Bonsoir !
J´ai ici à vous proposer un petit prologue de fantasy bien classique ; le scénario était à l´origine conçu pour une campagne personnalisée sur Reign of Chaos, mais comme n´importe quel long projet lié d´une manière ou d´une autre à xbq, il n´a pas manqué de tomber à l´eau. Aussi, voilà ce que j´ai pu recycler. Bienvenue dans la forêt d´Ajhan Kallo.
Enjoy, ou pas.
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Prologue: *Keep It In The Family*
Les ombres se mouvaient comme dans un rêve où elles auraient ralenti l’univers. On pouvait les suivre des yeux, rien ne permettait de douter de leur présence, toutefois leur vitesse dépassait indéniablement ce qu’un humain au mieux de sa forme pouvait envisager. C’était souvent ainsi lorsque des Trolls couraient.
Ajhan Kallo, la Forêt des Ombres, défilait sous les yeux de Shor’ka. Plutôt que le décor lui-même, une forme éthérée du paysage se fixait dans son esprit. Ça et là, une branche retenait son attention, une gerbe de fougères fièrement dressée, une feuille emportée avec une lenteur surnaturelle par le faible vent, puis écartée brutalement par leur passage… Il n’avait pas besoin de connaître ces lieux qu’il ne faisait que traverser – une image sommaire lui suffirait. Contrairement à une croyance répandue, le cerveau des Trolls ne pèche pas par ses capacités ou sa profondeur d’analyse, comparables à ceux des autres races ; son volume limité lui empêche seulement de colporter trop d’informations à la fois. Voilà pourquoi on enseignait dès leur plus jeune âge aux jeunes des Clans à compartimenter l’information.
Son guide s’arrêta soudain à l’orée d’une clairière d’aspect quelconque et se mit à humer l’air à la recherche d’une odeur particulière. Sa tête toute en longueurs se hocha avec assurance, bien que Shor’ka ne distinguât aucune senteur autre que celle, entêtante, des plantes et des fleurs forestières, ou celle, suave, de la sève et de l’écorce.
- Quelque chose, frère ? demanda-t-il.
Yaos le regarda comme s’il avait interrompu une offrande à Zal’jhan.
- Je cherche la piste, frère… Un camp n’est pas si facile à respirer.
- Tant mieux, approuva Shor’ka. Je ne voudrais pas que nos futures victimes nous traquent trop facilement.
- Pour que nous ayons des victimes, il faut déjà que je déniche les autres. Laisse-moi me concentrer.
Le troll se tut et recula d’un pas. Yaos se donnait parfois plus d’airs qu’il ne devrait. Après tout, rien ne lui promettait un destin supérieur au sien, alors pourquoi fallait-il toujours qu’il se comporte comme s’il s’adressait à moins valeureux que lui ? Même le chef de clan, son propre père de sang, devait parfois user de la force pour le remettre à sa place.
Shor’ka fit le vide dans son esprit, ce qui équivalait en termes humains à laisser dériver son imagination. Il saisit divers aspects de la clairière et les imprima dans sa mémoire, leur accordant toute son attention, avant de les repousser hors de lui-même. Il s’assit. C’était une danse, une étrange sarabande de couleurs et de formes qui venaient et disparaissaient, venaient et disparaissaient encore. On appelait ça Lashkor Thad, « Notre jeu », mais la plupart des Trolls évitaient de s’y abandonner, tenant cette habitude pour puérile. Lui trouvait cela relaxant.
Un coup de botte vint troubler sa dérive en heurtant le bout de la sienne. Son regard interrogateur croisa celui de Yaos, plein d’impatience et de détermination.
- C’est bon, frère, l’informa-t-il. On repart.
Il ne pouvait estimer combien de temps s’était écoulé, mais constata que des nuages en avaient profité pour s’amonceler dans le ciel, à peine visible entre les cimes des canopées. Ils étaient noirs et méprisants, pleins de colère contenue ; ils ne tarderaient pas à éclater.
En un instant il fut sur pieds. Si la localisation du camp – au plus profond d’Ajhan Kallo – leur était connue, elle lui semblait de peu d’utilité depuis qu’il avait aperçu la forêt pour la première fois : des hectares d’arbres, s’ouvrant comme une fleur dans toutes les directions, allant mourir dans le marais de Khroll au sud et épousant au nord le pied des Skalh Tham, les monts brumeux où demeuraient les Trolls des Montagnes. Les arbres se drapaient dans une superbe uniformément verte, de sorte que le jeune troll se demanda comment une quelconque profondeur pourrait être déterminée. Il avait fait part de ses doutes à son frère, mais Yaos l’avait immédiatement rassuré.
« Calme-toi, lui avait-il dit. Notre frère m’a expliqué très clairement le chemin. Une demi-heure de marche dans les sous-bois nous conduira au camp. »
C’était il y a quatre heures.
Yaos avait commencé par grommeler dans sa barbe, ou blâmer leur frère incapable de présenter un plan correct, avant de se rendre compte que Shor’ka faisait un responsable parfait pour tous leurs ennuis et de s’en prendre violemment à lui. Ils cherchaient maintenant un peu à l’aveuglette, humant l’air à la recherche des leurs. Ayant l’odorat le plus subtil, Yaos s’y collait.
- Tu as senti quelque chose ? demanda Shor’ka avec espoir.
- Mais non, je t’ai réveillé pour le plaisir… Bien sûr que oui. Nous avons dévié vers le nord trop tôt. Je crois qu’on est plus très loin.
- Cela fait trois heures que tu crois cela.
La mauvaise humeur semblait contagieuse.
- Si tu veux rester ici, te gêne pas, cracha Yaos avec dédain. T’as peut-être l’intelligence de ton côté, mais en traque, tu ne vaux pas mieux qu’un elfe.
Shor’ka recula vivement, surpris par l’insulte. Il faillit en venir aux mains, mais se maîtrisa. Ils n’avaient pas entrepris ce voyage depuis leurs terres natales pour se battre à quelques mètres de leur objectif.
- D’accord, capitula-t-il. Tentons ce que tu proposes.
Comme déclenchée par cette soudaine chute de tension, la pluie se mit à tomber, drue et purifiante, sans transition aucune. Sans transition aucune, les trolls s’élancèrent, redevenus de minces silhouettes accélérées à l’intérieur d’un décor trop lent.
D’aucuns s’étonneront sans doute de voir des trolls décrits rapides et minces, songeant à certains dictons qu’ils n’auront pas manqué d’entendre. La confusion se fait au niveau des Tham, les peuples cousins. Ainsi, lorsque les Nains des forges de Skalh Tham se vantent avec une note de respect de boire comme des trolls, ils font allusion aux trolls des montagnes et à leur endurance légendaire. Quand un pêcheur de la côte dort comme un troll, on l’associe avec un certain amusement aux trolls des îles, qui n’interrompraient sans doute pas leur repos quand bien même l’apocalypse se déchaînerait au-dehors. Mais parmi le Phal’gon Thak, le « peuple efféminé » qui se nommait elfes, c’est bien les trolls des forêts qu’on évoquait avec dédain lorsqu’on s’esquivait comme un troll devant une responsabilité, ou quelque autre occupation pénible. « Con comme un troll » était universel en revanche, bien que pas forcément justifié. A cause de leur langue aux sonorités aspirées et de leurs coutumes, les trolls nouaient peu de contacts entre Tham, encore moins avec les Thak. Il a toujours été plus simple de dénigrer l’inconnu que de chercher à l’évaluer.
Shor’ka n’aimait pas courir sous la pluie. Les gouttes troublaient déjà son champ de vision en temps normal, mais lors de ces déplacements, elles coulaient deux fois moins vite, entraînant deux fois plus de désagrément. Chaque goutte se parait d’une sorte d’identité propre au point qu’il pouvait presque leur associer un bruit individuel lorsqu’elles heurtaient la terre mouillée, une symphonie propre à lui faire perdre la raison. Si Yaos était affecté de la même manière, il n’en montrait rien, et le climat récent d’affrontement ne l’incitait pas à poser ce genre de questions. Il se contenta d’espérer que le camp se rapprochait vraiment. Il espéra se heurter à une sentinelle qui passerait par là et leur indiquerait la direction du camp.
Le vœu du troll ne se réalisa pas, puisque somme toute, si les vœux se voyaient exaucés aussi facilement, ils perdraient ce statut miraculeux qui leur donnait tant de charme. Cependant, rencontre il y eut. Mais le faciès canin, les yeux engoncés dans leurs orbites creuses, l’armure et la hache à deux mains du gnoll qui leur faisait face étaient loin de ce qu’il avait escompté.
Les deux frères réagirent un poil trop lentement : un hurlement de rassemblement jaillit de la gorge de l’animal, juste avant que le contenu de ladite gorge ne soit exposé à l’air libre par un coup de lance circulaire. Le reste de la meute était averti. Yaos soupira. Non qu’il redoutât le combat, évidemment, mais ils avaient déjà suffisamment de retard sans ce contretemps supplémentaire.
Dans un simulacre d’organisation et avec une lenteur pitoyable, huit gnolls apparurent, pensant probablement que leur déploiement coupait toute retraite. Shor’ka sourit ; il comptait au moins quatre façons différentes d’esquiver le combat, s’il l’avait souhaité. Mais s’enfuir sans raison valable n’était pas une attitude digne d’un troll, aussi Yaos et lui se placèrent immédiatement dos à dos, lances pointées vers le ciel. C’était à la base une position défensive, mais elle fit impression sur les assaillants, causa une petite hésitation dans leur démarche. Puis ils se jetèrent, agitant masses d’armes et haches comme s’ils pensaient le combat réellement équilibré. Ignorants.
Vingt-sept secondes plus tard, trois Gnolls regardaient d’un air éperdu les cadavres de leurs compagnons alignés sur le sol terreux. Yaos jeta un coup d’œil envieux à son frère ; il n’en avait tué que deux.
Les trois survivants jetèrent leurs armes à leurs pieds et s’enfuirent au pas de course, jappant misérablement. D’un même mouvement, les deux Trolls se servirent de leurs lances comme de javelots, et il n’en resta qu’un. Shor’ka adressa un signe de tête à son frère ; en tuer plus que lui aurait constitué une humiliation aux yeux de Yaos, chose qu’il n’avait pas de raison particulière de désirer. Son frère sourit.
- Je l’aurais eu en premier de toute façon, se vanta-t-il, avant de se lancer à la poursuite du Gnoll.
Juste avant qu’il ne la rejoigne, la créature poussa un glapissement de surprise comme une lance la transperçait de part en part. Elle continua à avancer sur deux foulées, tournoya dans un comique pas de danse et finit par s’effondrer sur l’herbe dans le fracas métallique de son armure.
Yaos s’immobilisa. Lorsqu’il se retourna vers son frère, ses yeux brillaient de colère. Shor’ka haussa simplement les épaules.
- C’était pas moi !
- En effet, confirma une voix sur sa gauche.
Tous deux coulèrent un regard méfiant dans cette direction, mais l’autre troll émergea du sous-bois sans signes d’hostilité. Il portait un uniforme vert foncé et arborait trois galons jaunes sur son épaule droite, un signe de fonction que Shor’ka reconnaissait pour l’avoir lui-même porté pendant un temps, dans leur clan natal : cet individu appartenait au Corps des Aigles.
Yaos semblait trop énervé pour remarquer ce détail.
- Comment oses-tu ? Cette vermine était mienne !
- Je t’ai jugé trop lent. J’ai agi en conséquence.
A sa manière d’énoncer platement cette phrase, il devait tenir son jugement en haute estime.
- Espèce de… glapit Yaos.
Ils auraient sans doute réglé ça en duel sans l’intervention de Shor’ka, qui se plaça entre les deux antagonistes et repoussa son frère en arrière.
- Regarde son uniforme, espèce d’idiot. Une sentinelle. Il peut nous conduire au clan d’Ajhan Kallo.
- Certes je le peux, acquiesça l’autre tandis que Yaos se figeait. Je le peux, si j’en vois l’utilité. Je vous ai vu vous battre. Le clan n’a pas besoin de faibles comme vous.
- Nous vous sommes recommandés par Shailan, répondit Shor’ka du tac-au-tac.
Cela produisit l’effet escompté. La sentinelle émit un sifflement qui alliait l’admiration au doute.
- Shailan, rien que ça ?
- Yep.
- Le Chasseur vous recommande…
- Yep.
- Je n’en crois pas un mot, conclut-il. J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer Shailan. Un être respectable. Jamais il ne recommanderait deux poids morts.
Yaos se remit à gronder. Si Shor’ka n’apaisait pas la situation, l’un des deux allait à coup sûr devenir un poids mort de façon définitive.
- Et pourtant, c’est bien le cas, coupa-t-il en s’arrangeant pour rester entre les deux trolls qui s’observaient en chiens de faïence. Que penseriez-vous que Shailan dirait, s’il venait à apprendre qu’un simple soldat de l’aigle se prétend plus apte que lui à évaluer qui possède ou non du potentiel ?
Tout le monde se tut, et Shor’ka vit sur les traits de la sentinelle que son argument faisait mouche. Ils allaient éviter la confrontation.
- Très bien, capitula-t-il enfin. Je vous conduirai au clan d’Ajhan Kallo, où vous subirez un test d’aptitude. Lorsque vous aurez échoué, nous aurons prouvé que Shailan n’a rien à voir avec vous, et nous vous renverrons d’où vous venez. Si toutefois vous respirez encore.
Il ricana en prononçant les derniers mots, affichant ouvertement le peu de crédibilité qu’il accordait à cette hypothèse.
- Je m’appelle Anor’pha, enchaîna-t-il. Bienvenue au clan Ajhan Kallo, bienvenue au clan de l’élite. Veuillez me suivre.