Aussi loin que je me souvienne, toutes mes journées se sont terminées dans ce bar, le long de la route 24. Tous les jours, après le boulot, nous nous y rendions, moi et les gars pour nous reposer de notre dure journée de boulot. Je suis bûcheron. Qu’il vente ou qu’il neige, mes sept compagnons d’infortune et moi, nous abattons des arbres au milieu de la forêt pour la William’s Wood Company. Un boulot dur, pas fait pour les gens des villes. Le temps est mauvais par ici, il faut souvent faire avec des vents puissants et une pluie aveuglante. Plus d’une fois, j’ai eu tout juste le temps de me jeter sur le côté pour éviter de finir écrasé sur un chêne. Mais peu importe, tout les soirs, après une dizaine d’heure de boulot, on oublie tout ça avec une bonne choppe et quelques filles de passage.
Ce jour-là, le temps avait été particulièrement mauvais. Il avait tellement plu qu’il fallut plusieurs heures pour faire repartir le camion qui s’était enlisé dans la boue. Je m’étais finalement assoupi sur la banquette arrière pour ne me réveiller qu’aux lueurs du bar, le seul témoignage de vie humaine à dix kilomètres à la ronde. A l’intérieur, tout était comme d’habitude ; plus ou moins propre, envahi d’odeurs d’alcool et en morceaux là ou quelques hommes un peu trop bourrés s’étaient écrasés des chaises sur la tête. Mort de fatigue, je laissai les gars pour aller m’asseoir seul au bar. Je n’eus pas besoin de dire quoi que ce soit avant qu’un verre de ma bière préférée ne se retrouve devant moi. Ca à du bon d’être un habitué. Distraitement, je regardai les gars, rassemblés à une table, un peu à l’écart. Ils n’avaient pas perdus leur temps, trois jeunes femmes étaient avec eux. Blondes, les seins refaits et un maquillage qui cachait difficilement un début de rides, le style classique de dame cherchant à passer un peu de bon temps dans un rade miteux comme le «houblon doré». Prenant mon temps, je bus ma bière. Il devait être vingt-deux heures, le moment ou le bar retrouvait sa population de paumés comme moi coincés dans ce trou perdu. C’est à ce moment-là que je l’ai vu. Un type grand, tout en noir, encapuchonné. Il était silencieux et son visage était caché. Etais-ce vraiment un homme ? Je le supposai, les femmes du coin n’étaient pas vraiment du genre à cacher leurs attributs, mais rien ne me permettait vraiment d’en être sûr. Je l’observai, le regard vide, pendant quelques minutes. Il offrait un curieux spectacle. Il s’était fait servir une quarantaine de bouteilles qu’il vidait, d’une traite, avec une régularité quasi-mécanique. Sur les quelques minutes que je passai à l’observer, il en vida environ douze. Comme hypnotisé, je ne parvenais pas à détacher mon regard de cette curieuse personne. Après avoir fini la totalité de ses bières, elle fit signe au barman qui, n’ayant aucunement l’air surpris, débarrassa les vidanges et lui resservit la même chose. Je ne pus m’empêcher de penser que la plupart des gens assis dans ce rade avaient déjà bien du mal à s’offrir une malheureuse bière par jour une fois les loyers et la bouffe payés, moi y compris.
Sans trop savoir pourquoi, je m’approchai de ce curieux type. Il ne sembla tout d’abord pas me remarquer, puis après quelques temps, me tendit une bouteille. Sans un mot je la pris pour la vider d’un trait. Soudain, l’histoire de ce gars, Henry Douglass, me revint en mémoire. Il était entré, dix ans auparavant dans ce bar et avait payé une tournée générale, puis avait commandé une bouteille du meilleur whiskey disponible (c´est-à-dire un infâme tord boyaux dont le propriétaire se servait pour nettoyer les pièces du moteur de son pick-up) qu’il avait vidée tout seul avant de rentrer chez lui. Le lendemain, je lus dans un journal qu’il avait été retrouvé pendu dans son salon sans avoir laissé un mot d’explication. Je ne pus m’empêcher de revoir les traits d’Henry derrière cette silhouette encapuchonnée qui était visiblement partie pour la cuite de sa vie. Je m’imaginai le coup classique ; il avait perdu son job, sa femme l’avait quitté et le fisc s’apprêtait à récupérer son minable appartement perdu dans une rue malfamée. Me disant qu’il était de mon devoir de citoyen d’au moins tenter de le dissuader de faire une connerie, je me rapprochai encore un peu et lui demandai comment il allait. Je m’attendais à ce qu’il ait du mal à me répondre après avoir ingurgité une telle quantité d’alcool, mais c’est d’une voix totalement sobre qu’il me répondit « on fait aller ». Sa voix était basse et rauque, presque irréelle mais aucun doute n’était possible, c’était bien un homme. Je n’avais jamais été un grand parleur, j’avais toujours laissé aux copains le soin de barratiner les filles mais je fis de mon mieux pour entamer la discussion.
- Ca vous arrive souvent de venir vider le stock de bière ?, dis-je en prenant bien soin que ma question ne soit pas posée sur le ton du reproche.
- Bof, me répondit-il, dans le métier, on à rarement le temps de venir en vider une.
Son ton était quelque peu mélancolique, mais tout à fait posé, il paraissait sain d’esprit, exactement le contraire de ce que l’on est en droit d’attendre d’un original qui vient de se taper une cinquantaine de bières à lui tout seul en moins d’une heure. Il ne semblait pas non plus du genre à aller se tirer une balle dans la soirée mais je n’étais pas encore rassuré, pour autant que je me souvienne, Henry Douglass n’avait pas l’air particulièrement désespéré la nuit de son suicide.
- Et c’est quoi votre boulot, lui demandais-je sur le ton de la conversation.
- Je transporte les âmes qui ont fini leur vie sur terre, me répondit-il.
- Je suis la mort, ajouta-t-il, voyant mon air ahuri, exactement sur le ton qu’il aurait pu employer s’il venait de m’annoncer qu’il était balayeur, serveur dans un restaurant ou encore ouvrier de chantier.
Ce devait être un barjot, un type aillant grillé sa dernière case depuis longtemps. Après tout, on en a tous connus des gars complètement fêlés racontant des trucs insensés. Ou peut-être étais-ce un junkie ? Non, il avait l’air parfaitement maître de lui-même, pas le genre à se droguer. Pourtant, il n’avait pas non plus l’air d’un fou, excepté son curieux accoutrement. Distraitement, je jetai un coup d’œil aux copains. Ils semblaient sur le point d’arriver à leur fin, les filles riaient aux éclats et je sentais qu’ils n’allaient pas tarder à les emmener dans une bagnole pour faire des choses que la morale réprouverait si elle existait encore dans un coin aussi paumé. Malgré l’absurdité de ce que venait de me dire l’homme en noir, je parvins à rester impassible et lui demandai comme si de rien n’était pourquoi il était en train de picoler seul.
- Que voulez-vous, des milliers d’années dans ce métier, on finit par ne plus pouvoir le supporter. J’ai décidé d’arrêter et depuis avant-hier, j’ère sans but.
- Pourquoi donc, parvins-je à articuler sans laisser transparaître mon doute, on ne vous paye pas assez ?
- Ne soyez pas ridicule, vous pensez bien que l’on n’est pas rémunéré pour ce genre de boulot, ou tout du moins, pas de la façon dont vous mortels l’entendez.
A ce moment, j’étais devenu incapable de continuer la conversation comme si de rien n’était. J’hésitais entre éclater de rire, m’éloigner le plus possible de ce fou ou encore téléphoner au poste de police le plus proche pour signaler ce type avant qu’il ne devienne dangereux. Pourtant, je ne fis rien de cela, je me contentai, dans ma réflexion, de prendre un air particulièrement idiot.
- Vous pensez que je me moque de vous n’est-ce pas ? Ou peut-être me prenez-vous pour un cinglé ?
Je ne répondis rien. J’aurais pu lui dire qu’en effet, je le croyais parfaitement cinglé et que j’avais autre chose à faire de ma soirée que d’écouter les délires d’un énergumène pareil, mais je me tus pour deux raisons. D’abord parce que mon instinct me soufflait que ce n’était pas la chose la plus judicieuse à dire, ensuite parce que je n’avais en fait absolument rien d’autre à faire de la soirée.
- N’avez-vous rien remarqué d’étrange ces derniers jours, me demanda-t-il d’une voix inquiétante.
Si, j’avais remarqué une chose étrange ; un type habillé de façon grotesque qui se tape des bières dans un bar et qui raconte aux gens assez stupides pour s’intéresser à lui qu’il est la grande Faucheuse en personne en congé maladie. Une fois encore, je me tus. Le fou tendit alors le bras et saisit un journal oublié un peu plus loin sur le comptoir qu’il jeta devant moi. Un instant, je crus voir ses mains, incroyablement fines et blanches, de la blancheur calcaire d’un os me souffla une petite voix intérieure que je fis taire immédiatement.
- Alors ?
Je jetai un œil au journal. A première vue, il n’avait rien d’exceptionnel, mais mon regard fut rapidement attiré par un gros titre : « Crash d’un avions en pleine montagne, aucun mort ! ». Une photo accompagnait l’article, elle montrait un énorme tas de matériaux non-indentifiables ratatinés aux alentours d’une falaise. Assurément, le choc avait du être terrible.
- Il aurait du y avoir très exactement, 213 morts et 49 blessé irrécupérables dans cet accident si j’étais intervenu comme prévu, poursuivit l’homme, au lieu de ça, la plupart des passagers s’en sont tirés avec quelques os cassés et des égratignures …
Je ne savais quoi penser. Une foule de sentiments contradictoires s’immisçaient en moi.
Devais-je le croire ? Ses preuves étaient minces … Etais-ce un fou ? Il n’en avait pas l’air … Je ne me sentais pas dans mon état normal, la tête me tournait. J’avais l’impression d’être ivre tout en sachant parfaitement que je n’avais pas encore bu assez d’alcool. Je me rendis compte que je n’étais plus capable de réfléchir correctement.
- Pourquoi avez-vous décider d’arrêter, lui demandais-je, tentant de ne pas laisser transparaître mon trouble.
L’étranger ne répondit pas immédiatement. Lui aussi semblait troublé, il était visiblement en proie à une profonde réflexion intérieure. Il finit par vider sa bière, problablement pour se donner une contenance. Je fis de même, attendant patiemment qu’il se décide à parler. Le liquide pétillant et amer descendit dans ma gorge, me donnant une sensation de bien-être rassurante. Enfin, l’homme se décida à parler :
- C’est compliqué. Je fais ce travail depuis trop longtemps. Cela fait bien des années que je n’éprouve plus aucune satisfaction dans l’accomplissement de ma tâche.
- Vous vous sentez blasé ?
- Ce n’est pas exactement cela. Je n’ai pas choisi ma fonction. Je ne l’ai pas souhaitée dans le but d’obtenir un quelconque sentiment de puissance. J’ai toujours accompli mon devoir sans en retirer un plaisir personnel.
- Pourquoi alors avoir décider d’arrêter maintenant ?
Sans vraiment y prendre garde, je me rendis compte que je n’éprouvais plus le besoin de
remettre en doute les propos de mon interlocuteur. Je n’entendais plus cette petite voix dans ma tête de murmurer « c’est un fou, fuis-le ». Avais-je décidé de le croire ? Probablement pas, il me semblait simplement que notre conversations avait bien plus d’importance que la véracité des dires de cet homme étrange.
- Cela fait quelques années, reprit-il, que je ne suis plus certain de la légitimité de mes actes. Auparavant, j’avais toujours accompli ma tâche comme un fonctionnaire. Je prenais l’âme des vivants destinés à disparaître, puis je rentrais chez moi sans me poser plus de questions. Tout cela me semblait aller dans l’ordre des choses.
- Ce n’est donc plus le cas ?
- Je ne dors plus la nuit. Je revois le regard de cette petite fille avant qu’un camion volé par de jeunes voyous ne la revenverse. Je me souviens de ces gens, hurlant de terreur lorsque leur appartement a pris feu, je suis hanté par les râles de cet homme agonisant en salle de soins palliatifs …
- Vous éprouvez des remords ?
Voilà, je vais m´arrêter là sinon ça va faire trop long et décourage d´éventuels lecteurs (probablement est-ce déjà le cas). Le style est bien-sûr très différent de mon autre texte. N´hésitez pas à me dire ce que vous en pensez.
tout simplement super.
(il est rare que je dise des choses comme ça). ![]()
J´ai vite accroché et j´ai tout lu sans avoir eu une seule fois l´envie de m´arreter...
Seule petite remarque (et encore...), je trouve que le passage de dialoque avec la mort est un peu trop long.
A partir du moment ou il montre le journal pour prouver qu´il n´est pas fou, ca va pas assez vite.
Mais ca ne gache rien.
Je n´aime pas trop le fait que le personage principal boive beaucoup mais ce n´est pas trop genant non plus.
en résumé:
je trouve que c´est un très bon texte !
Bonne continuation.
J’ai lu. Pas grand-chose à dire si ce n’est que c’est un texte bien sympathique^^ Le texte est bien construit avec juste ce qu’il faut de petits détails pour plonger le lecteur dans l’ambiance.
Quelques fautes d’orthographes ici et là, quelques fois un manque de virgules, mais rien qui ne dérange réellement. Le dialogue est assez bien tourné et nous amène à connaître naturellement le sujet de l’histoire, sans fausse note.
Bref, j’ai bien aimé et je lirai avec plaisir la suite. ![]()
J´ai lu le texte et j´ai trouvé ça pas mal du tout ![]()
J´attends la suite ![]()
Merci pour ces commentaires encourageants ![]()
Jack sparrow je n´ai pas compris ce que tu voulais dire par le fait que ça ne va pas assez vite, veux-tu dire par là que les phrases s´enchaînent trop lentement ou que le dialogue devrait être plus court et laisser place à l´action ? Dans le premier cas je comprends, dans le deuxième hum le début était là pour poser l´ambiance, le dialogue durera probablement jusqu´à la fin :/
Quant au fait que le personnage boive beaucoup, hum, j´avoue ne pas vraiment m´être posé la question en écrivant mais je ne le vois pas comme un alcoolique, le fait qu´il aît une vie trop minable pour faire autre chose de son temps libre que de traîner dans un bar ne veut pas dire qu´il boit comme un trou, on peut très bien boire quelques bières tous les jours sans que celà soit nocif.
Par contre je ne sais pas si je terminerai le texte. L´idée de base me trottait dans la tête depuis un certain temps, j´avais envie de poser l´ambiance, la situtation, mais je dois dire que les débats philosophique sur la nécesité de la mort n´est pas vraiment mon truc, j´ai l´impression de me mentir à moi-même en écrivant ça. Enfin je tâcherai tout de même de faire un effort, ne serais-ce que pour la satifaction personnelle d´avoir enfin terminé un projet.
Oui, ou par respect pour tes lecteurs.
Oui, ce serait dommage de ne pas terminer. Soit dit en passant, tu n´es pas obligé d´en passer par un débat philosophique sur la mort pour finir ton histoire. Tu as laissé suffisamment de portes ouvertes pour imaginer une suite sans tomber dans ce piège...comme prendre à contre-pied, par exemple. Je n´en dis pas plus et te souhaite bon courage pour la suite ![]()