Elle ne parvenait pas à détacher ses yeux du verre. Etait-ce la lumière du soleil levant qui faisait étinceler le cristal de la coupe ? La couleur pourpre du vin italien qu’on lui avait servi ? Elle tentait vainement de se raisonner, mais elle savait déjà qu’elle n’y tremperait pas les lèvres.
Elle se leva brusquement, lissa d’une main nerveuse la mousseline de sa robe, et se mit à aller et venir à travers la grande pièce. Le bruit de sa large crinoline la rassurait autant que le corset de sa robe austère l’empêchait de respirer. A moins que ce ne soit l’angoisse qui lui serrait la gorge. Elle suffoquait presque, maintenant. Son regard s’arrêta sur le large lit de l’immense chambre qu’on lui avait attribuée. Il était aussi immaculé que la veille. Elle n’avait alors pu se résoudre à baisser sa garde et à prendre un peu de repos.
Elle en avait pourtant tellement besoin ! Ses pensées se bousculaient dans sa tête. Elle arrêta sa course éperdue entre quatre murs, ferma les yeux. Le visage de Max apparut. Max ! Que pouvait-il faire, à cet instant précis ? Combien de temps parviendrait-il encore à tenir tête aux rebelles ? Il ne recevrait pas sa lettre avant des semaines. Elle était sûre que d’ici là, il assurerait tant bien que mal sa place sur son trône. Mais après ? Comment allait-il réagir ? Elle lui avait dit de ne jamais s’incliner, qu’un Habsbourg ne pouvait abdiquer, mais maintenant, elle ne savait plus. C’était pourtant elle qui avait arrêté sa main, au moment de signer leur défaite. Elle pensait alors que rien n’était perdu, que Napoléon III ne les abandonnerait pas.
Mais ce Bonaparte était un pire vaurien que son oncle. Au moins l’Ogre avait-il pour lui d’être trop fier pour s’avouer vaincu et de ne jamais se laisser dicter sa conduite. Une détermination qui faisait un peu oublier ses origines modestes et son arrivisme. Mais son descendant n’avait rien d’un dirigeant, encore moins d’un chef de guerre. Trompée quelques années plus tôt par les merveilles qu’il lui avait promises, elle avait compris, aujourd’hui, qu’il n’était qu’un faible esprit. Et qu’il les sacrifierait pour sauver son trône.
Charlotte releva la tête, et défia du regard le miroir serti d’or devant elle. Max n’avait rien de commun avec ce moins que rien, et elle devait en être fière. Peut-être, après tout, parviendrait-il à rétablir l’ordre à Mexico et arrêter la folle avancée de ce maudit Benito Juarez. Tout espoir n’était pas anéanti, ils n’avaient pas besoin de tous ces puissants incapables de voir plus loin que le bout de leur palais. Le grand empire latin se ferait sans eux, et Max et elle n’en marquerait que davantage l’Histoire.
Charlotte plissa ses yeux de myope pour tenter d’apercevoir son image, et s’approcha lentement de la grande glace. Etait-ce bien elle qu’elle scrutait ainsi ? Ce visage blafard, ce regard cerné et éperdu, cette longue robe noire si stricte qui faisait encore davantage ressortir la pâleur de son teint… Charlotte ne se reconnaissait pas. Où était la séduisante jeune femme qui enchantait les soirées viennoises ? Qu’était devenue la pétillante archiduchesse aux joues roses, dont l’éclatante jeunesse rivalisait avec la beauté mystérieuse de la fuyante impératrice d’Autriche, la célèbre Sissi ? Ses traits usés trahissaient les épreuves de ces derniers mois. A vingt-six ans, l’impératrice en paraissait ce jour-là vingt de plus.
Charlotte se détourna vivement. Elle ne se sentait pas le courage d’affronter les ravages de sa vie, ni celui de se remémorer les tendres années de sa jeunesse. Elle avait besoin d’air, se rapprocha de la seule fenêtre de la pièce, l’ouvrit, huma l’air frais venu de l’extérieur. Inévitablement, son regard tomba à nouveau sur le verre.
Elle avait pourtant bien précisé, la veille encore, qu’elle souhaitait qu’on ne lui prépare aucun repas, qu’on ne lui apporte nul breuvage. Elle n’avait même cessé de le répéter dès la tombée du jour. Elle n’accepterait que les mets servis dans l’assiette même du pape, ne boirait qu’à sa timbale. La colère montait en elle, elle rejeta d’un mouvement sec la petite mèche de cheveux châtains qui lui tombait sur les yeux. Tous des incapables ! L’empereur de France qui n’avait plus rien d’impérial, son beau-frère qui préférait ignorer la dramatique situation de son trop brillant cadet, l’impératrice Elisabeth, absorbée par ses rêves hongrois au point d’en oublier son ancien soupirant, sa dame de compagnie, incapable d’imposer son autorité sur les bonnes. Et même elle. Elle, qui n’avait pas su faire fléchir le pape, elle qui avait le regard plus hagard qu’un mourant, elle qui n’arrivait même plus à réfléchir.
Peut-être finalement était-il plus raisonnable de prendre du repos. Elle avait besoin de reprendre ses esprits. Que devait-elle faire ? Retourner à Paris ? Rester auprès du pape et solliciter une nouvelle audience ? Rentrer au plus vite auprès de son époux pour l’assurer de son soutien ? Elle se sentait prête à prendre les armes, à se battre avec Max, eux seuls contre tous. Elle savait qu’il avait besoin d’elle, qu’il n’aurait sans doute pas la force, seul, de mener à son terme leur juste combat au nom de Dieu.
C’est cela, elle devait embarquer dans les plus brefs délais. C’était son devoir d’épouse, de souveraine. Le pape lui accorderait bien une bénédiction.
Mais en aucun cas elle ne devait dormir. « Ils » pourraient profiter de son sommeil, l’assassiner, l’étouffer son ses oreillers, que sais-je encore ? Non, elle devait avant tout voir le pape, se confesser.
Charlotte se précipita vers la porte, la déverrouilla fébrilement. Anne attendait là, assise dans un large fauteuil de velours rouge. Elle se leva précipitamment à la vision de sa maîtresse. Elle esquissa une révérence, mais Charlotte balaya l’air d’un grand geste du bras. Elle saisit la main de la suivante, la tira dans la chambre, et referma les verrous aussi rapidement qu’elle les avait ouvert.