans m’arrêter sur la route jusqu’à chez moi.

Il faut toujours être sur ses gardes. Se méfier de tout et de tout le monde. Et surtout de soi-même. Je parle en connaissance de cause : je ne suis pas fiable, je le sais. Mon seuil de tolérance émotionnel est trop bas, j’ai une tendance naturelle à m’emporter, à avoir peur ou à déprimer plus facilement que n’importe qui. Mais je ne dois rien montrer à l’extérieur. Arborer en toutes circonstances un masque d’indifférence complaisante.
Mes collègues préféreraient que j’éclate en sanglots, que je me mette à hurler, que je gifle quelqu’un. Je perçois leur avidité, leur curiosité malsaine. Ils me poussent à la faute. Ils disent que je suis un fou, mais ils n’ont pas de preuves. Ca les gonfle que je n’aie besoin ni d’eux ni de personne pour m’en sortir. Un jour, il faudra qu’ils me demandent pardon à genoux.

AShnRuins
AShnRuins
Niveau 10
23 mars 2008 à 11:09:44

Je ne te connaissais pas, mais je suis agréablement surpris. C'est tout à fait dans le genre de texte misanthrope qui me plait. Ca ressemble un peu à ce que fait Az', au niveau des idées, en moins extrêmiste peut-être. Très bonne expression, aussi, c'est fluide, naturel, je me vois tout à fait dire/penser ça.

Peu d'errreur, j'ai relevé :

- "pris de cours" => "court"

- "Marko et ses potes. Ils ont débarqué dans l’appartement d’un de leurs potes sans nom" => répétition de "pote"

Je lirai sans doute ton autre texte dans un avenir proche, et en tout cas la suite de celui-ci.

:-)

AShnRuins
AShnRuins
Niveau 10
23 mars 2008 à 11:19:49

Ah, (désolé du double post), m'semble bien que "rodé" ne prend pas de circonflexe, contrairement au verbe "rôder". Après, j'ai pas de dico sous la main, je me gourre peut-être.

:-)

ruskov_joelov
ruskov_joelov
Niveau 4
23 mars 2008 à 12:27:08

c'est vraiment pas mal. Richesse du vocabulaire, fluidité de l'action...

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
23 mars 2008 à 13:13:25

Moins poignant que "Mutisme slanchnique", mais très bon texte quand même.
Pas grand-chose d'utile à dire, ni éloges, ni remarques constructives -puisque tu as un meilleur niveau que moi, j'aurais du mal à te donner des leçons^^-.

Awaiting the suite, donc. :-)
________________________________________________
C'est en buvant une goutte d'eau que l'on se rend compte de sa soif.
"L'homme choisit, l'esclave obéit." (Andrew Ryan)

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
24 mars 2008 à 10:23:57

Ok je prends note des fautes AShnruins
Azerty: c'est que le début :-))) ... Merci de vos com' :-)

Chez moi. Encore et toujours. Je passe d’une pièce à l’autre, cherchant à meubler l’ennui. La pièce principale est dans un état lamentable, le désordre déborde de partout, fringues, livres, CD entassés sans la moindre logique. Chaque chose est restée à l’endroit où je l’ai posée ou jetée et la poussière s’agglomère là-dessus. Secouer ce bordel c’est l’asphyxie immédiate. Il y a quelque chose de bizarre dans cet appartement, les murs secrètent trop de poussière, les choses se salissent trop vite, se ternissent et tombent en miettes. Tout va trop vite, je m’arrête longuement devant une étagère pour contempler l’œuvre de l’érosion et de la décomposition. J’essaie de comprendre.
La cuisine est un piège bactériologique dans lequel j’ose à peine m’aventurer. Un reste de chili con carne brûlé surnage au fond d’un casserole à demi remplie d’eau, que je n’ai jamais eu le courage de laver, un nœud de spaghettis durcis dans une autre et ainsi de suite. Je n’ai plus rien de propre et l’évier déborde de vaisselle sale. La cuisinière et la machine à laver sont recouvertes de projections de graisse, le carrelage est tavelé de traces de liquides divers jamais essuyés, ses rainures noircies de crasse. Dans la corbeille de fruits sur le four micro-ondes dégueulasse, des bananes et des prunes, achetées il y a quelques semaines, s’aplatissent doucement et achèvent de se décomposer. Je reste affligé de longues minutes par le spectacle écoeurant de leur pourriture commune.
La salle de bains est à peu près rangée, mais très sale, elle donne l’impression d’une pièce qui n’a plus servi depuis vingt ans. Des traces d’eau blanchâtres parsèment le carrelage, le miroir, la robinetterie. Pour les murs et les joints, c’est une moisissure grise sombre qui renforce ma pénible sensation de me trouver au seuil d’une morgue mal entretenue, d’une chambre froide de boucherie à l’abandon.
Dans la chambre des plaques de peinture se craquellent peu à peu et s’effritent le long des murs. Qu’est-ce qu’elle a, comme maladie à la con, cette taule, à pourrir comme ça ?
Je m’effondre devant mon ordinateur, vide de toute énergie, mais je sens encore autour de moi le travail d’horloger de la saleté en pleine expansion. J’ai l’impression de vivre dans un lieu hanté par sa propre ruine. Ma sensation de sécurité s’est évaporée.

D’un coup je me vois, là, infime particule végétant dans une case merdique de trois mètres sur quatre, dans le coin d’un immeuble constitué de cases identiques, je me vois, perdu au fond d’une banlieue loin de tout, en train de me battre pour des broutilles sans la moindre importance. En plein centre d’une ville paumée dans une région paumée dans un pays paumé où plus rien n’a la moindre importance. Me défoncer le cul contre des conneries ou pour des conneries, me heurter tous les jours à des mannequins sans personnalité et tenter de leur ressembler. M’échiner à vivre une vie minable et déjà gâchée. Quelle connerie. Quelle putain de connerie.

Les traces de désagrégation sur les murs, presque imperceptibles, attirent mon regard. Exaspéré, je me lève et passe deux furieux coups d’éponge sur les marques les plus nettes, mais je ne soulève qu’un nuage de poussière qui glisse à terre. Comme si la maladie s’enracinait au cœur même du mur. Je hausse les épaules et retourne à mon abattement. J’aimerais que tout s’arrête. Que le monde cesse de tourner et le temps de filer. Que tout se fige et s’éteigne.
___

Deux francs dans la fente.
Une vibration, un clac quand le gobelet se met en place au-dessus de la grille d’évacuation, et le café soluble brûlant qui se déverse. Je surveille la surface noire qui monte le long du plastique, les remous qui créent de la mousse à la périphérie, la vapeur qui s’échappe.
Un bip aigu qui indique que le café est prêt.
Servez-vous.

Deux francs dans la fente.
Une vibration, un bruit de plastique maltraité et de café renversé alors qu’un second gobelet tente de prendre la place du premier sans que celui-ci ait été enlevé. Le second gobelet n’est pas en place, il est couché en travers de l’autre, le café gicle du ventre de la machine et éclabousse l’amas de plastique. La grille d’évacuation dégoutte de café.
Bip.

Deux francs dans la fente.
Cette fois, le gobelet glisse sur les autres et tombe à terre. Le café s’échappe à nouveau en tous sens, son odeur envahit la salle de pause. Je regarde mon pantalon constellé de tâches marron, sans reculer. Je suis le mouvement d’un oeil attentif, pendant que les gens qui traversent la pièce s’écartent de moi, l’air inquiet.

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
24 mars 2008 à 10:25:48

Je rends visite à une vieille dame de l’hôpital, Madame Kaminski. Ce n’est pas quelqu’un de ma famille, je ne la connais pas, mais je l’ai entendu m’appeler une fois, alors que je passais dans les couloirs pour installer un logiciel sur le poste d’un cadre médical. Ce n’était pas la première fois que j’entendais des patients m’interpeller depuis leur chambre. Avec mon costume terne on me prend souvent pour un médecin. Certains gémissent et chevrotent à l’aide alors que je passe devant leur porte ouverte, et je m’efforce de les ignorer. Arrivé au poste infirmier j’entends encore leurs glapissements emportés par des quintes de toux. Le personnel soignant a toujours mieux à faire que de répondre aux incessants bips des sonnettes personnelles et les malades en sont réduits à mendier le secours de tous ceux qui passent. J’y suis habitué.
Mais pour Madame Kaminski les choses ont été différentes. Alors que je passais devant sa chambre, elle avait prononcé mon nom. C’était sans doute un hasard, ou bien moi qui avait mal compris, mais j’avais fait demi-tour et j’étais entré dans la chambre. La vieille dame parlait toute seule, les yeux dans le vague, dodelinant continuellement de la tête. Je m’étais arrêté sur le pas de la porte. Elle était dans un état terrible : très maigre, décharnée, ses veines et ses tendons saillaient comme des cordes tendues sous la peau fripée. Ses grands yeux globuleux, presque blancs, roulaient en tous sens. Ses bras étaient couverts d’hématomes là où on l’avait perfusée et sa bouche, desséchée, sous le double tuyau d’oxygène remuait sans arrêt. Elle avait l’air tour à tour paniquée et apaisée, sans que rien ne justifie ces transitions.
Elle soliloquait de longues minutes durant avant de se taire, puis reprenait son monologue comme si elle ne s’était pas interrompue. Je m’étais avancé jusqu’à son chevet et elle m’avait remarqué, à nouveau.
« Oui, oui… C’est… C’était pour lui faire plaisir, parce que depuis le début elle voulait cette robe. A cette époque, ce n’était pas pareil, elle était jeune et puis… On est allés à Paris avec ton père et on lui a fait la surprise, je me souviens elle était bleue… Bleu pâle avec… Et quand elle est partie, on était tous effondrés, c’était tellement triste… C’était pas comme maintenant. Qu’est-ce que j’ai mal au dos, je ne peux plus me… Tu peux m’aider à me redresser ? Tu peux ? J’ai tellement mal au dos. Ta sœur était tellement belle… Tellement, dans sa robe bleue, elle la mettait tout le temps… Quand elle est morte on était effondrés, vraiment, c’était le ciel qui nous tombait sur la tête… La fin d’une époque. »
A ces mots, j’avais reculé, jusqu’à la porte, et je m’étais enfui, la laissant poursuivre son monologue de folle.
Depuis je reviens occasionnellement pour l’écouter. La plupart du temps je reste à ses côtés en silence, sans tenir compte des infirmières qui passent me demander si tout va bien, l’air inquiet. Parfois j’endosse le rôle de son fils, de son mari ou de son médecin, celui qu’elle veut m’attribuer, et j’essaie de la rassurer de mon mieux. Je prends ses grandes mains osseuses dans les miennes, et on perpétue le dialogue ancien, perdu depuis des lustres, qui repasse en boucle dans son esprit.

- Bon, alors tu peux m’expliquer ce qui se passe ?
- Qu’est-ce que vous voulez dire ?
M. Henry, mon supérieur hiérarchique, est bien calé tout au fond de son fauteuil de chef, il se balance tout doucement de droite à gauche, la suspension produisant un léger grincement irritant à chaque allée et venue. Je reste debout, un peu appuyé contre le coin du bureau, refusant de m’asseoir sur les chaises de réunion.
- Ferme la porte, s’il te plaît.
Je m’exécute. Je suis très calme, pour une fois, juste légèrement agacé, alors que je devrais être paniqué. La porte donne sur l’open-space où je travaille. Tout est en place.
- Ce dont je parle, c’est de ce comportement que tu as décidé d’adopter depuis quelque temps.
- Oui.
- Tu vois de quoi je parle ?
- Oui.
- Le retard systématique les matins, le manque de motivation dans ton travail, qui se traduit par une dégradation de tes résultats, je t’en ai fait la remarque plusieurs fois. Ton attitude envers tes collègues et moi-même également, qui laisse de plus en plus à désirer...
- Et vice-versa.
- Tu ne dis plus bonjour les matins, tu évites de faire tes pauses avec les autres, tu vas manger seul dans ton coin, tu n’adresses plus la parole à personne, tu réponds avec agressivité.
- Je ne savais pas que c’était répréhensible à ce point.
- Disons que ça compromet ton intégration dans le service, et si certains s’intègrent mal, c’est tout le service qui fonctionne mal. On a besoin de pouvoir se faire confiance, sinon on ne s’en sort plus. Je ne parle pas de faire ami-ami, mais de conserver des relations au moins courtoises. Et je ne te parle pas de ta tenue, une preuve évidente de laisser-aller inacceptable. Je ne te reconnais plus, tu n’es plus le jeune homme créatif et dynamique que nous avions recruté. Tu sais que si il y a un problème à un niveau ou un autre, quelque chose qui nous aiderait à comprendre, il faut nous en parler. Sans ça, nous on en déduit que tu te fous de nous, c’est compréhensible…
- Rien de particulier non. Les choses changent, voilà tout.
Je me pose au bout d’une des chaises et regarde ailleurs. Où sont l’abattement, la soumission ? Il n’y plus en moi que cette colère sourde, qui monte peu à peu.
- Les choses changent ? Cette explication ne me suffit pas. Je pense que tu as beaucoup d’efforts à faire, maintenant. Rien n’est perdu, mais je te conseille de changer d’attitude immédiatement pour remonter la pente et ne pas compromettre définitivement l’opinion que nous avons tous de toi.
Recoller au peloton. J’entends le sermon de mon psy dans la bouche de ce connard.
- C’est plus un bureau ici, c’est un camp de rééducation par le travail ?
- Comment ça ?
Je désigne l’open-space derrière les larges vitres.
- Si vous pensez que je vais faire le moindre effort pour ressembler à ça, à ces petits bureaucrates interchangeables, vous vous gourez complètement.
- Attention...
- Je ne m’attendais pas à ce que vous compreniez, de toutes façons. Désolé, j’ai bien peur que vous ne deviez m’accepter dans mon ensemble, comme je suis. C’est trop tard pour les efforts.
- Et j’imagine que t’accepter dans ton ensemble signifie également fermer les yeux sur ton laxisme permanent et la médiocrité de ton travail ?
- Déduisez-en ce que vous voulez, ça m’est égal.
- C’est très bien. Tu as ton premier avertissement. Tu le recevras par écrit demain et tu me le signeras.
- C’est ça.
Je me lève et je claque la porte en sortant.
___

Même si la plupart du temps je m’en moque, mon appartement me fait parfois horreur. Mais je n’ai aucune envie de bouger, même pour, mettons, aller me balader, boire un coup, voire des gens. La poussière envahit tout à une vitesse inquiétante, je ne me sens plus maître chez moi. De toutes façons ce n’est pas mon appartement, c’est celui de mes parents. Je me suis battu des mois durant contre la saleté et la désagrégation constante des peintures et des installations, mais aujourd’hui ma reddition est signée. Que les murs s’effondrent autour de moi, je m’en fous.

Laxisme permanent. Médiocrité de ton travail.
Des torrents de rage bouillonnent en moi alors que je me repasse, encore et encore, le film de la conversation. Je n’arrive pas à m’endormir. Espèce de sale con va. C’est pas du laxisme, c’est de la résistance passive. Ils me croient infoutu de bosser aussi bien, mieux même que les autres, ont-ils oublié pourquoi c’est moi qui ai eu le poste ? C’est juste que je ne le ferai plus pour leur gueule. Je suis au-dessus de tout ça. Je ne suis plus dans la logique de la productivité abrutissante, forcément ça déplaît.
Et puis qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Qu’il pense ce qu’il veut, ce bâtard de merde, ça m’est égal. Il peut même me virer s'il le souhaite, comme ça tout le monde sera content.
Résultats en baisse, attitude envers les collègues... Toujours les mêmes salades : armée de clones, tous en rang et pas une tête qui dépasse. Je suis pas assez réactif à l’oral, y avait plein de choses pour lui fermer sa gueule. Les remarques convaincantes me viennent toujours après coup.
On me scrute, on me juge. On analyse mon comportement, on dissèque mes réactions. Ca me gonfle, vraiment. Un jour ça risque de mal tourner cette histoire. Marre qu’on me parle comme à un chien, qu’on veuille me changer en subordonné zélé et sans cervelle. Je supporte plus.
Bon ça suffit maintenant, il faut que je pense à autre chose.
...
Ces petits bureaucrates interchangeables... C’était encore trop doux pour eux.
Non, laissez-moi terminer. Je ne sais pas si la richesse et le dynamisme d’une entreprise repose sur la diversité de ses employés ou au contraire sur leur uniformité, mais moi je décide ce que je dois être, et aucun chef n’aura son mot à dire là-dessus.
Allez, arrête de penser à ça, pense à autre chose, putain !

[fin de l'épisode 1]

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
24 mars 2008 à 12:58:06

Pas grand-chose à dire. :-) C'est très prenant, rien qui n'arrête la lecture (sauf le fait de devoir aller bouffer >< Mais osef de ma life^^), on plonge immédiatement dedans. :-)

Bref, j'ai pas grand-chose d'utile ou constructif à dire, donc je me contente d'attendre la suite. :-)
________________________________________________
C'est en buvant une goutte d'eau que l'on se rend compte de sa soif.
"L'homme choisit, l'esclave obéit." (Andrew Ryan)

DollyNoxie
DollyNoxie
Niveau 7
25 mars 2008 à 15:33:22

Impression de déjà-vu, mais je sais exactement pourquoi ; Mutisme splanchnique est exactement dans l'ambiance de l'intérieur que tu décris. Ambiance qui m'a plu, et que j'ai adoptée.

Le laisser-aller, mais bizarre, dérangeant, parce que pas accepté, au fond. Il s'énerve de toute cette crasse, de son abandon. Bien rendu.

C'est parfaitement écrit, rien à redire. C'est ce que ça doit être. Ca colle. Ca se voit que c'est pas du premier jet, vraiment pas ; notamment dans la construction générale.

J'ai eu énormément de mal à finir, même si j'ai réussi à me forcer à terminer en une séance. Pas une question de taille, mais simplement, c'est pénible, d'être sous un rouleau compresseur de dégoût et de haine contenue pendant autant de pages.
Pas un défaut, au contraire ; difficile à lire, ça veut dire difficile à propager, mais le but n'étant pas d'attirer cent mille lecteurs, mais de faire du bon texte...

Bon la suite right now :-)

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
27 mars 2008 à 16:51:23

[Episode 2]

Le médecin commente mes dernières plaintes concernant mon intégration sociale et mon repli sur moi-même. Il donne l’impression d’être sûr de lui, mais je le connais assez pour le sentir embarrassé. J’essaie de comprendre pourquoi. Y a-t-il quelque chose dans mon discours qui ait vraiment changé au cours des années ? Je ne crois pas. Bien sûr quand j’ai été recruté par mon entreprise j’ai connu quelques mois d’euphorie qui ont rassuré tout le monde. On m’a accueilli à bras ouverts, offert sans discuter un bon salaire et des avantages. On m’a complaisamment laissé supposer que j’étais nécessaire à l’entreprise, que mes compétences en matière de sécurité informatique étaient essentielles. Mais la fin de cet état de grâce et ma chute auraient dû être prévisibles pour quelqu’un qui suivait mon dossier depuis bien longtemps. Aujourd’hui, avec le recul, je comprends comment un faible comme moi a pu tomber dans le panneau, mais le médecin n’a pas ces excuses.
A nouveau il me conseille de quitter l’appartement de mes parents, pour rompre avec mon passé piégé. Je hausse les épaules, je ne vois pas l’intérêt. Je ne veux pas repartir de zéro. Ca fait longtemps que j’ai perdu mes illusions : le médecin ne cherche pas à m’aider, il veut uniquement me faire rentrer dans le rang. Il cherche à m’assujettir à une réalité que je ne supporte plus. C’est un agent de l’ordre établi qui préfère que je me renferme sur moi-même plutôt que je remette en cause le système qui m’écrase.
Une nouvelle fois, le médecin évoque Gabriella et je me renfrogne.
A seize ans, j’ai été pris d’une attaque psychotique. Impossible aujourd’hui de me souvenir des circonstances exactes, comme un effroyable blanc de plusieurs jours avant et après. Dans ma mémoire il n’y a plus qu’une retransmission de mauvaise qualité, que je suis incapable de comprendre correctement. Comme si quelqu’un d’autre avait agi à ma place. Des images terribles me reviennent par à-coups, remontant de nulle part, et me secouent terriblement. Des rêveries fragmentaires où le monde entier autour de moi, et la réalité, se désagrègent d’un coup, me laissant perdu, seul au cœur du vide.
J’avais mis le feu à l’appartement familial. J’avais survécu malgré des brûlures très graves. Mais une petite fille de neuf ans, ma petite sœur Gabriella, avait été victime des flammes.

Et encore et toujours la même chose. Rendez-vous la semaine prochaine. Ordonnance, anxiolytiques et d’autres trucs, toute la petite pharmacopée du psychotique de service. Des gélules bleues et grises qui paralysent mon instinct et me changent en loque pleurnicharde. Des gélules vertes et grises qui changent mon monde en une hideuse plaine ennuyeuse. C’est ma vraie personnalité qu’on a démolie sous un prétexte psychiatrique. Je n’existe plus en tant que personne depuis qu’on me force à plier. C’est trop. Je ne peux plus supporter ça. Je veux reprendre le contrôle de ma vie, sortir de ces rails pharmaceutiques qu’on m’impose. C’est fini, le médecin ne me reverra plus. Je froisse l’ordonnance dans ma poche, et sitôt dans la rue, je la balance dans le caniveau.

Ma vie est bâclée, mal recopiée sur des standards qui ne veulent plus rien dire. J’ai fait des études parce que je n’avais rien d’autre à faire, j’ai trouvé du boulot parce qu’il le fallait bien. Je me suis laissé glisser sur la pente du préfabriqué, du pré-établi, sans force et sans volonté. J’ai suivi un chemin qu’on a tracé pour moi et que des milliers d’autres avant moi ont déjà foulé. Je n’ai rien eu à décider moi-même, juste fermer les yeux et me laisser guider, prendre par la main et abdiquer toute forme de libre-arbitre. J’ai un appartement moins pire que d’autres, j’ai choisi quelques connaissances moins pires que d’autres, déterminé à la va-vite quelques centres d’intérêt qui seraient désormais les miens, pour remplir un peu mes interminables plages d’inertie. Mais rien de tout ceci ne me correspond, rien ne me représente vraiment. Je me suis tellement laissé aller qu’aujourd’hui je ne sais plus qui je suis.
___

Marko et Yann se sont invités chez moi avec deux autres mecs que je ne connais pas. Vestiges de fin de fête inutile, organisée à l’arrache par des zombies grégaires en mal de défonce facile. Six heures du mat, un début de lueur foireuse qui glisse sur des corps assoupis en travers du lit et sur le canapé. Musique rageuse mais à très bas volume, j’ai l’impression qu’elle n’est qu’en moi, des canettes vides et des boîtiers de cassettes qui traînent sur le parquet rongé. J’ai la pénible impression d’être le seul encore vivant dans la pièce. Envie de m’enfuir. Un gaz létal inodore est entré à flots et ils se sont tous endormis, paisiblement entraînés sur les pentes noires de la mort. Et on me laisse derrière. Leur sang s’est refroidi rapidement, figé dans les veines, la rigidité cadavérique s’est emparée d’eux. Je ne peux m’empêcher de fixer douloureusement les masses sombres, enveloppées dans les couvertures. Plus de mouvement, plus de bruit. Enfin.

Il y a une odeur bizarre dans cette chambre, un relent de rouille et d’humidité. Ca fait maintenant plusieurs jours que je le remarque, mais c’est la première fois que je m’en inquiète vraiment. Comme une odeur de sang séché, ou de poisson vidé. C’est sans doute parce que trois à dix mecs ont transpiré dedans depuis hier et que l’appartement n’est pas assez aéré, mais j’ai l’impression que ça vient des murs eux-mêmes. Je me mets à gratter lentement et consciencieusement la peinture du mur contre lequel je suis appuyé, et elle se détache trop facilement, molle et fragile. Puis je m’aperçois en un sursaut de ce que je suis en train de faire, et je m’éloigne des cloisons.

Je claque la porte derrière moi et je tombe nez-à-nez avec les voisins d’à côté. Des gens charmants : un couple d’immigrés portugais, avec leur fille de quinze ans et leur fils de sept ans. Une petite famille idéale, genre série télé. Le père, un petit barbu rigolard, m’a plusieurs fois invité à manger chez eux, mais j’ai toujours décliné. Lorsqu’il me voit il me gratifie d’un grand salut et me demande des nouvelles. Je marmonne quelque chose avant de me détourner.
Des gens charmants, vraiment. Tous mes voisins sont des gens charmants, attentionnés et compréhensifs. Parfaits, tous parfaits. J’ai envie que tout le monde crève autour de moi.

C’est l’heure où les gens qui travaillent à Paris commencent à emplir les rues, les routes, les transports. Labyrinthe d’immeubles à perte de vue, de centres commerciaux miteux et de carrefours vides. Un parc à bestiaux à l’échelle planétaire. Je lève les yeux sur ceux qui m’entourent maintenant, qui me dépassent sans me voir. Ils avancent consciencieusement vers la station de RER. Rien à signaler, c’est toujours les mêmes, interchangeables. Je m’arrête à tout hasard dans un square minuscule et m’assieds sur un banc. Aujourd’hui plus rien ne me semble normal, j’ai l’impression de découvrir le monde sous un jour nouveau. Des pigeons s’approchent de moi, et je sens un vent de panique courir en moi à la vue de ces horreurs sur pattes s’approchant négligemment de mes chevilles. Leur carcasse enfoncée, leur sale plumage couvert de sanie. Ces saloperies bouffées de parasites et d’ordure, avec leurs yeux abîmés.

Je rentre. La luminosité augmente rapidement à l’est et j’en suis effrayé, les réverbères s’éteignent brusquement devant moi. Une chape de nuages colmate le ciel sans faire barrage à la radiation qui s’intensifie. Je me laisse emplir de la vision de mon corps luttant contre un vent de particules nocives, arrachant à mon squelette des lambeaux de peau et de chair, jusqu’à ce qu’il ne reste que des cendres... Je débouche sur une place déserte, hideuse dans sa nudité hivernale. Des graffitis délavés s’étalent sur les rideaux de fer baissés des boutiques. Oh merde. Qu’est-ce que je fous là au juste ? Ce quartier n’est qu’un décor grandeur nature. Acceptation muette ou révolte. Adaptation du sujet aux conditions d’expérimentation ou rejet de l’environnement. Je me détourne avant d’avoir atteint le distributeur et sa foutue lumière bleuâtre. Des images sans relief qui disparaissent déjà de ma mémoire.
___

DollyNoxie
DollyNoxie
Niveau 7
27 mars 2008 à 22:28:56

Tu écris bien, c'est chiant. T'as du talent et ça aussi c'est chiant, je suis jalouse.

Sinon:

Le passage de description de la petite soeur est bien mis en oeuvre, le contraste avec ce qui précède me plaît. Par contre je n'aime pas du tout le truc avec la vieille appelée "maman", c'est trop brut de décoffrage dans l'émotion pour moi.

Moins marquant que l'épisode un, beaucoup moins, mais je le lis seulement comme une transition vers les suivants. Que je lirais.

Le flingue, j'aime pas trop non plus. Bateau.

Par contre il reste des petites inclusions d'idées excellentes : la musique agressive mais à très bas niveau, en fond ; le grattage irréfléchi des murs écaillés ; le quartier "décor" ; la lumière sous la télé.

Bref attendons la suite.

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
28 mars 2008 à 14:50:44

J'ai du mal à suivre les nombreuses ellipses personnellement. Il y a des passages où j'ai l'impression que c'est un flash-back (au bar avec Marko et Derek, la fête), mais rien ne permet réellement de le savoir, donc des fois j'hésite.
A part ça, +1 Noxie, rien de plus à ajouter^^
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C'est en buvant une goutte d'eau que l'on se rend compte de sa soif.
"L'homme choisit, l'esclave obéit." (Andrew Ryan)

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
29 mars 2008 à 22:49:52

Ouais c'est fait exprès et je ne divulguerais aucun détail :-)
Cet épisode est en revanche ennuyeux à mourir, il n'y a rien d'autre à faire que de se laisser aller à la contemplation d'une vie en perdition et comme le dit Dolly, c'est un épisode de transition...
Merci à vous deux d'avoir lu :-)

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
03 avril 2008 à 21:56:38

[épisode 3]

Je suis allé à Paris, sans raison particulière. J’ai traîné d’un bar à l’autre, mal à l’aise, incapable de savoir pourquoi j’étais venu. Je descends vers le quai de RER, pour attendre le train qui me ramènera chez moi. Il y a beaucoup de monde, je sens des corps étrangers me coller, me bousculer. Je suis emporté dans un courant de populace qui me dépose sur le quai. Je respire plus fort, plus vite. Des images de massacre aveugle s’allument dangereusement en moi. Je m’arrête brutalement au milieu du flot, provoquant un mouvement de protestation derrière moi.
Des animaux parqués, agglomérés dans les travées étroites de nos métropoles grouillantes. Je joue avec le fantasme d’un immense complexe d’abattage souterrain dans lequel la foule se jette de son plein gré. Des crocs de bouchers qui oscillent doucement au plafond bétonné de la station, bondée de bêtes. Des fantômes d’esses rouillées qui dominent la foule, menace impalpable au-dessus de ce cortège ridicule de petits employés pressés, d’étudiants hystériques et de mendiants. Je me sens mal, d’un coup, vraiment mal.
Attaque de panique. En pleine station Châtelet, comme ça. Ca fait des années que je n’en avais plus fait. J’ai pu contrôler les haut-le-cœur terribles qui m’ont secoués, la vague de terreur animale qui est montée en moi. J’ai pu éviter de me faire remarquer ou de courir hors de la station. J’ai pu monter dans le train, à la suite du troupeau.
Par la vitre blindée du compartiment, je contemple une espèce de campagne intoxiquée, coincée entre les rails et deux cités. Je regarde défiler des champs lépreux couturés de barbelés. Une décharge publique immense, à ciel ouvert, comme une épidémie qui s’étend. Des terrains vagues à nouveau, parsemés de transformateurs électriques disloqués. Le froid de la vitre contre mon front et les images qui s’enfuient toujours plus vite. Une nuit grisâtre tombe sur cet horizon de décombres striés de lignes à haute tension.
La proximité des autres me gêne, leur simple présence. Je ne me sens rien de commun avec ces choses, je ressens de plein fouet leur hostilité larvée, leur inertie insupportable. Eux et le reste de mon univers se fossilisent et se désagrégent, leur peau se ternit et leurs yeux sèchent, c’est une étrange affection, une érosion quotidienne, pernicieuse. Ils s’enfoncent dans l’immobilisme et la léthargie et ne s’éveillent que par automatisme, une fois leur destination atteinte.
Une femme lit un livre à sa fille de cinq ans, qui lui réclame d’une voix suraiguë les légendes des illustrations. La mère au regard vide ânonne d’une voix à peine audible :
- La ruine et la... désagrégation... partout sur le monde... La maladie et l’extinction…
Et la môme se tord de rire.

Je me jette hors du train. Sur le quai, deux mecs avec une clarinette et un accordéon distillent une petite mélodie effrayante, qui me poursuit dans les couloirs que je traverse. Dans les corridors, des mendiants me montrent leur pancarte disloquée, où est inscrit mon nom au feutre noir. A l’extérieur, la lumière nocive disparaît déjà.
___

J’ai racheté des clopes dans un bar qui ferme à vingt-deux heures. J’écrase mes mégots fumés jusqu’au filtre directement sur le sol à côté de moi, ou je les jette dans la semi-obscurité de l’appartement, sans chercher à savoir s’ils s’éteignent où mettent le feu aux draps en vrac ou aux rideaux.
Ma respiration se ralentit, elle envahit le silence de la pièce de sa régularité douteuse. D’une voix chancelante, presque inaudible, je fredonne une note, la même depuis de longues minutes, sans variation. Les articulations de mes jambes croisées me font mal, la dureté du sol est éprouvante, mais je m’obstine à ne pas changer de position. Souffrir pour s’endurcir.

Je lève les yeux en un sursaut, sortant à la volée de ma prostration. Dès que je me redresse, la faim commence à me tarauder. Je ne saurais estimer depuis combien d’heures je suis ici, immobile. La lumière pénible, à la salle de bains et le lancinant goutte-à-goutte du robinet mal fermé me frappent de plein fouet.
De guerre lasse, je sors. Je m’arrête devant un snack miteux et désigne un sandwich. Je pose sans les compter quelques pièces de monnaie sur le comptoir. Je mange en traversant les travées d’un square usé jusqu’à la trame. Des arbres gris, squelettes tentaculaires dans le crépuscule. Les décombres d’un jardin d’enfants dévasté. Les poutrelles rouillées et hérissées de boulons des balançoires évoquent une prison abandonnée et les bacs à sable sont jonchés d’ordures. J’attends que les heures passent, que les jours passent, vite, de plus en plus vite. Je suis en train de disparaître du monde. De m’effacer. Plus de raison sociale, plus de lien avec personne, plus d’attaches. Rayé des listes et des fichiers. Exclu, marginalisé. Pourtant c’est maintenant que, pour la première fois, j’ai vraiment le choix.
___

La clinique psychiatrique de Charnes était une prison, un camp de rééducation. Pour s’y voir enfermé, il ne suffisait pas d’être un gentil farfelu déphasé ou de faire une dépression, il fallait rejeter le système en bloc. Refuser de plier, de courber l’échine devant les sacro-saints commandements qui régissent l’engrenage. Dans ce cas-là vous n’aviez pas droit à cette ridicule façade de la réhabilitation harmonieuse qu’était le quartier des légers, non, c’était l’isolement des quartiers surveillés. Aucun cadeau.
Charnes était un assemblage incompréhensible, à la hiérarchie rigide et omniprésente, une structure autonome, où chaque secteur fonctionnait indépendamment et sans rien connaître des autres quartiers. On pouvait à juste titre se demander si il y avait réellement un homme de chair et de sang à la tête de ce complexe tentaculaire de cellules, de grilles et de lourdeur administrative ou si, ici comme ailleurs, le système fonctionnait de lui-même, au mépris de ses habitants et de ses employés. Je n’y étais pas traité en patient, mais en ennemi.
Lorsque j’étais arrivé ici après mon suicide raté, déclaré irresponsable par un tribunal fantoche, la haine hurlait en moi et je me débattais. Je voulais m’imaginer comme le grain de sable qui grippe les rouages de la machine, mais c’était une illusion et j’avais dû me soumettre comme les autres.
On m’avait inculqué le règlement, m’isolant lorsque je le refusais, me gavant de neuroleptiques qui me changeaient en légume. On m’avait fait suivre tout un tas de thérapies aux finalités suspectes, on m’avait trimballé d’un service à un autre.
Dans les rangs des patients, tout un tas de rumeurs bizarres courraient. On disait que la lobotomie existait toujours, qu’on l’avait rendue indécelable et très efficace, que tous ceux qui sortaient de Charnes y étaient passés avant de rejoindre le troupeau. On disait que toute une structure souterraine avait été bâtie sous les fondations de la clinique, qu’on y perfectionnait de nouvelles techniques neurochirurgicales. On disait que les médicaments qu’on nous faisait ingurgiter étaient trafiqués, fabriqués à base de choses dont il valait mieux taire le nom. On disait que les chambres capitonnées du quartier de haute sécurité étaient vides, que les psychotiques qu’on y emmenait étaient éliminés sitôt le sas refermé. Bref, on disait n’importe quoi.
En isolement, claquemuré entre quatre hautes parois, complètement shooté aux neuroleptiques. Des heures durant dans la pénombre, à écouter les battements du sang qui fige dans mes artères, ma respiration qui s’emballe et se distend à l’infini, le fracas insupportable de remous au sein de mes viscères. Des heures à regarder le fond de la nuit sans jamais trouver de réponse et à écouter la litanie incessante de mon organisme. Les médicaments qui censurent l’invasion de pensées suspectes. La perte de tout repère, l’impression d’être mort ou intemporel. La voix de Gabriella, qui pleure doucement au fin fond de la cellule, trop loin pour que je puisse la rejoindre, et la terreur qui remonte en moi, à nouveau. Les incantations insupportables de la désagrégation. Et le bruit, qu’on ne devrait jamais entendre, de mon corps en train de s’effondrer sur lui-même.
___

Je fixe un coin de mur que j’ai cru voir bouger. Je guette la déformation, le plissement soudain qui me donnera raison, qui me prouvera que je ne me fais pas des idées. Je préférerais encore voir mes parois éclater comme une coquille d’œuf et se mettre à grouiller comme des intestins en plein travail, que rester perdu dans cette incertitude pesante. Et factice de surcroît, car je sais déjà que j’ai raison. Ca bouge. Allez. Maintenant, bouge.

Il y a une sorte de lumière monstrueuse, qui rampe par stries des volets entrouverts... Insidieuse, douloureuse, elle me fait peur, elle se rapproche lentement des gouttes de sang, de mon sang, sur le tapis. Je suis sa progression depuis je ne sais combien de temps, elle avance, imperceptiblement, vers ces morceaux de moi que j’ai perdus.
Je suis prostré au pied du canapé. J’ai froid, et pourtant, il y a cette lumière. Je sens les tendons de mon cou trembler, pas moyen de les calmer, c’est de pire en pire. Mon front me brûle, j’ai envie de hurler et ma tête part de droite à gauche. Il y a quelque chose qui ne va pas avec cette lumière, elle draine un tas de particules, elle me paraît granuleuse, quelque chose comme ça. Dur à dire.
Qu’est-ce que je fais ici ?
Je laisse mon regard glisser sur les murs et les meubles de la pièce. Le seul maître à bord ici, c’est cette poussière de fin du monde, je ne suis rien, rien du tout. J’ai mal aux reins, j’ai beau me cambrer ça ne change rien. De cette cellule plus ou moins hermétique au monde externe, je ne tire aucune sensation de réconfort. Faudrait que je pense à autre chose. Faire un truc concret pour m’occuper, je ne peux pas rester comme ça.
Il me reste un peu de monnaie, il faudrait acheter du pain, je ferai des sandwichs.
Profitant de mon inattention, une lame de lumière vient me scier les chevilles, je sursaute, m’éloigne par soubresauts. Merde. Ce n’est rien, un simple rayon de soleil, mais fugitivement j’ai eu la vision d’une chose malade posée sur moi, et me transmettre son infection. Je me lève, des articulations craquent quelque part dans mon dos et je frissonne. J’essaie de me reprendre.

Ca y est ça bouge. Les murs grouillent de corruption, grouillent littéralement. Le béton s’ossifie par à-coups et part en poudre. La façade de normalité de mon univers s’est effondrée d’un coup, dévoilant sa réalité intrinsèque, c’est si évident que c’en est ridicule. J’observe la pétrification des appliques murales, la reptation sourde de la désagrégation au coin des pièces, dans tous les endroits sombres. Sa progression est désormais visible à l’œil nu, je la sens gagner par sursauts le plafond, les meubles. Toute cette saloperie de partout et tout le monde qui s’en fout consciencieusement. Ma salle de bains est entièrement contaminée. De la robinetterie ne coule plus que
(qu’est-ce que tu fous oh, secoue-toi)
des filets d’eau poisseuse. La faïence du lavabo s’écaille, éclate par endroits. Le carrelage se fissure, dégueule des scories dans la baignoire. C’est l’enfer, je suis pris dans
(mais reprends-toi putain)
un piège, tout s’effondre autour de moi. J’ai ouvert les yeux sur la réalité du monde. Les revêtements partent en lambeaux mais les zones friables ne sont pas qu’à la surface des choses, la maladie est bien plus profonde. C’est la (je suis là bordel, tu me vois pas ou quoi)
matière elle-même, le béton et la terre qui sont contaminés, mort et décomposition. Le mur n’était qu’une peau atteinte de rigidité cadavérique, prête à se déchirer, mais c’est la solidité, la stabilité de la matière elle-même qui est compromise. La maladie a touché le coeur même des structures de
(allez regarde moi)
Hein ?

Marko est devant moi, une main sur mon épaule, en train de me secouer. Je ne m’étais pas aperçu de sa présence. Je me demande fugacement comment il a fait pour entrer.
- C’est bon, du calme, je sais que t’es là.
- Putain, mais qu’est-ce que tu fous ?
- J’étais en train de somnoler, c’est tout. J’étais ailleurs.
- Mais t’étais à moitié en train de ricaner, te fous pas de moi, à quoi tu joues ?
Je me dégage d’un mouvement d’épaule, et gronde :
- Tu me laisses tranquille et tu t’occupes de ton cul, maintenant.
- Attends tu rigoles ? Tu sais sur quoi on est engagé là ? Si Derek a l’impression que t’es pas à la hauteur, faut pas compter rester dans l’équipe. Ou alors t’as pris de l’acide tout seul comme un grand, hein, mais je crois pas que...
Je ne me souviens pas avoir accepté à aucun moment la proposition de mon frère. Là encore on joue contre mon gré.
- C’est bon, la ferme.
Il me sonde du regard un long moment, me scrute, tente de m’analyser. Puis hausse les épaules :
- Comme tu veux. Je m’en fous après tout.
Il se dirige vers la porte.
___

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
03 avril 2008 à 21:57:20

J’avance dans un dédale de ruelles humides en direction des quais. La dévastation s’est abattue sur le quartier comme un bombardier à la dérive. Les immeubles fléchissent sur leurs fondations avant de s’effondrer. Le fleuve est un espèce de bourbier stagnant sur lequel flottent des épaves de péniches noircies. Je m’assieds sur un banc sur le bord du quai et je sonde l’eau boueuse du regard. Un baril de métal cogne contre le bord, à quelques mètres de moi, et empoisonne la flotte de sa rouille. Là bas, j’aperçois un pont en ruines se mettre à genoux dans l’eau, prêt à s’effondrer, des arches malades, comme une cage thoracique désagrégée.
Partout ce même et immonde mouvement, à peine visible. Progression inexorable d’une maladie honteuse. Quelque chose d’indiscernable qui enfle et se propage peu à peu, mais il n’y a que moi qui puisse le voir. Les autres sont des aveugles, moi j’ai ouvert les yeux sur la réalité du monde. Sur sa décomposition. Sur la désagrégation.

- Putain les gars, c’est à quoi qu’il se dope, ce type ? Vise les cernes.
Les mecs rigolent et se rapprochent dangereusement. Je fais semblant de ne pas les voir. Il faudrait passer sur l’autre trottoir, mais c’est déjà trop tard. Ils ne doivent pas avoir plus de seize ou dix-sept ans. Ils me barrent le passage :
- Salut, ça roule ?
Je baisse les yeux et essaie de passer au travers des mailles du filet, comme tout le monde en pareil cas.
- T’as pas deux minutes ?
L’air que je respire est glacé et je sens mon cœur battre plus fort.
- Pas le temps, je suis à la bourre.
Ma voix est plus plaintive que prévu. J’essaie une nouvelle manœuvre de contournement, mais le mec en face de moi, un grand maigre avec une casquette blanche, m’arrête gentiment du bras.
- Attends, on en a pas pour longtemps, on veut juste te parler.
Les autres passants filent, l’air de rien. Je le regarde dans les yeux, mais mes mains tremblent et je me sens au bord des larmes.
- Bon alors...
Le type cherche l’inspiration.
- Alors, on a entendu dire que tu connaissais Hassan, tu le connais ou quoi ?
Débile. Et moi qui joue le jeu comme un abruti :
- Nan. Connais pas.
Un mec derrière me pousse doucement et ricane :
- Attends tu te fous de ma gueule ? On nous a dit que tu le connaissais.
- Nan je vous dis.
Ma voix prend un tour véhément, pas bon tout ça. Pas bon du tout. Une voix de victime.
- Ah ouais... Et c’est quoi ça ?
Le grand maigre attrape mon pendentif, une fausse plaque militaire.
- C’est rien.
La lassitude et la colère montent en moi et la peur reflue.
- Bon alors je peux y aller ?
- Holà, t’excite pas comme ça, nous on veut juste te parler, on t’a dit. Bon tu vois, t’aurais pas dix balles à me prêter ?
Je le regarde sans répondre.
- Hé t’es sourd ou quoi ?
- Dix balles, hein ? T’es quoi, un genre de voleur ?
Son regard se durcit d’un coup et il grince :
- Mon pote on est gentils avec toi, alors pourquoi tu m’insultes maintenant ?
- J’ai pas de monnaie.
- C’est vrai, ça ? Dommage.
Le silence s’installe. Je soupire et tire mon porte-monnaie de ma poche :
- J’ai qu’un billet de cent balles.
Le grand maigre chope le billet, pendant qu’un autre saisit le porte-monnaie et le vide dans sa main.
- C’est bon, rends-le lui.
- Y a que ça.
Il disperse la petite monnaie dans le caniveau et me rend mon porte-monnaie. Le maigre à casquette blanche me pousse et crache :
- Et maintenant, tu vas t’arracher de là et vite fait, sinon je te fous un grand coup de poing dans la gueule.
Je le regarde sans bouger. Il me bouscule :
- Oh qu’est-ce que je t’ai dit ? Tu veux que je te le répète ?
- T’as pas dit merci.
- Quoi ?
- « Merci ». T’as pas dit merci.
Je me mets à rire, c’est incontrôlable. Ses potes commencent à l’entraîner avec eux.
- Allez viens, on y va. C’est bon, on s’en fout, c’est un connard.
Je les regarde s’éloigner, rigolant de plus en plus, tentant de gommer de mes pensées l’image du flingue que j’ai à la ceinture, collé contre mes reins.
___

- Ne les laisse pas faire… Il faut t’en aller, te cacher. Ne les laisse pas te prendre, ils vont te faire du mal. Tu dois mener notre révolte, combattre jusqu’au bout.
Mme Kaminski s’agite de plus en plus, elle envoie la tête de gauche à droite. Assis sur la chaise que je connais bien, je croise les jambes. Je me palpe sans arrêt les veines qui roulent à l’intérieur du bras.
- Il faut t’enfuir avant qu’il ne soit trop tard, ils sont sur tes traces, ils veulent ta mort, ils veulent étouffer la rébellion dans l’œuf.
Son ton se fait frénétique. Un infirmier passe la tête dans l’embrasure de la porte, mais voyant que je suis là, n’ose pas intervenir. Je regarde dans sa direction, écoute les bruits dans le couloir. Mme Kaminski me rappelle à l’ordre impérieusement :
- Lex ! Ta sœur Gabriella ne doit pas être morte en vain. Pense à elle. Souviens-toi d’elle, de son sourire et de ses cris. Il faut que son sacrifice serve à ouvrir la voie vers une nouvelle ère. Et qu’un sang bouillonnant purge cette terre, une fois pour toutes ! Sauve-nous Lex, sauve-nous !

DollyNoxie
DollyNoxie
Niveau 7
04 avril 2008 à 10:58:17

Pas cours, blocus (youpi) du coup je me suis tapé l'épisode trois..."showtime" j'ai imprimé et vu les critiques je lirais sûrement ce soir.

Alors concernant cette partie, j'ai un début de lassitude devant la composition en séquences isolées. L'avantage que j'y trouve comme lectrice, c'est de faciliter la lecture, par petits blocs cohérents. Le défaut, de faire des courants d'air entre les parties.
La faute à la réécriture d'un texte plus long, probablement, comme tu me l'avais expliqué.

Un peu de lassitude aussi, somme toute, devant l'aspect convenu des scènes ici. Je veux dire que c'est très justement décrit et rendu comme "vécu", mais que l'affection du gars me semble comprise, maintenant, et que l'accumulation des scènes de débloquage, même en gradation comme tu l'as fait, me laisse un peu impatiente. J'attends la suite.

Y a un truc vraiment bien quand même, c'est l'adéquation du sentiment que me cause le texte avec ce que peut ressentir le personnage central, dans la fatigue, d'abord, puis l'énervement croissant. Ca, si c'est voulu (je te fais confiance pour que ça le soit au moins un peu), c'est très chouette.

Au fond, c'est donner au personnage un comportement vraisemblable, jusque dans le côté mitigé d'abord et très très très progressif dans son pétage de roulement à bille.

_Azerty777
_Azerty777
Niveau 10
04 avril 2008 à 22:00:37

Pas mieux. Par contre j'ai juste une question : est-ce qu'un jour on comprendra, ou pas? Juste pour savoir si je dois continuer de chercher un sens à ces phrases ou si j'ai juste à m'imprégner de la folie qui se dégage de ce style toujours aussi excellent. :-)
________________________________________________
C'est en buvant une goutte d'eau que l'on se rend compte de sa soif.
"L'homme choisit, l'esclave obéit." (Andrew Ryan)

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
06 avril 2008 à 11:14:38

Bah écoute lis la suite (plus que deux épisodes) et si à la fin il reste des éléments que tu n'as pas compris dis-le moi :-)
Merci à vous deux, lecteurs assidus.

WeezyF
WeezyF
Niveau 10
07 avril 2008 à 16:16:50

[épisode 4]

Trois craquements secs se font entendre, sur la gauche, et quelques scories s’abattent dans la baignoire. Je sursaute et me fige, le pommeau de douche dans ma main crachant de l’eau tiède sur mon ventre. Le mur se met à bouger, juste à côté de moi. Deux rangées adjacentes de faïence jaune se décollent du mur par à-coups, sans tomber. Une pluie de minuscules fragments de béton et de mastic dur tombe des interstices entre les carreaux fendus, constellant la baignoire et ma peau trempée. Je recule au fond du bac d’un coup de reins convulsif alors que deux carreaux viennent s’abattre près de la bonde.
C’est comme si quelque chose était en train de sortir, se frayant un passage au travers du mur dans ma direction. Une vague d’adrénaline blanche vient me percuter en pleine tête, faisant ruer mon coeur contre mes côtes. Je feule de colère, je crie. Alors l’éclatement du béton se résorbe invraisemblablement, le carrelage usé resserre ses attaches au mur et cesse de cracher ses esquilles effilées dans la baignoire. Et tout rentre dans l’ordre.
Je regarde l’eau de la pomme de douche délayer la poudre grise sur ma peau, et l’entraîner en tourbillon vers la bonde. A côté de moi le mur fait comme un cratère.
Je resterai sage, je serai bien sage, c’est promis. Je serai un bon garçon. Je sors de la salle de bains plongée dans la pénombre et glisse silencieusement vers la chambre. Mon appartement est très grand et presque vide. Tous les murs sont peints en blanc, nus, sans la moindre décoration, j’ai l’impression de déambuler interminablement au fond d’une sorte de prison psychiatrique. Je n’ai presque plus de meubles ni d’accessoires ménagers, j’ai tout viré. Ne restent qu’un matelas, un coffre à vêtements, un réchaud à gaz, et mon ordinateur, constamment allumé et muet. J’ai barricadé deux pièces qui ne servaient plus à rien, ce qui avait été ma chambre, et celle de Gabriella. Des milliers de souvenirs emmurés, appelés à disparaître à court terme.

Ne pas se laisser déborder, rester concentré sur l’essentiel : ma survie, et me forcer à oublier tout le reste, toutes les pensées annexes qui tentent de m’envahir, Gabriella, le passé, mes parents. Tous ces trucs. Je m’assois en tailleur sur le matelas, mais la lumière a pu s’infiltrer dans la pièce et glisse paresseusement vers moi en stries blafardes. Je sursaute et me rue vers la fenêtre. Je calfate de mon mieux la brèche dans les persiennes avec du coton, j’en ai acheté un grand sac exprès pour cet usage. Ne pas se laisser contaminer. J’ai laissé le robinet de la salle de bains ouvert, je l’entends maintenant. Grand ouvert. C’est de la folie, je n’avais rien remarqué.
___

Sous la pression de Marko, je fais semblant me renseigner sur la sécurité des banques, sur le net ou dans des revues informatiques. Je passe des coups de fil à d’anciens collègues, j’envoie des mails à des hackers. Au squat de Yann, j’apprends à me servir de mon flingue. Accessoirement j’essaie de reprendre contact avec la lumière du jour. C’est douloureux, mais on ne me laisse pas le choix. Je porte depuis plusieurs jours le masque à gaz et les lunettes de soudeur qui me serviront de camouflage à la banque. Marko m’a fait une remarque à ce propos mais je l’ai ignorée.
Derek et Marko ont repéré une agence à Evry, juste de la bonne taille. Les grandes agences sont trop protégées, et les petites ne contiennent pas de fonds. Depuis plusieurs jours, ils se relaient avec Yann et un autre mec pour étudier la configuration des lieux, le jour et l’heure d’arrivée de l’argent, les habitudes des vigiles. Je ne participe pas à leur petit jeu, j’en suis exempté de par mon rôle spécial au cours du braquage. Tant mieux, j’ai bien d’autres soucis en tête. On essaie de me faire comprendre que mon attitude « fantasque » est déplacée, que ce braquage est l’affaire de ma vie et que je dois m’y impliquer de mon mieux. Je hoche la tête avec conviction.

Mme Kaminski est morte cette nuit. Ca me touche plus que ça ne devrait. Alors que je me rendais à son chevet pour l’écouter parler, je suis tombé sur des infirmières qui refaisaient le lit. La chambre était propre et rangée, plus de trace des perfusions et des appareils de contrôle. La pièce d’ordinaire sombre était baignée de la lumière du jour et je n’ai pas pu le supporter. Je me suis enfui sans répondre aux interrogations des infirmières. Toutes les amarres sont maintenant larguées, toutes les barrières auront bientôt cédé.

Prostré depuis des heures, mes yeux grand-ouverts sur la réalité. La désagrégation s’est emparée de la ville et personne ne s’en est rendu compte. Les passants ne sont plus que des carcasses vides, rongées de l’intérieur par cette maladie. Ils errent, déprogrammés et sans but, dans les travées de leur métropole déchue. La fossilisation s’étend sur le monde et les myriades humaines dans leur aveuglement s’inclinent dans sa grandiose ombre
calme, mec, contrôle
tension qui monte, comme si une catastrophe allait s’abattre ici d’une minute à l’autre. Naufrage général, alerte. Et l’humanité n’est plus qu’un agrégat stupide de statues de cendres, d’enveloppes vides de toute structure interne. Le vide nous gangrène. Ces pauvres tarés n’ont plus qu’à s’éparpiller dans le vent. L’étoile morte répand ses lumières toxiques sur la fin de notre ère, stries griffes de rage de douleur
calme-toi, calme-toi
oublier les épaves monstrueuses qui peuplent mon univers, l’érosion funeste qui hante encore leurs cadavres frémissants, et leurs mains déchiquetées qui se tendent vers moi
arrête maintenant arrête
il faut résister il faut résister il faut, putain de sacs à merde, tous ces enculés
ARRETE
___

J’ai entraîné ma victime derrière un bâtiment obscur, une sorte de cathédrale d’amiante aux contours effilés et dans l’ombre l’ai descendue. La détonation a claqué dans le vide, et l’odeur de poudre m’a pris à la gorge. Le poids glacé du flingue dans ma main. Le choc brutal qui engourdit encore les articulations de mon bras. Et la douce euphorie du kamikaze qui monte en moi. Toutes mes structures de conditionnement brisées par l’excitation frénétique du combattant, comme un barrage qui cède sous la poussée des eaux. Je vois clair, et je sais que j’ai raison.

Autour de moi, dans la pénombre de la cage d’escalier dévastée, la pourriture bouillonne comme un nuage d’orage, tendant ses bras reptiliens vers ma chair trop chaude et trop vivante. L’agonie du béton, tout autour de moi. Je suis la Maladie et je suis l’Antidote. Tout mon être irradie d’opacité.
Toutes les façades de la normalité s’abattent pour dévoiler leur grand vide interne. Il n’y a plus rien, plus rien que moi au centre de ces ruines concentriques. Mon aura brûlante s’estompe, et je sens les crochets érectiles de l’érosion s’approcher. L’immunité ne dure qu’un temps. Tout a une fin. On me veut déchu, brisé. J’ai armé mon bras et je résisterai.
___

J’ai été plongé de force dans un monde étrange et effrayant, dont je ne comprends plus les règles. Tout ce qui m’entourait, et qui me paraissait si logique et si fiable, s’est insensiblement modifié et mon environnement est désormais un théâtre hostile. Chaque ombre recèle sa part de danger, je ne serai plus en sécurité nulle part. Il faut que je me protège, par tous les moyens.

D’entre mes quatre murs je vous vois.

Le monde tourne trop vite et j’entends la rumeur des milliers de morts amoncelés sous la terre. Des meutes de chiens aux yeux fous qui rôdent autour de mon immeuble, seul édifice encore debout au centre d’un champ de décombres désertés.
Je pousse mes derniers meubles contre les fenêtres déjà murées, renforce la protection des portes déjà barricadées. Plus rien, plus de lumière ou de son, je ne veux plus rien qui soit externe à mon monde, ma petite cellule. Je veux m’emmurer au plus étroit, réduire mon espace vital à son strict minimum pour mieux me centrer sur ce qui importe vraiment : moi-même. Je veux me contenter des bruits lourds de mon corps, m’en nourrir, m’en délecter. Ma respiration qui couvre tout, le battement du cœur, souterrain et obsessionnel qui remonte jusque dans ma gorge et mes tempes. Le fracas d’usine de mon système digestif à l’œuvre. Mes articulations qui jouent difficilement, craquent et se bloquent. Moi-même, mes failles, mes faiblesses, ma fragilité indécente d’organisme imparfait. Plus d’interactions avec la folie irréelle de l’extérieur.

J’ai barricadé de mon mieux la porte de la chambre de Gabriella depuis des jours maintenant, mais je l’entends gratter derrière le mur et pleurer avec moi. J’entends le parquet qui craque sous son pas léger et sa respiration chuintante, qui glisse jusqu’à moi. Je ne peux plus m’empêcher de fixer la porte, au fond du vaste couloir, barrée par trois planches noires mal clouées. C’est n’importe quoi. Il faut que j’arrête ça.
___

On fait un dernier repérage des lieux. C’est Marko qui a tenu à ce que je sois présent, il m’a obligé à enlever mon masque à gaz et mes lunettes de soudeur. J’ai l’impression de flotter à dix centimètres au dessus du sol. L’agence est située dans un quartier abandonné, à l’écart du centre-ville. Elle s’encastre au fond d’une minuscule place encerclée par des immeubles et séparée de l’avenue par des arches de béton massives et obscures. Plusieurs commerces entourent la place, mais la plupart sont fermés, les autres sont de petits établissements de quartier, une épicerie, un coiffeur. L’endroit est devenu en peu de temps un repère de junkies et de clochards. Personne ne s’attarde jamais ici. Les vigiles sont généralement regroupés près de l’entrée (un devant l’agence et un posté à un guichet derrière la porte). L’effet de surprise suffira à prendre l’avantage rapidement. Tout est prêt pour demain. Je réponds oui à toutes les questions qu’on me pose.

Je reste des heures durant l’oreille collée au mur, à l’écoute de la complainte de Gabriella. Elle m’appelle à l’aide, elle parle à ses poupées, elle pleure. Je reste immobile. Elle passe sans transition de la comptine apaisante, lancinante aux plus terribles des hurlements, les mêmes peut-être que ceux qui ont accompagné sa mort. Je ne bouge pas. Parfois sa voix se déforme, et ses sanglots se noient dans un atroce grouillement d’organes et de béton concassé, et je me redresse, des vagues de terreur paralysant mon entendement. Mais je suis incapable de me jeter dans le couloir pour arracher les planches qui barricadent la porte. J’ai trop peur de ce que je pourrais voir dans la chambre. Certaines choses sont interdites, je ne suis pas sûr de pouvoir rester sain d’esprit si je passe outre cette frontière. Il est trop tard pour être sauvé, trop tard pour être pardonné. Je m’enfonce comme une masse dans l’abîme. Alors j’appuie à nouveau l’oreille contre le mur, et je m’endors au son de sa voix.

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