Bonsoir tout le monde !
Voici une petite nouvelle écrite pratiquement d'une traite avec pour inspiration principale les nouvelles fantastiques de Maupassant.
Merci d'être très critique.
Bonne lecture.
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Après avoir passé une journée on ne peut plus épuisante, quoi de mieux qu’une petite ballade en soirée, plutôt que de rester seul à broyer du noir et à ressasser sans cesse les mêmes événements qui nous ont rendus triste, colérique ou exténué ?
C’est sans doute ce que s’était dit Guy. Sa fonction a responsabilité dans une grosse entreprise bretonne le rendait chaque jour un peu plus acariâtre, et il avait désormais la réputation d’être une personne désobligeante avec ses pairs. Il voyait ses employés se dérober à son regard lorsqu’il s’approchait silencieusement d’eux, lui jeter des regards méfiants, ou sentait tout simplement qu’il dégageait autour de lui une atmosphère de stress permanent. Pourtant jamais il n’a souhaité être ainsi. Il suffit de questionner son entourage non professionnel à ce propos : Guy est de l’avis de tous quelqu’un d’agréable, un peu rêveur parfois, mais agréable. Le genre de personne qui dit toujours bonjour, accompagné du sempiternel ça va ?, qui remercie à outrance et essaie d’être à l’écoute des autres. Seulement le monde du travail est foncièrement différent. Totalement déshumanisé, selon l’expression de Guy. Les salariés vont et viennent, effectuent leurs tâches comme on le leur demande, sans une once d’originalité, d’inventivité ou d’audace. La moindre erreur est sévèrement punie. Guy n’aimait pas ce monde régi par l’argent (bien, il en convenait, qu’il vivait en plein dedans et y profitait) où les relations entre hommes sont fausses et hypocrites, et s’y adaptait très mal. Il ne se gênait pas pour le dire.
Ereinté en ce joli mois de mai, il avait décidé d’aller se dégourdir les jambes, pour échapper à ce quotidien si morne, et de marcher une bonne partie de la soirée, et peu importe si le lendemain il allait devoir faire se succéder les tasses de café et devenir de ce fait encore plus aigri et détesté, il avait besoin de ce moment de détente. Voilà une petite heure qu’il longeait le hallage sous un soleil qui peu à peu se couchait, rencontrant parfois de vieux pêcheurs qu’il saluait gentiment.
- Ca mord ? demandait-il, question ô combien classique mais parfaite pour engager la conversation.
Certains répondaient par l’affirmative, lui montrant leurs seaux rempli de quelques petits poissons, l’invitant parfois à partager leur prise, d’autres au contraire riaient en mimant le geste de l’homme qui part bredouille, et n’hésitaient pas à affirmer que tous les poissons avaient été tués par la pollution.
- De mon temps ça pullulait par ici, avant que les fermiers du coin ne déversent toutes leurs saloperies industrielles dans l’canal ! Bon dieu d’cons…
Guy acquiesçait, un sourire s’immisçant sur ses lèvres devant la simplicité de ces gens, devant leurs préoccupations bien plus évidentes que les siennes… Ils pestaient contre la disparition des poissons et lui faisait varier son humeur selon l’évolution des cours boursiers…
Et puis il continuait de longer le canal, se délectant du bruit de ses pieds raclant les gravillons qui jonchaient le sol, il observait les pins tous plantés à la même distance les uns des autres, lisant parfois les inscriptions gravées sur leur tronc (des noms, des cœurs, des dates qui n’ont pas subis les affres du temps mais dont les auteurs sont peut-être morts, pensa Guy)… La nuit tombait petit à petit, l’obscurité gagnait progressivement du terrain, comme un voile s’abaissant devant ses yeux, et le silence soudain régna en maître, parfois entrecoupé des hululements d’une chouette, des remous de l’eau ou du frémissement du vent contre les feuilles des arbres. Guy humait l’air frais de la nuit. Cette odeur si particulière… Cela lui rappelait son enfance et les aventures qu’il menait quand l’heure d’hiver lui permettait d’aller jouer dehors dans l’obscurité la plus totale… Maintenant amusé, heureux et débarrassé de tous les soucis qui avaient pu empoisonner sa journée, il songea à rebrousser chemin. Difficile de choisir le moment ou il faut se retourner, et commencer à accomplir la même route en sens inverse. Maintenant ou dans cent mètres ? Ou dans une demi-heure ? Enivré, Guy prit la décision de continuer encore un peu cette ballade nocturne décidément charmante et toute empreinte de nostalgie, soit l’inverse exact de sa vie professionnelle ennuyeuse et rébarbative. Le cercle parfait de la lune semblait veiller sur ce petit monde, sans jamais vaciller, même quand les nuages ténébreux et inquiétants tentaient de lui ravir une part de sa lumière. Il fallait profiter de cet instant, le garder en mémoire, l’ancrer en soi, pensa Guy, et se le remémorer quand tout allait mal. Etonnant comme parfois un petit rien peut vous remettre d’aplomb, ici en l’occurrence la nature, ce monde si simple en apparence et pourtant si complexe et générateur d’émotions. L’homme a beau se parquer en masse dans de grandes villes en béton, il garde un contact tout à fait particulier avec la nature et sa beauté. Ce qui ne l’empêche pourtant pas de la détruire… Guy s’étira, prit une grande bouffée de l’air désormais froid de la nuit, et s’assied au pied d’un pin. Il contemplait le paysage qui s’offrait à lui, des maisons sombres à peine visibles de l’horizon jusqu’au canal juste devant lui. Il saisit une feuille, la tritura machinalement entre ses doigts, et se rétracta soudainement. Un bruit, à peine perceptible. Il avait entendu quelque chose, semble t-il des bruits de pas, dans son dos. Voilà une occasion de rencontrer quelque animal sauvage ! En essayant d’être le plus calme possible, il se leva, se retourna et balaya le paysage du regard. Rien. Rien d’autre que la nuit, les arbres et quelques plantes qui ondulaient au gré du vent. Il s’apprêta à se rasseoir quand une voix le fit sursauter.
- Hey m’sieur, b’jour m’sieur !
En manquant de tomber à la renverse il se retourna et tomba nez à nez avec un petit garçon roux qui ne devait pas avoir plus de dix ans.
- Eh bien, dit Guy, on peut dire que tu ne rates pas tes entrées toi ! Mais qui es-tu petit ?
Le petit garçon souriait, plein de malice.
- J’suis Marc moi m’sieur, et j’habite un peu plus loin dans la ferme là-bas, répondit-il en pointant son doigt par-dessus Guy.
De prime abord Guy ne s’inquiéta pas pour cet enfant. Après-tout, la ferme ne devait pas être si loin, il ne connaissait pas les environs et puis lui-même souvent enfant se baladait la nuit tombée… Par contre oser parler à des inconnus ainsi, ça c’était fort.
- Bonjour, Marc, je m’appelle Guy, mais dis-moi, tes parents ne t’ont jamais dit de parler à des inconnus, surtout la nuit ?
Il ne fallait pas l’effrayer ou le gronder, juste le mettre en garde. On ne sait jamais ce qui peut arriver : il y a des fous partout.
- Ah, ça, tu refuses toujours les bonbons des inconnus qu’ils m’disent !
- Tu veux un bonbon ?
- Ah ça non sûrement pas !
Guy se mit à rire devant la naïveté de ce garçon, qui en un sens lui rappelait sa propre enfance. Vêtu d’un simple t-shirt et d’un pantalon troué au niveau des genoux, Marc ne paraissait pas issu d’une famille bien riche. C’était bien malheureux, pensa Guy : pendant que lui gagnait grassement sa vie de célibataire, d’autres trimaient pour nourrir leurs gamins et leur offrir une enfance décente. A moins qu’il s’imaginait encore un prétexte pour pouvoir déprimer un peu plus : Marc avait peut-être tout simplement de vieux habits pour aller jouer dehors, et ses parents possédaient la plus grosse ferme du coin…
- Vous avez vu ma sœur ? demanda Marc, le visage empreint d’une certains inquiétude.
- Ta sœur aussi est dehors ? s’enquit Guy.
- J’crois qu’oui, elle s’cache souvent pour m’effrayer… Je l’ai puni tout à l’heure, elle doit pleurer par là ah ah ! A moins qu’elle va tenter de me ficher le frousse de ma vie !
Il trembla à cette évocation, et regarda autour de lui, un peu craintif, s’attendant sans doute à ce que sa sœur déboule brusquement devant lui en hurlant.
- Tu veux que je t’aide à la retrouver ?
- Non merci, j’crois que je vais rentrer. Dites-lui si vous la croisez, m’sieur. Merci.
Et avant que Guy n’ait pu dire quoi que ce soit Marc disparut en courant, aussi silencieusement qu’il était arrivé. Les mystères de l’enfance…
Amusé et un peu inquiet, Guy continua sa route, pensif. Voilà une ballade vraiment reposante. Dire qu’il allait devoir le lendemain retourner à son bureau, maussade et triste… Cependant il se sentait requinqué, et prêt à affronter son travail comme il le fallait. Peut-être même, pensa t-il avec une pointe d’optimisme, allait-il être pour la première fois depuis un sacré bout de temps tenter d’être agréable avec ses collègues. Mais il s’arrêta brusquement en regardant le bord du canal. Quelque chose flottait à la surface. Une forme indéfinie, blanche et opaque. Cela pouvait être un vieux bidon, un seau ou quelque autre détritus jeté discrètement, mais Guy eut un affreux pressentiment : et si c’était la sœur de Marc ? Horrifié, il se précipita vers le canal, en prenant garde à ne pas glisser. En s’approchant, la forme peu à peu se précisa, ne faisant que confirmer ses premières impressions. Puis, lorsque, accroupi, il tendit sa main vers la chose en question, elle sombra dans l’eau. Guy porta sa main à ses lèvres, et resta pantois. Que faire ? Plonger ? Et s’il s’était trompé ? Ne risquait-il pas d’y rester, au fond de cette eau glacée ? En ayant un peu honte d’être aussi peureux, il remonta les manches de sa chemise et plongea la main dans l’eau. Elle était glacée, ce qui pouvait paraître étonnant : après tout, la nuit n’était tombée que depuis une heure ou deux après une après-midi quasiment caniculaire. Il agita la main, dans l’espoir de saisir l’anse d’un bidon ou une quelconque surface rugueuse. Mais il n’y avait rien. Il plongea la main un peu plus profondément, en se penchant toujours un peu plus. Il eut alors un haut-le-cœur terrible. Un frisson de panique s’élança dans tous son corps, parcourant ses membres un à un. Ses cheveux se hérissèrent, ses yeux s’écarquillèrent, ses testicules se rétractèrent. Une main venait de se refermer contre son bras englouti. Une main elle aussi glacée, comme la mort. Il voulut crier, hurler de toute ses forces, mais aucun son ne s’échappa de ses poumons, hormis une vague plainte presque inaudible. En voulant échapper à cette prise, il manqua de peu de tomber à l’eau. Ne raisonnant plus – toute la logique cartésienne qu’on lui avait enseigné venait à l’instant de s’évanouir – il se mit à paniquer, à hurler, à tenter de s’enfuir par tous les moyens possibles. Mais rien n’y faisait : cette main glaciale continuait son emprise, elle serrait de plus en plus fort, comme si elle ne souhait rien d’autre que le fracturer. Son pied glissa alors dans la terre humide qui bordait le canal, et en voulant s’agripper à une veille branche il tomba dans l’eau. Immédiatement et malgré l’ effroi qui l’emplissait il ressentit le froid intense de l’eau. Comme si des milliers de petits couteaux venaient percer le moindre centimètre carré de sa peau. Le froid était partout, il l’empêchait de réfléchir ou de penser. Il regarda autour de lui, ne vit rien d’autre dans l’eau sombre que cette main qui le tenait toujours. Une main semble t-il relié à un corps brumeux presque impossible à distinguer tant l’eau était sale. Une main qui le retenait coincé au fond de l’eau. Il ne manquait pourtant que quelques centimètres pour que sa tête puisse atteindre la surface… Très vite, le manque d’air devint insupportable. Il voulait ouvrir la bouche et respirer de grandes bouffées, et peu importe s’il y laissait la vie. Désespéré, il tenta sans succès de retirer un à un les doigts de cette main. Mais ses forces l’abandonnaient.
- Julie, eh !
Cette voix venait de la surface. Malgré son état, Guy la reconnut aisément, c’était celle de Marc. Aussitôt, la main réagit : elle saisit son épaule droite et le força à s’accroupir au fond de l’eau. Guy vit alors une chose que jamais il ne pourrait oublier. Une chose absolument magnifique, éblouissante : une petite fille d’une douzaine d’années, rousse, au teint blafard, une expression malicieuse dans son regard. Elle lui souriait. Guy comprit aussitôt : c’était Julie. Comment, pourquoi, il ne le savait pas encore. Julie lâcha son emprise et disparut aussitôt. Guy remonta à la surface et prit de grandes bouffées d’air. Il avait été au bord de l’évanouissement. Il sortit de l’eau, tomba sur le sol et vit le visage inquiet de Marc au-dessus de lui.
- M’sieur ? C’est Julie ma sœur hein qu’vous avez vu ?
- Oui, bredouilla Guy, encore terrifié, mais heureux d’être en vie.
Et il s’évanouit.
Octobre, sa pluie, sa tristesse et sa froideur. Octobre et les fêtes qui paraissent encore loin, octobre et l’été qui n’est plus qu’un vague souvenir. En ce matin, Guy s’apprêtait à aller travailler. Il avait décidé de prendre une longue pause après l’événement survenu l’été précédent. Evénement qui l’avait d’abord bouleversé, puis fait changer. Il en ressortait grandi. Bien sûr, on lui demandait souvent comment il avait pu voir le corps de la petite Julie depuis la surface de l’eau, alors qu’elle était tout au fond. Il bredouillait des choses pas très cohérentes, mais on lui pardonnait aisément. Après tout, il avait subi une épreuve très difficile. Marc lui comprit pourquoi sa sœur avait disparu, il comprit qu’elle s’était noyé quand il l’avait malencontreusement poussé dans l’eau après une dispute type entre frère et sœur… Il était désormais sous soutien psychologique. Guy tremblait souvent en repensant à cette épisode, et se réveillait fréquemment au milieu de la nuit en sueur. Avait-il eu une espèce d’hallucination, de révélation mystique ou avait-il vu l’esprit de Julie, il n’en savait rien. Mais ne voulait pas le savoir. Il était heureux de s’en être sorti cette nuit-là sans encombres.
Excellent récit. Il aurait juste mérité une fin plus à la hauteur.
Plus géniale quoi ! ![]()
Doit-on voir une sorte de clin d'oeil à Ring ?
Pas mal du tout en tout cas ![]()