Dernier sursaut d'agonie avant la mort. Je n'ai pas réussi à y exprimer ce que j'aurais voulu, peu importe, j'y suis habitué, s'pas.
'n'joy ;
Le Barde
____Il était là, le jeune barde qui regardait tomber la pluie. Assis sur la plus haute branche d’un grand chêne, il admirait la campagne environnante, d’un vert tendre, paraissant grise au travers de ce rideau humide qui ne cessait de se dérouler. Les graviers de la petite route tressautaient sous les assauts répétés des gouttes d’eau. Les feuilles s’ébrouaient en mille et mille doux tintements.
Il observe l’ouest. Le soleil y déclinait derrière un épais masque de nues, qui ne laissait deviner sa présence que par une vague éclaircie au milieu des cieux sombres. La pluie cependant tombait sans inspirer aucun mal, douce averse apaisante.
Il observa l’est. Une colline aux pentes raides s’y dressait, que la route escaladait en courts lacets serrés. De l’autre côté, il le savait, la cité l’attendait, qui lui offrirait gîte et couvert si l’envie lui prenait d’y retourner, une fois la nuit tombée et ses rêves évaporés.
Il observa le sud. Cette direction ne l’inspirait guère. Aux chaleurs australes, il préférait les campagnes d’un vert tendre, aux collines rebondies, ces courbes si douces que la pluie drue lissait encore en un fondu mélancolique.
Il ne regarda pas le nord. De là venait-il, sans aucune volonté de retour. Les immenses montagnes enneigées, dressés roides vers le ciel comme un poing levé contre les cieux ne lui inspiraient que crainte et terreur. La neige, étouffante, mortelle, silencieuse, hantait ses pas.
Frissonnant, il se força à détailler les environs immédiats. Ce simple paysage lui suffisait. Sa jeunesse bien sûr le poussait plus avant, et il devinait qu’un jour prochain ses goûts du voyage supplanteraient ceux qu’il avait pour cet endroit. Aussi tentait-il de s’imprégner autant que possible de cet indicible atmosphère, de cet impondérable détail qui donnait à l’air cette saveur si particulière.
Le soleil tenta une vague avancée sans toutefois se dévoiler parfaitement. Sa lumière cependant mit un instant en valeur la longue plaine continuellement gorgée d’eau, plantée çà et là d’arbres pareils à celui que chevauchaient le barde, et ce spectacle lui porta les larmes aux yeux. Des souvenirs affluaient en lui, par vagues, par bribes, dans la confusion d’une tempête de sable où chaque poussière était une pensée virevoltant au gré d’un vent violent, tantôt caressant l’esprit, tantôt le cinglant cruellement.
Devant ses yeux brouillés s’élevaient tout à coup mille et un château sur la plaine, chacun armé de cent tours de marbre luisant sous l’averse, leurs pointes d’or et d’argent effleurées de soleil. Les hautes murailles, toute d’un onyx sombre parsemé de briques de métaux rares, dressaient leurs reins titanesques à l’encontre de l’étranger, l’accueillant s’il était amical, formant un infranchissable obstacle à ses pas au contraire, s’il portait les armes devant elle. D’où il se trouvait, le jeune barde croyait apercevoir les éclats brusques et éphémères des heaumes et des hauberts magnifiques que les gardes du chemin de ronde arboraient, sans soucis de la pluie qui ricochait dessus en tintant clairement. Leurs larges hallebardes, appuyées contre leur épaule, offraient un délice de délicatesse et de robustesse mêlée dans les courbes de leur lame, et chacune constituait un chef-d’œuvre de forgeronnerie à elle seule.
Cela, l’observateur silencieux ne le pouvait discerner, mais il connaissait jusqu’au moindre détail de ces étranges fortifications dans le lointain et de leurs occupants. Car c’était lui-même qui les avait rêvé, imaginé, bâtie de toute pièce. Sa vision cependant semblait le satisfaire, bien qu’au fond de lui demeurait un vif pincement au cœur à la pensée inconsciente qu’il ne s’agissait là que d’une illusion, et que jamais il ne goûterait aux joies de ces peuples hauts et fiers sur la Plaine. Ses yeux s’élargirent encore, tandis que ses larmes redoublaient, quand le soleil se dégagea tout à fait de sa gangue de nues, et illumina d’une vive clarté les innombrables châteaux. Et cette lueur dorée resta gravée dans son regard, de sorte que tous ceux qui le rencontraient le pensaient fou, ou peut-être clairvoyant.
____Il était là, le vieux barde qui regardait tomber la pluie. Assis sur la souche d’un grand chêne, il admirait la campagne environnante, d’un brun terreux, que le rideau humide rendait plus gris encore. Il se sentait fatigué. Depuis de nombreuses années déjà, cette vision ne lui inspirait plus ni mélancolie ni nostalgie, tout au plus un pointe de rancune à l’égard du temps qui passe. Les châteaux flamboyants de sa jeunesse avaient disparus à tout jamais de ses yeux illuminés. Les souvenirs affluaient en lui, mais à présent ils n’étaient que siens, produits de son long vécu et non plus de scènes millénaires remontées en lui à la fantaisie d’une muse inconnue. Cela lui manquait plus qu’il n’aurait su l’exprimer.
Il soupira.