Bonsoir à tous, voilà une petite nouvelle que je me suis amusé à écrire pendant plusieurs soirs. Elle n´est sans doute pas parfaite au niveau du style ou du scénario, donc n´hésitez pas à balancer vos critiques, qu´elles soient positives ou carrément acerbes et dégueulasses !
PS : je fréquentais parfois ce forum y´a quelques temps sous le nom de heart-crusher, j´ai posté quelques nouvelles...
Bonne lecture !
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Difficile de concevoir une soirée plus ordinaire que celle-ci. Une soirée moyenne dans une famille moyenne en somme. Pendant que Sarah, ma femme, regardait le journal télévisé dans le salon, Pierre s’évertuait à terminer le dernier jeu d’action auquel il passait ses journées entières sur l’ordinateur, et Julie écoutait en boucle le dernier album d’une quelconque chanteuse fadasse, insipide et sans intérêt. Une de ces soirées dont on sait d’avance qu’elle sera comme toutes les autres. Sauf que j’étais moi dans un état euphorique, assez enjoué, rien qu’à l’idée de revoir un vieil ami de la fac, dont j’avais perdu tout contact depuis sans doute une petite dizaine d’années au bas mot. Sa rencontre par hasard la semaine passée avait été un chambardement assez incroyable : des images, des scènes, des anecdotes, des fragments d’une vie désormais révolue me revenaient soudain en tête, et nous nous sommes mis à nous ressasser nos plus grandes frasques, à la manière de ces chansons que l’on réécoute juste par nostalgie car elles sont associées à tout un pan de notre existence. Le revoir ce soir-là me projetait dix ans en arrière, lors de cette glorieuse époque ou chaque soirée était synonyme de beuveries sans nom où l’alcool se mêlait au sexe et aux drogues les plus diverses et variées. Antoine, puisque c’est de lui dont il s’agit, n’avait apparemment guère changé, tant sur le plan physique que psychologique. Voilà qui promettait. Le programme ? Simple : une soirée au bar, comme au bon vieux temps, mais pas question, du moins en théorie, comme j’en avais convenu avec Sarah, de boire à outrance.
- Tu as promis, j’en conviens, et pourtant vous connaissant je suis sûr que tout ça se finira à quatre pattes au beau milieu d’une flaque de vomi, m’avait-elle dit une dizaine de minutes avant mon départ.
- Inutile de t’inquiéter, même si ça arrive tu n’en sauras strictement rien, lui ai-je répondu en souriant.
- N’oublie pas que je suis chargé des corvées de linge, et qu’à moins que tu ne me caches quelque chose ton vomi n’est pas sans sentir un minimum…
Typiquement le genre d’humour potache qu’on appréciait. Sarah était en fait mon idéal féminin : elle était belle, drôle, bien souvent cynique, et me comprenait parfaitement. Je l’avais rencontré à l’université, lors d’une conférence sur un sujet ennuyeux et on ne peut plus banal. Je suis entré dans l’amphithéâtre et me suis installé à côté d’elle. Elle m’a tout de suite plu, sans pouvoir expliquer pourquoi. Je ne pouvais détacher mes yeux d’elle. Bien sûr, elle l’a remarqué, et me l’a gentiment fait savoir.
- Je te vois. Non pas que ça me gène, au contraire ça me flatte, mais j’ai toujours attiré les pervers, à commencer par mon père, alors s’il te plaît jette ton dévolu sur une autre fille merci.
La réplique a fait mouche : j’ai rougi et me suis tu. Elle venait juste de détruire l’extrême suffisance dans laquelle je vivais jusque là : comment avait-elle osée sortir un truc pareil ?
- Rassure toi, je plaisante, continua t-elle, avant de préciser : au sujet de mon père hein.
Un jour plus tard, je sortais avec elle. Un mois plus tard, je lui fit l’amour. Quatre ans plus tard, je l’épousais. Huit ans plus tard, je la laissais seule chez elle avec nos deux enfants pour aller voir cet Antoine. Et vivre mon plus grand cauchemar.
Un baiser sur les lèvres de ma femme, deux sur les joues de mes enfants, une tape sur la tête de mon chien, et me voilà déjà à l’entrée du « Mauna » le fameux bar où m’attendait Antoine, situé à environ dix minutes de notre domicile. Le Mauna est un de ces bars miteux et déprimants où rôdent tous les spécimens les plus pathétiques de l’espèce humaine, entendez-par là de pauvres alcooliques ayant perdu toute vie sociale et traînant sur le comptoir des heures durant, de jeunes rebelles ayant découvert le joint il y a peu, des drogués, des chômeurs, ou tout à la fois, en somme que du beau petit monde. Parmi eux, moi, le jeune homme qui a réussit sa vie, qui n’est pas entré ici depuis de longues années, et qui s’apprête également à vivre les moments les plus abominables de sa courte vie.
Le Mauna était absolument identique à l’image que j’en avais gardé. C’en était presque terrifiant. Cet endroit renâclait la sueur, l’alcool et le sexe. Je me dirigea vers le fond du bar, là où je me rendais d’ordinaire avec Antoine. Il était déjà là, tranquillement installé, discutant avec une personne qui m’est inconnue. Il avait le chic pour ça, Antoine, bavarder des heures entières avec de parfaits inconnus. Là c’était une jeune fille, qui s’accommodait ma foi fort bien avec le lieu : elle paraissait complètement défoncée. Ses petits yeux cernés me regardaient d’un air vague au fur et à mesure que j’approchais de la table, et sur ses lèvres se dessinait un vague sourire un brin idiot.
- Ce doit être lui, dit-elle à Antoine.
Ce dernier, le dos tourné, inclina sa tête par-dessus son épaule et lâcha un vague :
- Ouaip.
Je restai debout un petit moment sans rien dire, et, me sentant un peu ridicule, m’assit à leurs côtés.
- Bonsoir, lançais-je à Antoine, je vois que la sociabilité ça te réussit toujours autant !
- Tu l’as dit, avoua t-il, je te présente… Euh…
La jeune femme, qui jusque-là regardait en l’air, sourit à nouveau de cet air toujours aussi niais et se présenta. Elle s’appelait Noémie, avait 26 ans, et ne travaillait pas. Comme, je l’avais noté par le passé, la majorité de la clientèle du Mauna.
- Un cercle vicieux, racontait t-elle. Je me présente devant un employeur, celui-ci me refuse : tenue trop négligée. Comme les dix employeurs précédents. Je noie mes soucis dans l’alcool et la drogue, ne faisant au fond que me décrédibiliser toujours un peu plus.
- Il faut voir la vie du bon côté ma fille, continua Antoine. Regarde Bernie, le mec assis là-bas près du bar.
Il désigna du doigt un homme bouffi, la tête entre les mains, une bière à côté de lui, et habillé misérablement.
- Il est peu ou prou dans le même cas que toi, sauf que lui est parti de bien plus haut. Sa femme l’a quitté parce qu’il a posé la main sur ses gosses. Sa vie était pourtant quasi-parfaite. Aujourd’hui il n’est plus rien. Toi, tu es également tout au fond, mais tu peux progresser, aller de l’avant. Pour lui c’est fichu.
- Je ne sais pas si tu m’as remonté le moral en fait, dit Noémie d’un air passif.
- Peu importe, j’ai oublié de te présenter Mat !
- Salut, lançais-je.
Elle ne répondit même pas. Je devais représenter tout ce qu’elle détestait : un jeune homme beau et présentable, une pépite au milieu de la décharge.
La discussion continua quelques minutes, mais Antoine, lassé d’entendre cette fille se lamenter, lui demanda cordialement de nous laisser. Elle fit la moue, se leva péniblement et jeta son dévolu sur une autre table. Enfin seuls, prêts à parler de ce que nous étions devenus. Comme je le disais, Antoine était resté le même, et sa philosophie était simple : boire sans aucune modération, toujours, sans cesse, jusqu’à s’écrouler dans son propre vomi, pour oublier sa triste existence. Il avait quitté la Fac deux ans avant moi, sans aucun diplôme, en plein milieu de l’année, et vivait depuis de petits boulots. Il semblait apparemment gêné de parler de sa vie qui n’était pas vraiment une réussite. Sur le plan sentimental, il papillonnait de droite à gauche, se fixant parfois pendant quelques semaines, le plus souvent avec des femmes étranges, délurées, en somme de véritables alter ego. Il ne demanda même pas de nouvelles de ma femme ou de mes enfants. Je ne lui en tint pas rigueur.
- Servons-nous une autre bière, déclara t-il, sans doute impatient de commencer à ressentir les effets euphoriques de l’alcool pour ne plus penser à sa triste personne.
Les bières se suivaient. Je remarquais une nouvelle fois qu’Antoine avait le mérite d’être d’une sociabilité étonnante – l’alcool l’y aidait – n’hésitant pas à discuter avec n’importe qui. Il était vraiment charismatique, et récoltait des sourires, de vives poignées de main, parfois des numéros de téléphone voire même des invitations. Peut-être était-il temps aussi pour moi de l’inviter à dîner un de ces jours à la maison. Je lui proposais.
- Allons, allons, dit-il, pas de langue de bois… Tu sais aussi bien que moi que jamais je mettrais les pieds chez toi… Mais merci de proposer, j’imagine que c’est une question de politesse, mais ça fait toujours plaisir.
- Tu crois donc qu’on est voués à ne pas se revoir ?
- On est si différents l’un de l’autre, que ça soit dans notre vision du monde ou dans notre vie professionnelle comme privée. Je me vois assez mal discuter politique avec ta femme pendant que tu engueules tes gosses parce qu’ils jouent avec la nourriture, le tout devant un stupide jeu télévisé diffusé à l’heure du dîner.
Il avait le mérite de m’avoir fait sourire. Me manquerait-il ? Non. Les premiers jours sans doute, ou parfois à l’évocation de mes années de fac. On oublie vite les gens. Seul une vague pointe de nostalgie.
Lorsque le bar ferma ses portes, nous étions tous deux complètement anéantis, titubant sur le trottoir. Le ciel était totalement opaque et le brouillard recouvrait notre entourage, faisant ressembler les autres individus sortis du bar à de terribles spectres. Malgré l’alcool, je tremblais de tout mon corps, et le vent glacial n’arrangeait pas les choses. Ambiance terrible. Après le temps de la rigolade, voici celui du malaise. J’avais un mal de crâne horrible, comme si un petit lutin me tambourinait le crâne à intervalles réguliers, et je ne voulais qu’une seule chose : dormir.
- Je peux dormir chez toi ? demanda Antoine.
Voilà qui me semblait surprenant. Il ne voulait pas renouer les liens qui jadis nous unissaient, mais pas de problème quand il s’agit de trouver un toit. Même éméché je trouvais cela culotté, mais après tout, n’était-ce pas là encore une preuve que mon ami n’avait pas changé ?
- Allez, on y va, lançais-je.
Je n’ai que de vagues souvenirs du retour, hormis un tourbillon vague et brouillé rassemblant en son sein du vomi, quelques fous rires, de grand cercles de lumières jaunes (probablement les phares des voitures qui nous croisaient – nous marchions sur le bord de la route) et surtout un froid glacial, mortel, accentué par des bourrasques qui nous fouettaient le visage.
Persuadé en mon for intérieur d’être parfaitement conscient de mes moindres faits et gestes, alors que ça n’était évidemment pas le cas, je m’emparais avec difficulté de la clé caché sous le paillasson, la glissai dans la serrure et ouvrit la porte. Antoine me suivait de près. Surtout il ne fallait pas faire de bruit, sur ce point là je me faisais entièrement confiance, malgré ma démarche hésitante. J’exécutai une brillante pirouette avec mes jambes pour éviter de marcher sur César qui dormait par terre – décidément l’âge le rendait de plus en plus insensible aux sons et mouvements – et m’affala de tout mon long sur le sol. Antoine éclata de rire. Je lâchai un juron. Heureusement, ni Sarah ni les enfants ne semblaient s’être réveillés. Restait à trouver un lit pour Antoine. La future chambre de Pierre – mes deux enfants partageaient encore la même chambre – fit parfaitement l’affaire, bien que le désordre y régnait en maître. Antoine slaloma entre les cartons, me remercia pour le gîte et tomba sur le lit. Il ne tenait plus sur ses pieds depuis le retour du bar que grâce à la perspective de pouvoir trouver un bon lit. Il ne me restait plus qu’à aller rejoindre ma femme. Je me glissai sous les draps et jeta un coup d’œil à côté de moi : Sarah était profondément endormie en position fœtale. Comment réagirait-elle à la vue d’Antoine ? Je lui avais désobéi, elle s’en doutait probablement, mais de là à ramener à la maison le gars qui m’avait poussé à me soûler… Je n’eus pas le temps de débattre sur la chose puisque je m’endormis presque aussitôt.
L’alcool poursuivait sa longue et terrible influence pendant mon sommeil. Mes rêves étaient terrifiants, je voyais tout à tour Antoine déblatérer des inepties à tous les gens du Mauna – moi y compris – devenu un lieu encore plus malsain et ruiné par le vomi qui coulait sous mes pieds, ma femme hurler devant le cadavre de César, tué lors de ma chute, je me voyais perdu dans un univers qui me dépassait, bien trop grand et trop complexe pour moi, et je tombais, toujours plus bas, en suivant Antoine. Cette chute se termina par mon soudain réveil. L’impression de chuter dans un rêve et de se réveiller immédiatement est quelque chose qui m’a toujours fait sursauter, mais jamais ainsi. J’avais les yeux exorbités, de grosses gouttes de sueur perlaient sur mon front, et tout mon corps était parcouru de frissons qui me faisaient tressaillir. Quel mal de crâne atroce… Je me retournai et vis avec surprise que Sarah n’était plus à côté de moi. Mon sommeil très lourd m’avait sans doute tenu à l’écart des bruits extérieurs, et Sarah avait du descendre voir les enfants, effrayés par une ombre, ou que sais-je encore. Néanmoins je préférais m’assurer que tout allait bien. Peut-être avais-je été un brin imprudent en invitant une personne que je n’avais pas vu depuis de longues années à dormir chez moi. Lentement, la main appuyée contre le crâne pour tenter de stopper ces martèlements horribles, je me levai puis enfilai un pyjama. La chambre était plongée dans l’obscurité la plus totale et je dus patienter quelques instants avant que mes yeux ne s’y habituent. Un étrange gémissement parvint à mes oreilles. Oui, c’était sans doute Pierre qui pleurait, oui, mais un horrible pressentiment me vint soudainement, et je commençai à sortir de la chambre. Les gémissements s’amplifièrent, parfois rapides, parfois plus lents, entrecoupés de murmures susurrés impossible à distinguer, mais néanmoins reconnaissables : j’entendais tout simplement ma femme jouir. Je continuai à m’approcher, et constata avec horreur que ces sons venaient de la chambre d’ami, là ou était censé dormir Antoine… Sans réfléchir, aveuglé par la curiosité malsaine qui me poussai à voir ce dont je me doutais de toute façon, j’entrai en trombe dans la chambre. Ma femme, Sarah, nue, enjambant Antoine qui me regardait de son air satisfait, un étrange sourire lui barrant le visage. Je ne pus me contenir, et, aveuglé par la colère, je fonçai vers ces deux individus que je voulais voir morts. Sarah eut à peine le temps de quitter le lit en balbutiant un bref « ça n’est pas ce que tu crois » que je la pris par le bras et la bousculai contre le mur. Elle était prostrée par terre, dans un état tout à fait pathétique, et pleurai, se tenant le bras visiblement luxé. Bientôt, j’entendis Pierre crier depuis sa chambre. Antoine, lui, tenta de s’enfuir, mais la colère provoqua en moi un sentiment de toute-puissance qui l’empêcha de tenter quoi que ce soit puisque je lui assénai un violent coup de poing au ventre. Il vacilla et, le souffle coupé, tomba au sol, en laissant échapper quelques borborygmes de douleur. Ils semblaient tous deux se lamenter, demander un temps d’explication, mais rien n’y faisait, je n’entendais plus rien, et ne voyait plus que cette image affreuse… Antoine se taper ma femme…
- Ca va pas ? me demanda Sarah d’une vois d’où semblait émerger une pointe d’inquiétude.
Je n’osais lui répondre. Elle allait prendre cher.
- Je suis là, continua t-elle, c’est fini.
Sa voix était étrange, elle semblait venir d’ailleurs, elle semblait transcender le petit univers bien à moi que je m’étais crée, et lentement je pris conscience que j’étais en train de rêver, alors j’émergeais de ce profond sommeil.
- Ca va, chéri ?
J’étais assis sur le lit. Sarah m’enlaçait. Une douce lumière, celle de l’aube, baignait dans la chambre.
- Ou est Antoine ? demandais-je d’une voix très faible, encore groogy.
Elle afficha un air interrogateur, et ne semblait donc pas au courant qu’il avait dormi là. Pourtant, ce rêve paraissait terriblement réel, c’en était terrifiant. Je revoyais ma femme, son corps suave, dans une foultitude de détails. Je pouvais encore renâcler l’odeur du sexe qui émanait de leur chambre, je pouvais sentir la douleur et le plaisir provoqué par le coup de poing que j’avais infligé à Antoine, et voir son visage se crisper de douleur. Un rêve ne pouvait être aussi réaliste. Les rêves laissent au réveil cette impression qui donne à l’adjectif onirique tout son sens : nos impressions sont troublées, on ne revoit que des images brumeuses et confuses, parfois on reste plusieurs heures à ressasser ce rêve, certes, mais ici c’était différent. J’étais persuadé d’avoir vécu ce que j’avais rêvé. Une sensation horrible, à l’image de ce que je devrais plutôt appeler un cauchemar. Dur de parler à Sarah après l’avoir vue donner son corps à Antoine, même dans un pur produit de mon imagination. Elle me scrutait, inquiète, en fronçant les sourcils.
- Un simple cauchemar, je lui expliquais. Affreux malgré tout. Je crois que j’ai besoin de boire un verre.
- Tu as bu hier soir ? demanda Sarah d’une voix dans laquelle semblait transparaître une vague irritation.
- Autant être franc : oui. Alors je sais que j’avais promis, mais que veux-tu, tu connais Antoine, et surtout tu connais le Mauna… Maintenant, si tu veux bien, je vais aller boire quelque chose… Et au fait, Antoine a dormi ici…
Encore confus, je m’attendais à ce qu’elle me réponde qu’elle le savait, un sourire ironique sur le visage. « Je m’en doute bien, je l’ai baisé ! » Ce ne fut évidemment pas le cas.
- Quoi ?
La Sarah que je n’aimais pas me coltiner venait d’arriver, armée et menaçante, prête à en découdre avec l’ennemi.
- Voilà encore ta manie d’inviter n’importe qui sous notre toit… Tu aurais pu au moins me prévenir ! Laisser un ivrogne souiller nos draps…
Plutôt que de me mettre à hurler, je préférais sortir. La démarche chancelante, je me dirigeai vers la cuisine. Cette journée s’annonçait grise, maussade, et je resterais sans doute hanté par cet abominable cauchemar jusqu’au soir. La bouche pâteuse, les yeux à moitié fermés, la tête comme fracassée, je me servis un grand verre de jus d’orange que j’avalai d’une traite. Voilà au moins le petit bonheur de cette journée : une sensation de fraîcheur intense m’envahit et, légèrement requinqué, je décidai d’aller réveiller Antoine. Après tout, mieux fallait le faire partir au plus vite – sans lui donner l’impression de le jeter dehors – pour éviter que Sarah ne tire une tête d’enterrement toute la journée. La pendule indiquait presque dix heures. Je remuais rapidement la tête de gauche à droite, m’étirai et sommais mon corps encore tout engourdi de m’emmener jusqu’à la chambre d’ami, située à l’étage. Inéluctablement, les images de copulation de mon cauchemar s’insinuèrent dans ma tête. Je me repassais sans cesse le même film, qui défilait toujours aussi clairement. Un rêve aussi réaliste a t-il un quelconque signe ? En me promettant de me consacrer à l’étude des rêves et leur signification, je tapai à la porte de la chambre. Rien. Comme c’était étonnant. Antoine était du genre gros dormeur. Du temps de nos grandes années à l’université, il lui arrivait de dormir presque une douzaine d’heures par jour. En somme il perdait la moitié de sa vie à dormir. J’ouvris la porte, effectivement Antoine était allongé en position fœtale, tout habillé, sur les couvertures. Je souriais en pensant ironiquement qu’il avait du se rhabiller après avoir fait l’amour à ma femme. Je pris alors conscience du ridicule de la situation. Sarah avec lui… Antoine devait représenter tout ce qu’elle détestait : il buvait à outrance, avait une situation professionnelle anarchique et s’en contrefichait pour ainsi dire royalement.
- Hmbbllmmm ? gargouilla Antoine.
- C’est moi. Content de voir que tu ne m’as pas trompé.
- Bhein ? Quoi ?
- Allez laisse tomber. Il est plus de dix heures. Lève-toi avant d’effrayer les gosses, ils viennent souvent jouer ici le matin.
- Bahhhh… Laisse-moi un peu d’intimité et attends-moi s’il te plaît dans la cuisine, je suis dans un état pas possible et ai une putain de gueule de bois… Plus jamais ça, tu peux me croire…
- Je ne te crois pas, en fait cette phrase j’ai du l’entendre chaque lendemain de cuite du temps de la Fac tu vois…
Il rit, enfin il me sembla que c’était un rire, cette espèce de gargouillement rauque suivi d’une quinte de toux affreuse. Pauvre gars, dire qu’il allait sans doute recommencer le soir même…
Je le laissai à son combat contre l’alcool et retournai dans la cuisine. Le mal de crâne semblait se dissiper peu à peu, et tant mieux, bien que l’on était un dimanche je ne tenais pas à sembler endormi et de mauvaise humeur toute la journée. Alors que je visionnais une fois de plus cette hilarante séquence qui aurait sûrement sa place dans un bêtisier de mes rêves, Pierre déboula en trombe, suivi de Julie. Ils étaient apparemment en pleine forme, et rayonnaient tous deux de joie.
- Hey, p’pa, dit Pierre, ça va ?
Sans me laisser le temps de répondre il continua :
- On est dimanche hein ? Y’a Eric qui vient c’t’aprèm, on a un truc pour l’école à faire, et sa sœur viendra p’t’être pour pas que Julie s’ennuie et vienne nous embêter !
- Parfait ! Maman est au courant ?
Julie intervint :
- Euh, papa, dit-elle d’une vois pas très assurée, en fait on te l’as rappelé hier soir mais tu as dû oublier depuis, je me demande même pas pourquoi…
Arf… On n’ignore pas les affres de l’alcool à douze ans… Julie était diablement intelligente pour son âge. En fait j’imagine que tous les parents pensent la même chose de leurs enfants – sauf si ceux-ci sont mentalement attardés, et encore, ils arriveront malgré tout à les trouver intelligents, pour des enfants attardés s’entend – mais Julie m’étonnait parfois de par ses réflexions ironiques et subtilement placées : tout le portrait de sa mère…
Pierre me déblatéra ensuite des paroles inutiles sur le dernier jeu-vidéo à la mode. Ce qu’il disait ne m’intéressait absolument pas, mais je profitais de l’occasion pour simplement le regarder écarquiller les yeux à l’évocation d’une bataille entre deux armées, trembler en parlant du boss de fin de niveau, rire et mimer toutes les actions qu’il a entrepris devant son écran. J’étais fier de lui, le prit dans mes bras et lui dit que je l’aimais. La scène était un peu mièvre. Je n’eus pas le temps de lui glisser autre chose dans l’oreille puisque Antoine déboula en trombe dans la pièce. Une expression du fureur déformait les traits de son visage. Jamais je ne l’avais vu ainsi : il avait l’air bouillonnant de rage, et en m’approchant j’aurais sans doute pu voir des flammes danser au fond de ses yeux. J’aperçus quelque chose luire dans sa main, et constata avec horreur qu’il tenait fermement un couteau !
- Julie, viens ici ! hurlais-je.
Julie, stupéfaite, ouvrit la bouche, puis se retourna vers Antoine, qui lui saisit alors le bras et l’attira vers lui. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, mais n’eus pas le temps d’établir des théories : Antoine était devenu fou, point barre. Sarah, alertée par mes cris, apparut dans la pièce, juste derrière moi.
- C’en est fini, dit Antoine, avant de plaquer la lame du couteau contre la gorge de ma fille.
Julie laissa échapper une larme, ses yeux me hurlaient d’agir, de faire quelque chose, de sauver ma seule fille. Je tentai de calmer Antoine par quelques paroles, mais ce fut sans succès. Il appuya la lame un peu plus fort, sur le côté de sa gorge, si bien que quelques gouttes s’écoulèrent de la plaie. Surpris, paniqué, j’optai pour la seule solution qui me paraissait fiable : foncer sur Antoine. Je n’en eus pas le temps, Antoine termina sa tâche et égorgea Julie. La plaie béante se mit à saigner abondamment. Il n’y avait plus rien à faire, hormis pleurer. Je tombai à genoux, horrifié. Sarah me prit alors par l’épaule. Elle avait l’air étrangement calme.
- C’est bidon, dit-elle comme si l’on parlait là d’un téléfilm diffusé en après-midi.
Elle avait raison. Ca ne pouvait être vrai. Bien que tout ce qui m’entourait paraissait réel, la scène était bien trop absurde, trop alambiquée, trop fausse. J’avais l’impression d’être sur le lieu de tournage d’un film, et qu’en cassant les murs en contreplaqué de ma maison je trouverais sans doute des accessoires, des caméras ou d’autres décors. Une seule solution…
- Je…, commençai-je.
- … rêve, termina Sarah en me souriant.
Un rêve dans un rêve. Etrange, doublement étrange, et l’adjectif est faible. Etait-ce un signe de folie ? Devais-je aller consulter quelqu’un ? Mais comment déterminer si cette consultation est un songe ou ne l’est pas ? Je ne me posais pas toute ces questions puisque me réveillais ivre, saoûl, juste devant le Mauna. Antoine était à mes côtés, lui aussi dans un état tout à fait pathétique. J’eus du mal à comprendre exactement ce que je vivais, le pourquoi de ces rêves successifs si réalistes. Des théories complètement farfelues bouillonnaient en moi, mues par mon attrait pour les conspirations, mêlant le gouvernement aux extraterrestres et au Nouvel Ordre Mondial. L’alcool n’aidait pas à résoudre ce qui s’avérait être nécessairement un problème mental. En titubant je me joignis à un groupe de personnes, pour écouter leurs conversations, que j’inventais moi-même. Ils discutaient d’un sujet qui m’était totalement étranger, avec une précision et des détails inouïs dont jamais je n’aurais eu idée. Alors que se passait-il ? J’étais enfin debout, l’alcool m’avait tout simplement fait délirer ? Dépassé par les événements, fatigué, je m’écroulai sur le sol.
Retour à la case départ. Le bar. Le Mauna. Le lieu de toutes les débauches. Le lieu magique, d’où l’on ne sort pas autrement qu’à quatre pattes. Le rendez-vous de tous ceux que la société a rejeté, et de ceux qui la rejettent. Et l’intrus, moi. Mat, la trentaine, beau et riche, parfait dans son joli costume plus cher que le salaire mensuel de n’importe quel client. Moi, celui que les drogués et les alcooliques regardent de travers, une pointe d’envie dans le regard. Celui qui a trop bu. Celui qui est parti pisser, comme chaque demi-heure. « Celui qui n’est pas revenu, » pensa Antoine.
Mes yeux lentement s’ouvrirent. Ce qui m’arrivais était proprement impossible, car irrationnel. J’étais fou. De ma maison je suis passé aux toilettes du Mauna. Comme si tout ce qui avait suivi n’était qu’un rêve. J’avais rêvé de mon retour, du moment où je me suis couché, j’avais rêvé que je rêvais, puis j’ai rêvé de mon réveil, d’Antoine baisant ma femme, à nouveau de mon réveil, d’Antoine égorgeant ma fille, de mes pérégrinations devant le bar, et voilà que je me réveillais, une fois de plus, la braguette ouverte, devant la cuvette des toilettes. Je remontais à chaque fois le temps, et devrait, si cette logique continuait, me réveiller la prochaine fois dans mon salon, juste avant de partir pour le Mauna. Avais-je dormi debout ? Rêvais-je encore ? Cette dernière solution me parut la plus logique. J’étais embarqué dans un navire sombrant dans un tourbillon sans fin, prisonnier de mon esprit torturé. Il fallait en parler à Antoine, quand bien même cette conversation ne serait qu’un songe. Je déglutis, me pinçai le bras, me cognai contre le mur, mais rien n’y faisait. Me voilà captif d’un rêve lucide.
- Excuse-moi mais tout ça est complètement loufoque.
Je venais de raconter en détail mon histoire à Antoine. Celui-ci avait laissé transparaître diverses émotions, passant d’un amusement apparent à une franche inquiétude quant à ma santé mentale.
- Pendant ces dix minutes que tu as passé aux chiottes, tu as rêvé de ton retour et de ta soirée du lendemain ?
- Tu sais j’ai lu quelque part que les rêves ne duraient souvent que quelques secondes, déclarais-je. Voir même que le cerveau assemblait à l’instant où l’on se réveille un rêve cohérent à partir des bribes d’images et d’informations produites pendant le sommeil.
- De là à dormir debout la queue à l’air, il y a un énorme fossé que je ne franchirais pas, dit Antoine d’un sourire un peu forcé, essayant vainement de faire de l’humour, sans doute en attendant que je me lève et hurle « Je t’ai eu ! »
- Je pense dormir encore. Je pense que je me réveillerais d’ici quelques minutes, heures ou même jours.
- Heu… Désolé d’être un peu sceptique, mais tu penses donc que je ne suis qu’une création de ton esprit malade ? Que je ne suis pas là en train de te parler et de penser par moi-même ?
- Ca peut sembler fou, oui, mais…
- Dingue, coupa Antoine. C’est dingue, même. Je sais pas si c’est l’alcool, si c’est une blague bien foutue ou autre chose, en tout cas c’est dingue !
- Ecoute, si tu pouvais plutôt que de me regarder comme une bête de foire m’aider un minimum…
- Et comment ? demanda Antoine. Quoique je fasse ça n’est pas moi qui t’aides, mais toi-même, puisque tu n’es pas en face de moi mais dans ton lit en train de rêvasser tranquillement…
Il avait raison. Cette histoire n’avait ni queue ni tête.
- Je peux t’assurer que je suis bien là, devant toi, certifia mon ami. Tu ne rêves pas. Je ne suis gouverné par personne et peut choisir de partir, de te flanquer un poing – il me tapota la joue – ou de faire une connerie – il renversa un bon tiers de son verre sur la table.
Quelque peu rassuré mais pas totalement soulagé, je repensais à mes rêves précédents, et il me vint une idée.
- Je dois faire quelque chose d’absurde.
- C’est déjà fait : tu viens de me débiter une histoire aberrante.
- Non, tu ne comprends pas. Ce qui m’a réveillé précédemment c’est une action stupide. J’ai réalisé qu’elle ne pouvait pas exister réellement, qu’elle n’était que le produit de mon cerveau endormi. Tu ne pouvais pas baiser ma femme, ni tuer ma fille. Ca n’avait aucun sens.
- Quoique l’envie de coucher avec Sarah m’a parfois effleurée. Mais continue, où veux-tu en venir exactement ?
- Je dois faire quelque chose d’absurde, de ridicule, je dois piéger mon esprit pour me réveiller.
- Tu me fais peur.
- Non, c’est parfaitement logique : ainsi je prendrais pleinement conscience du fait que je suis en train de rêver !
- Ok, je vois, ouais. Mais d’un autre côté si tu es réveillé et que tu montres tes fesses à tout le monde…
- Eh bien j’aurais tout simplement la certitude que je suis bien éveillé ! Mais peu importe, je sais que je rêve, j’en suis presque persuadé : ce qui m’entoure semble réel comme dans un rêve tout nous semble réel. Seulement ça n’est qu’une illusion du réel.
- Ca se tient. Mais que fais-tu de moi et de ce bar ? Tu as la prétention de me dire que tu es capable de me faire te contredire, essayer de te raisonner ? Que tu peux recréer ce bar à la quasi-perfection ? Regarde autour de toi bordel ! lança t-il les bras ouverts en riant.
Effectivement, Antoine marquait un point. En détournant un peu le regard de notre table je vis un couple bavarder, une femme froncer les sourcils à l’évocation de ce que lui disait sa voisine, au loin le barman rire en servant pour la énième fois le client quasiment assoupi près du comptoir… Tout ça paraissait effectivement réel, concret, palpable. Un peu trop à mon goût. Je me levai.
- Arrête, dit Antoine avec gravité, n’ayant apparemment plus envie de rire. C’est complètement fou. Je t’emmène chez un médecin, voir quelqu’un, mais stop. Tout ce que tu vas faire c’est te ridiculiser devant tout le monde.
- Le genre de trucs qui d’ordinaire te fait rire non ? Tu ne penses pas que c’est l’alcool qui me fait dire ça ? Un simple délire d’alcoolique ?
- Tu es quand même un ami, et crois-moi je sais reconnaître les effets de l’alcool, là tu es juste malade. S il te plaît, rassieds-toi.
Un accès soudain de folie – je le reconnais, me poussa soudainement à envisager l’inenvisageable. Et si j’osais ? L’Antoine qui parlait n’était pas celui que je connaissais et avais toujours connu. Antoine aurait dû me railler, me pousser à aller encore plus loin, ou bien à me forcer à m’asseoir par la force, sans ce s’il te plaît caduque. Antoine faisait dans l’extrême. Je devais oser. Piéger mon inconscient. Je devais accomplir un acte que jamais je n’aurais osé faire en temps normal : lui décocher un vieux poing, comme lorsqu’il avait baisé Sarah. Cet Antoine onirique, en plus de tromper la confiance de ses amis, était mièvre au possible. Il allait payer ! Je serrais le poing, et le lui asséna en pleine figure, sans qu’il eut le temps de faire quoi que ce soit. Le choc le fit tomber de sa chaise, en poussant un petit cri perçant. En levant la tête pour voir par-dessus la table ce qu’il en était de mon ami, je le vis s’essuyer la lèvre, de laquelle s’échappait un mince filet de sang. Les clients du bar avaient à peine réagis : certains riaient, d’autre manifestaient leur intérêt pour la scène en applaudissant bruyamment. Et moi j’attendais, en espérant me réveiller d’une seconde à l’autre. Antoine se leva. Sans doute je n’y étais pas allé assez fort.
- Arrête tes conneries ! cria Antoine.
Cette fois-ci c’en était trop : les clients se détournaient, certains se levaient, tous y allaient de leur petite provocation visant à enflammer encore plus la situation. Le barman nous invita cordialement à sortir, nous tenant chacun par le bras. C’est à ce moment-là que je réalisai l’horreur de ce qui m’était arrivé. Etais-je devenu fou ? Comment sortir de là ? Même un suicide ne résoudrait rien, puisque je me réveillerais à coup sûr ailleurs… Mais ai-je quelque chose à perdre ? Une fois sorti de ce bar miteux, j’allais à nouveau me déchaîner sur Antoine, puis tenter de me tuer, avec succès ou non peu importe. Ma vie n’était de toute façon plus qu’un songe, ou peut-être l’avait-elle toujours été ?
Très bonne histoire. On se laisse facilement mener de bout en bout. Le tout fait un ensemble très cohérent.
Je suis sur que si tu prends le temps de la relire avec un peu plus de recul, tu arriveras à en corriger les quelques erreurs qui la jonchent.
Seul bémol, mais il est de taille, la chute semble (à mon sens)avoir été quelque peu précipitée. Ce qui fait que je reste sur ma faim. Dommage.
S´il te prennait l´idée de donner une suite à cette nouvelle, c´est avec plaisir que je te lirai.
Merci pour ton commentaire.
En fait tu as totalement raison, à l´origine cette nouvelle devait être bien plus longue et donner quelques éléments de réponse, mais ayant un nouveau projet de nouvelle assez excitant (j´écris jamais deux nouvelles en même temps) j´ai décidé de laisser tomber celle-ci, à tort apparemment ! Je vais suivre ton conseil.
Super.
La suite ! La suite !