Voilà le topic pour le reveval du forum avec comme sujet : le mur.
Je me permets de refaire un petit rappel des règles, telles qu´elles étaient dans le topic de la première cession.
Ce topic sera celui sur lequel les participants au concours pour le thème de la première semaine devront poster leur texte.
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Le Mur
Le Hartwight Society Club de Londres regroupait les plus éminents, les plus puissants, les plus riches, les plus aristocrates, les plus intelligents membres de toute la capitale britannique. De tout le royaume très vraisemblablement. Fondée en 1806 par Sir Howard Hartwight, son objectif primaire avait été d’échafauder différents plans pour contrer les différentes attaques de Napoléon Ier. Et depuis la mort de ce dernier, toute la haute société de Londres n’avait cessé de se réunir au 23 Hartwight Street.
Les plus gros contrats du pays y étaient signés entre les plus gros industriels tandis que leurs épouses s’échangeaient les plus gros potins. Les artistes partageaient leurs idées en compagnie des nobles qui se plaisaient à écouter leurs théories afin de nourrir un débat lors d’importants repas. Et quand aucun festin n’était organisé, les femmes buvaient le thé et les hommes le brandy. Mesdames grignotaient des petits biscuits alors messieurs fumaient des cigares. Les fumoirs n’avaient d’ailleurs jamais eu de si forte signification qu’au Hartwight Society Club.
Dans l’un d’eux, quatre des plus honorables membres de l’établissement disputaient une partie de Whist. La rumeur de leur conversation se mêlait à l’étouffant nuage qui flottait dans le grand salon.
Jeffrey Caldwell. Lord Caldwell plus exactement, était un de ces privilégiés qui possédaient leur entrée à la cour. Il côtoyait chaque jour les plus fameux aristocrates du royaume et se vantait d’être un intime de la reine. En dépit de son inexpugnable antipathie et de son arrogance intrinsèque à sa fortune héritée, Lord Caldwell était très prisé au sein du club. Chacun jouant de talent et de flatterie pour s’accorder ses faveurs et à terme ; pénétrer Buckingham Palace.
William Paul Levigston était un savant. Inventeur du piston thermohydraulique, son brevet lui rapportait quotidiennement une rente des plus conséquentes. Forgé par la modestie, il détestait parler d’argent, et se disputer avec les gens. Sa sympathie au sein du club était unanime.
Nul n’arrivait à s’accorder à dire si la réputation de Steven Witten provenait de ses célèbres romans ou de son insatiable propension à multiplier les conquêtes. Bien qu’il fût fréquemment l’objet de plusieurs scandales, ce brillant écrivain réussissait toujours à se tirer des mauvais pas. Beaucoup croyait en une chance anormale ; bien peu savait que c’était grâce à son charisme fougueux. Presque désinvolte.
Enfin, le dernier individu à la table n’était autre que l’archevêque de Egunthey : Charles of Egunthey. Si l’homme peinait aux cartes, il excellait dans la diplomatie. L’unique chose à quoi pouvait être comparé son énorme ventre était son érudition, que tous s’accordaient à dire sans égal. C’est dire si l’ecclésiastique souffrait d’obésité.
Au loin dans la nuit, Big Ben sonnait onze heures. La partie commençait à peine à devenir intéressante. Lord Caldwell s’avérait être un fin joueur et Witten aimait sa stratégie longue et minutieuse. Levigston l’entendait d’une autre oreille et tentait de contrecarrer ses plans en s’appuyant sur l’infortune de l’archevêque. Celui-ci ne devait son salut qu’à une suite de mains chanceuses et de coup hasardeux.
— Dieu m’accompagne, se targua-t-il en remportant la partie.
— Dieu est un tricheur ! invectiva Steven en balayant ses cartes. Il ne favorise que ceux qui prient pour lui : c’est injuste …
L’imposant lord esquissa un sourire et entreprit de redistribuer les cartes.
— Que vois-je ! lança alors une voix rocailleuse dans le salon.
William propulsa dans les airs une impressionnante volute de fumée en guise d’agacement. Les doigts de Witten se crispèrent et Egunthey ne put s’empêcher de lâcher un soupir. Tous avaient reconnu Andrew MacLorsen.
Un certain nombre de banquiers dans Londres soupçonnait Andrew MacLorsen de comptabiliser bien plus d’actif que toute la famille royale réunie. Même si un doute planait au sujet de l’exact montant de son incommensurable fortune, nul ne s’interrogeait quant à son existence. Originaire d’Ecosse, il avait prospérait dans les jeunes Etats-Unis d’Amérique en prospectant des mines d’or dans le Nevada. Il n’arrêtait pas de se vanter d’être l‘instigateur de la ruée vers l’or et prétendait être l’homme le plus riche du monde.
Alors que personne ne le supportait en ces lieux, sa présence s’expliquait par le seul fait qu’il était le plus gros contributeur du Hartwight Society Club. Sans lui, l’aile ouest et le solarium n’auraient jamais vu le jour.
Les quatre hommes lui accordèrent un sourire hypocrite avant de se replonger dans le jeu.
— Je vois, fit Andrew sardonique.
Un silence assourdissant envahit la salle. L’archevêque se trémoussait fébrilement sur son siège et ne cessait d’envoyer des regards implicites à Levigston. Celui-ci préférait, tout aussi implicitement, laisser le soin à Steven Witten de congédier l’importun. Le scientifique comptait beaucoup sur le manque de tact de l’écrivain pour que MacLorsen s’en aille sans mot dire.
— William, s’exclama Steven avec véhémence, ne trouvez-vous pas qu’il y a une odeur de poussière dans l’air ?
Witten faisait là ouvertement référence à la prospection de l’or. Des tonnes de terres étaient excavées à l’autre bout du monde et la rumeur voulait que la poussière soulevée éclipsât le jour. Le visage de MacLorsen demeura impavide.
Lord Caldwell rit silencieusement en apposant une carte sur la table. L’archevêque se joint à lui, sans faire attention à la partie, qu’il perdit cette fois-ci.
— Dieu me fait simplement comprendre qu’il n’est pas là pour satisfaire tous mes désirs, dit-il.
— Allons ! Admettez que la chance tourne Charles.
— Il préférait se convertir au protestantisme plutôt que de l’admettre, intervint Levigston en rassemblant les cartes.
Le poing d’Andrew MacLorsen s’abattit brutalement sur la table. Elle vibra si fortement que le cendrier tomba à terre, la cendre se répandant sur le tapis persan.
— Misérables bourgeois arrogants.
Sa voix était calme et limpide, preuve d’une grande maîtrise de soi. Il se redressa et fusilla du regard les quatre hommes qui ne savaient pas comment réagir.
— Ce n’est pas parce que votre renommée et votre richesse vous a été acquise presque à la naissance que cela vous donne le droit de mépriser qui vous chante.
Il se tut pour mieux laisser son propos prendre de l’ampleur.
— J’estime que parmi tous les gens ici, je suis celui qui c’en est le mieux tiré ; car j’ai débuté avec seulement une pioche.
— Il ne faut pas vous emporter la sorte MacLorsen, répondit Levigston sans se départir. Cessez d’être aussi ostensible et peut être daignerons-nous vous porter plus de crédit.
— Sachez que si je me comporte de la sorte, c’est dans le seul but de vous faire prendre conscience que vous n’êtes pas le centre de l’univers.
Il fit le tour de la table d’un pas lent et sûr. Il lorgna longtemps sur les cartes.
— Je désire jouer avec vous, dit-il avec gravité.
— Certainement pas, trancha Witten.
— Alors en ce cas je vous mets au défi. Je vais vous poser une énigme, si vous trouvez la réponse, je partirais céans. Dans le cas contraire, vous me laisserez jouer.
Les quatre hommes se dévisagèrent mutuellement. Il était difficile de refuser une telle proposition dans la mesure où chacun se considérait comme détenteur d’un savoir et d’une perspicacité hors du commun. Tous acquiescèrent avec résignation. Toutefois, ils fondaient de grands espoirs sur la résolution de l’énigme. Un arriviste nouveau-riche comme MacLorsen ne pouvait pas avoir d’énigmes qu’ils n’aient déjà entendu ou qu’ils ne connaissaient auparavant.
— Fort bien, dit-il avec s ans dissimuler sa satisfaction. Ma question est la suivante : lorsqu’un coq pond en haut d’un mur, de quel côté tombe l’œuf ?
L’archevêque d’Egunthey s’éclaffa de rire. Il s’époumona et regarda ses amis qui semblaient partager la même euphorie.
— C’est ridicule, protesta Lord Caldwell. Je refuse de …
— De quoi ! Vous mettriez votre honneur en jeu pour une question aussi anodine ?
Andrew jubilait.
— Rien de plus facile, affirma Levigston en allumant un cigare. L’œuf tombe du côté vers lequel a pondu le coq.
— Trop cartésien William, déclara Witten sans quitter du regard MacLorsen qui s’asseyait dans un fauteuil non loin. Je dirais que l’œuf ne tombe pas et reste sur le mur.
— Trop contradictoire, fit Egunthey. La réponse est pourtant évidente ; l’œuf chute du côté que Dieu a décidé. Car le Seigneur est omnipotent et est le maître des destins de toute chose.
Il se retourna alors soudainement vers le richissime homme d’affaire qui secouait la tête en signe de négation.
— Diable ! s’écria l’archevêque, c’est insoluble.
— Certainement pas, rétorqua Levigston d’un air mystérieux.
Il appuya sa tête contre sa main. Il réfléchit moins d’une minute, sans prêter la moindre attention aux regards intrigués de ses amis ni à son cigare qui se consumait lentement.
— C’est un problème d’ordre scientifique, affirma-t-il avec assurance. Tout dépend de la forme de l’œuf, de la vitesse à laquelle le coq le pond, de la force du vent à ce moment là ou encore de la pression ambiante. Selon quelques calculs approximatifs, je dirais que l’œuf tombe vers le nord.
Nouvelle négation. Levigston soupira d’exaspération.
— C’est juste qu’une résolution scientifique n’est pas possible. Si aucune donnée n’est précisée, c’est qu’elles sont inutiles. Prenons plutôt le problème de façon philosophique, proposa l’écrivain. Le mur est peut-être une allégorie du hasard lui-même, et on peut considérer l’œuf comme la vie de tout un chacun. Ainsi, le hasard, passif, imposant et incontournable, dicte ses choix au monde. Il ne s’agit donc pas de savoir où l’œuf tombe, mais plutôt de déterminer pourquoi.
— Grotesque, ajouta Caldwell qui ne médita pas une seconde les tergiversations de l’écrivain. Un coq ne pond jamais sur un mur, mais dans un poulailler. Dès lors, on se fiche de savoir de quel côté est-ce, puisque l’œuf tombe dans le nid.
Les quatre hommes essuyèrent à nouveau un « non » de la tête de MacLorsen. Le jeune homme arborait un regard innocent, et semblait davantage se délecter de la panique qui saisissait les quatre notables que du vin qu’il buvait.
Ils ne voulaient absolument pas d’Andrew dans leur cercle de jeu, pourtant le fait était qu’en dépit de leurs présumées vastes connaissances, aucun d’entre eux ne s’avérait capable d’entrevoir la solution.
— Donnez un indice, implora l’archevêque, de grâce !
— Lorsque j’étais dans le Nevada, personne ne me donnait d’indice sur l’emplacement des filons d’or.
Witten commençait à s’inquiéter.
— Reprenons depuis le début, bredouilla-t-il. Le problème central est le mur. L’œuf va d’un côté ou de l’autre. Mais lequel ?
— Il tombe à droite, se risqua Levigston.
— Non, se contenta de répondre MacLorsen.
— La réponse est toute trouvée en ce cas, ricana Lord Caldwell. L’œuf chute à gauche.
— Non.
— Devant, derrière ? supplia Egunthey.
— Non.
— C’est de la tricherie que de ne poser une énigme sans réponse, hurla Witten en agitant les bras.
Des regards réprobateurs d’autres membres du fumoir l’assaillirent.
— Si je vous dérange, quittez la pièce vieux schnocks !
— Calmez-vous Steven, asseyez-vous Bon Dieu, modéra l’archevêque. MacLorsen va nous donner la réponse.
Levigston et Caldwell ne cherchèrent pas à trouver d’autres explications et se turent. Les quatre hommes, suant, firent le plus grand silence pour écouter le millionnaire. Celui-ci déplia ses bras et se leva doucement de son fauteuil. Il s’avança sereinement et prit place à la table. Puis, il attrapa le paquet de cartes et commença à les distribuer d’un geste vif et précis. Il prit son jeu et le déplia tranquillement alors que les quatre individus se noyaient dans l’attente. Il parla alors d’une voix neutre :
— Les coqs ne pondent pas d’œufs, c’est l’affaire des poules.