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La ligne 99

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
03 juillet 2007 à 05:56:09

Ça fait très longtemps que je n´ai pas posté quelque chose (je sais, le titre est laid, mais c´est une ligne que je prends tous les jours à Montréal alors bon), et voici donc une nouvelle qui date de quelques mois et que j´avais écrite pour un devoir. Merci à ceux qui liront. :-)

Juste comme ça, je suis au courant que l´utilisation de l´imparfait est inappropriée, mais je viens seulement de m´en rendre compte, et comme ça n´agacera que les pointilleux (s´il y en a!) qui liront...

À l’horizon, la broussaille et les terrains vagues se succédaient dans un fatras confus et malodorant. La ville devait s’arrêter là; seulement la ligne 99 allait plus loin, contournant le quartier industriel, qui avait déjà connu une activité importante, mais qui avait rapidement été déserté plus de dix ans auparavant, et qu’on ne fréquentait plus guère que pour en dénoncer le dépérissement écologique.
Je ne savais pas pourquoi le trajet restait le même : je devais, chaque fois, parcourir les huit kilomètres du quartier industriel, en rejoignant, en sens inverse, le point par lequel j’y étais arrivé; comme personne n’avait plus rien à y faire, il m’arrivait d’aller un peu vite, car l’endroit, plus encore que le reste, était pénible à traverser. À un moment, la route longeait une carrière de sel désaffectée, qui plongeait vers le centre en une série de niveaux plus ou moins réguliers, pour atteindre une profondeur de cent cinquante mètres. Une importante quantité d’eau s’y était d’ailleurs accumulée, formant un lac à la profondeur difficile à évaluer par endroits; il arrivait quelquefois que des baigneurs y soient retrouvés morts, fracassés contre des rochers à peine possibles de discerner, car l’eau de pluie, mélangée au fond sablonneux, y était devenue opaque et boueuse, et reflétait parfois l’éclat du jour dans un miroitement gluant et sinistre. La ligne de transport, par un concours routier, devait embrasser la périphérie de la mine à quatre reprises; notamment près d’un virage particulièrement serré, qu’on avait longtemps hésité à déplacer, mais qui, en vue de la restructuration prochaine, avait fini par demeurer en place.
J’ai souvent rêvé de percuter la rambarde à cet endroit et de plonger, hurlant, vers le gouffre que les entrepreneurs y avaient creusé. Seulement le sacrifice des passagers me gênait quelque peu, et l’idée qu’on se ferait de moi ensuite m’apparaissait ne pas correspondre à la réalité; je n’ai jamais eu l’âme du tueur et du reste, il y avait, dans la mort, une perspective que je ne pouvais pas supporter : celle d’une disparition, d’une extinction complète et définitive de ma conscience, spécialement dans le cas où elle surviendrait dans l’isolement; car enfin cela confirmerait à tous l’état de mon actuelle folie.
Voilà donc pourquoi, ce matin-là, j’entamais la section industrielle l’esprit ailleurs; je m’arrêtais machinalement aux intersections souvent désertes, sans égard pour le peu de passagers qui montaient parfois; je devinais leur air fatigué sans même les voir, je respirais leur ennui en silence, leur routine et leur abattement. Quelques visages familiers me saluèrent d’un air froid. Je répondais peut-être, je ne sais plus.
Chaque fois, la progression au cœur du quartier industriel me donnait l’impression de pénétrer dans un terrain inconnu et vaste; c’était l’entrée dans un paysage lunaire qu’on ne se remémorait plus que par un sentiment de malaise grandissant; plus profondément je m’enfonçais dans la région, plus les manufactures se faisaient rares, au point où il arrivait parfois que je perdis littéralement la notion de l’existence humaine, croyant avancer sur le plateau d’une réalité trompeuse, et qu’il me fallut saisir le volant de toutes mes forces pour atténuer l’impression de vide qui secouait mes membres.
J’ignorais si j’étais atteint de quelque trouble mental. Aux seuls instants où cette possibilité m’apparaissait devenir une évidence, et où, en fait, ma vie n’était plus pour moi qu’un souvenir vague et inconfortable, je me trouvais derrière le volant de cet autobus, au plus profond du quartier industriel, à ruminer en silence, hésitant, chaque fois, à tirer le volant d’un quart de tour; le gouffre était là depuis toujours, sombre et effrayant, et pourtant la tentation m’était grande d’y plonger. Cette carrière avait sur moi une emprise qui dépassait ma compréhension; il suffisait que je m’en approche pour que, de plus en plus, je ne songe qu’à elle, et que cette obsession grandissante, qui m’avait d’abord terrifié, se métamorphose en un sentiment de nécessité, et qu’elle appelle au terme de tout ce que j’avais vécu jusque-là.
J’ai jeté un coup d’œil en arrière : les sièges étaient à moitié remplis, et quelques passagers s’étaient assoupis, écrasés par la chaleur du jour qui s’accumulait à l’intérieur depuis notre départ. Une atmosphère irréaliste et suffocante s’accentuait depuis quelques kilomètres et, à l’horizon, le paysage prenait l’aspect flou des canicules. Aucun passager n’était monté depuis que l’on avait quitté la ville à proprement parler; la route poursuivait, depuis une dizaine de minutes, son sillon laborieux entre les rochers et une flore clairsemée. Je savais qu’au prochain détour, le parcours entreprendrait une dernière ligne droite qui se poursuivrait, de là, pendant à peine un kilomètre avant que n’apparaisse un imposant chantier en contrebas; il y aurait, un peu plus loin encore, la profonde carrière à ciel ouvert. Déjà sa perspective m’horrifiait.
Je sentais la sueur couler sur mon front, et de nouveau mes mains se crispaient sur le volant. Ma conduite devenait ferme et saccadée, et pourtant lente à réagir, au point où l’on aurait facilement pu me croire ivre. Il me sembla que le trajet s’était allongé sensiblement. D’un coup, je ressentais cette émotion familière et enivrante qui s’était si souvent emparé de moi; et alors un grand abattement me saisit soudain. Mes forces me quittèrent, et le peu de conviction que j’avais toujours eue disparut en un instant.
Je risquai un nouveau regard en arrière, et constatai avec horreur que tous les passagers sommeillaient. Aucun qui ne puisse témoigner de sa présence consciente, qui ne puisse encore me retenir ici en exigeant des indications sur un autre itinéraire, ou en se plaignant de la chaleur. Personne qui ne fut ici, avec moi, pour me rappeler qu’il était là.
Cette perspective me troubla encore davantage. Ma vue s’assombrissait, mon siège m’apparaissait inconfortable et brûlant. Toute cette répétition, chaque jour, une scène que je rejouais inlassablement…
La solitude amollit enfin mes articulations, et je relâchai graduellement le volant. Puis, soupirant, je posai les mains sur mes genoux, et appuyai sur l’accélérateur alors que la route, à moins de cinq cents mètres, amorçait le virage qui surplombait le chantier inondé. Cette perspective me plaisait. Elle était, oui, ce qui mettrait un terme à cet ennui perpétuel, à cette crainte grandissante de mourir sans avoir vécu.
Du vacarme produit par le moteur et le vent brûlant qui s’engouffrait par les fenêtres, je crus néanmoins percevoir une plainte; et rapidement, sans doute alerté par les secousses anormales qui ébranlaient le véhicule, la plainte grandit. Et je compris alors que cette plainte, que j’avais cru être celle d’un enfant apeuré, venait du fond de ma propre gorge, et qu’une partie de mon esprit résistait toujours à l’abandon auquel je venais de me laisser aller.
Tout de suite la chaleur sembla perdre de son intensité, et ma vue devint plus claire. Je repris le volant en main et, au bout d’une seconde de réflexion, je relâchai la pédale de l’accélérateur au moment où la courbe, à quelques dizaines de mètres, apparaissait dans un silence apaisant. Je ralentis encore et observai brièvement les passagers à l’arrière; pour la plupart, ils étaient toujours assoupis. Ceux qui avaient ouvert les yeux observaient le paysage avec indifférence; c’était comme si, par une force extérieure, cet accès momentané de folie m’avait été pardonné; je pris à cet instant la décision de ne plus jamais conduire, là ou ailleurs.
Cette résolution me procura un soulagement inespéré. À travers la sueur qui me brouillait encore la vue, je réussis même à sourire. Et c’est à ce moment, au plus fort de la courbe, que j’aperçus un chien errant affalé au centre de la route; je tournai instinctivement le volant vers la droite, perdant toute adhérence, allant directement percuter la rambarde, qui céda sans résister, et, hurlant d’incompréhension, je plongeai vers le gouffre qui s’ouvrait devant moi.

Moicesmoi
Moicesmoi
Niveau 10
05 juillet 2007 à 01:22:37

Lu. :)

Bah... Rien à dire, c´est bon, y´a une bonne chute, enfin tout ça quoi. C´est bien, c´est bon, Seskoisa. Bonne continuation :-)

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
05 juillet 2007 à 04:24:03

Hé bien, content que ça t´ait plu, et content d´avoir été lu! ^^

Noval
Noval
Niveau 8
06 juillet 2007 à 15:49:43

Hé, c´est toi Seskoisa du forum Québec? ^^ Je lirai dès mon retour. :)

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
07 juillet 2007 à 00:19:41

Oui, c´est moi. :-)

SkySoft
SkySoft
Niveau 10
09 juillet 2007 à 21:31:29

Euh, l´utilisation de l´imparfait est... =)

Atmosphère sombre, lourde, suffocante même avec la chaleur et l´impression de lassitude et de déperdition du chauffeur...
Vraiment bien écrit, avec quelques fautes néanmoins^^.
Et la chute est en effet bien amenée. Du bon boulot!^^

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
10 juillet 2007 à 05:04:10

Hey, ça faisait un moment! :)
Content que ça t´ait plu, et je sais pour l´imparfait :-p , mais j´ai pas encore trouvé la motivation de gaspiller presque dix minutes pour réajuster le tout...
En passant, des fautes? J´peux avoir des précisions? :-)

SkySoft
SkySoft
Niveau 10
10 juillet 2007 à 12:01:47

Euh, non, parce que j´ai la flemme et en plus parce que celle que j´ai cru retrouver n´en était en fait pas une, alors du coup il n´y en a peut-être pas!^^

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
10 juillet 2007 à 23:49:26

Ah d´accord, tu es pardonné. :coeur: :-p

Seskoisa
Seskoisa
Niveau 10
13 juillet 2007 à 21:55:15

Personne d´autre n´a lu? :)

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