On va...
Texte inspiré de Wax Tailor.
Son pied droit trouble la tranquillité d’une flaque d’eau. L’eau ondule et le temps qu’elle redevienne paisible lisse comme la surface d’un miroir, la femme est déjà loin. Elle marche, déterminée, sous les rayons livides que lui offre la pleine lune. Droite, gauche, son pas est pressé comme si elle était en retard à un important rendez-vous. Elle marche, et cela semble interminable. Son allure ne change jamais de rythme, elle parcourt le bitume avec une volonté et une endurance qui en ferait pâlir plus d’un. Peut-être a-t-elle déjà parcourue toute la ville, peut être a-t-elle déjà sillonnée toute la région, marchant le long des trottoirs, des routes de campagne, des autoroutes, peut-être ne s’arrêtera t-elle jamais. Cette marche est-elle une fuite ? Ou au contraire est-elle une lutte ? On ne peut pas voir entièrement le mal que l’homme fait, mais on peut en voir des fragments. A la télévision, au cinéma, la dégénérescence formative à deux pas de chez nous. L’apogée de la fausse gloire, le summum de la manipulation médiatique. Et elle, elle se casse, elle marche à la recherche d’une route moins fréquentée, elle fuit la morale perfide que l’on essaye quotidiennement de lui injecter. Plus qu’une fuite, c’est également une lutte, elle souhaite briser les lignes de nos paisibles convois, elle souhaite nous remettre en question, elle souhaite nous sauver de notre déchéance. Acte généreux, mais peut-on réellement y parvenir ? Peut-on réellement s’attaquer à une chose infiniment plus grande que nous ? Et comme s’il s’agissait d’une réponse, pour la première fois depuis qu’elle marche, ses pieds se dérobent et elle chute. Elle tombe sur ses genoux, sa peau se découd et laisse apparaître un abondant sillon de sang. Elle veut se relever, elle le désire ardemment, mais le sol semble désormais si attirant, si prometteur. S’y allonger lui ferait un grand bien, elle pourrait se reposer, reprendre ses forces pour ensuite continuer sa lutte. Elle observe le sang couler sur le macadam dans un fin filet, elle se dit que son énergie fuit de son corps, qu’elle se vide progressivement, et c’est à ce moment que la voix retentit.
Une voix grinçante, glacée, comme surgissant d’une pierre tombale. Un souffle funeste qui vous dit tout ce que vous avez toujours refusez d’admettre. Elle dit que tout cela ne sert strictement à rien, que changer de monde, c’est une connerie pour artistes. Qu’il y a qu’eux pour penser y parvenir, en vain, évidemment. Une silhouette s’avance, le propriétaire de la voix, cet orateur d’un autre temps aux allures inquiétantes. Son dos est courbé comme s’il portait le poids du monde dessus, sa face émaciée est souligné par un malsain sourire, le sourire de l’homme qui connaît déjà la fin de l’histoire et se délecte de l’ignorance des autres. Ses yeux reposant sur de gros cernes noirs sont un véritable antagoniste, l’iris glacé et la pupille incandescente. Tu dramatises trop, dit la voix. Tu fais du zèle, rajoute t’elle. La jeune femme toujours à terre fixe ce sinistre individu, et son esprit sombre dans l’incertitude. Elle se dit que la voix a raison, que tout cela est vain, ne sert à rien. Elle devient ce que dit la voix, elle devient le doute, elle devient tout ce qu’elle refusait d’admettre autrefois, elle rejoint le convoi. Derrière en second plan, un soleil rouge sang apparaît à l’horizon, tranchant avec le pâle et triste monochrome de la scène. Jour et nuit… Mais il parait ambigu, on ne sait pas s’il se lève ou au contraire se couche. En voyant cet astre prit lui aussi dans le doute, elle sait qu’elle doit faire un choix, elle sait que tout va dépendre de son prochain mouvement, ou de sa prochaine parole. L’homme lui tend une main aux doigts squelettiques et étrangement allongés. La route qu’elle parcourait, ligne droite sans aucun heurt est devenu un chemin tortueux, le soleil décline peu à peu, emportant avec lui le peu de lumière qui existe. Les ténèbres l’oppresse, l’étouffe. Vivre une vie d’ignorance, vendre son corps et son âme à l’indistinct, être confortablement engourdi à tout jamais. La main qui se tend. L’accepter serait accepter ce pacte, accepter une dernière danse avec le diable pour ensuite disparaître à tout jamais, perdre ses rêves et ne jamais devenir ce que l’on aurait pu être.
Ce que l’on aurait pu être… Cette phrase résonne en écho dans son esprit. Ce qu’on aurait pu être. Soudainement, son esprit qui avait commencé à être rongé par les ténèbres envoûtantes s’éclaircit. Elle comprend. Elle comprend où elle va, où l’on va. On va à la rencontre de ce que l’on aurait pu être. On marche pour prendre notre vie en main, on agit pour être, exister et ne plus seulement dépendre de ce qui nous nourrit. On veut s’extirper de la poubelle dans laquelle on glisse irrémédiablement. On veut battre tout cela, on veut devenir, on veut être. Et on marche, et elle marche. Elle se relève, ignore le personnage lugubre et ses viles propositions, ignore sa main tendue. Le soleil darde le monde de ses rayons protecteurs. Tout est devenu clair, tout est devenu lucide. La route reprend sa forme initiale, une ligne droite qui mène vers notre salut. Elle marche, et peu à peu, d’autres personnes la rejoignent. Une multitude d’âmes perdues qui se retrouvent en elle, dans sa lutte contre les hommes. Sa lutte contre l’ignorance. L’or, le pouvoir, dieu, la haine… Tout cela nous a endormi depuis trop longtemps. Et la foule grandit à chacun de ses pas, les gens se réveillent, prennent conscience de leur état et désirent s’en détacher. Elle marche, ils marchent. Bataille contre le mensonge qui a pâlit nos esprits. Bientôt la vérité sera aussi flamboyante que le soleil qui est désormais à son zénith. Ils marchent vers leur ultime combat. Combat contre ces faux prophètes et ses vendeurs de pouvoir qui volent la Terre et oppresse le peuple. Nous sommes le peuple oppressé, et on va devenir ce que l’on a toujours voulu être.Car après tout, pourquoi ne pouvions-nous pas être plus pacifistes, plus gentils les uns envers les autres ? Pourquoi ne pouvions-nous pas être, pas être ce que l’on est censé être ? Amour.