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Le vampire de l'Opéra

[Darky]
[Darky]
Niveau 10
01 juillet 2007 à 21:09:09

J’étais là, penché au balcon les jumelles dans la main, je regardais en bas cette masse stupide qui se mouvait rapidement pour trouver le fauteuil correspondant à leur numéro.
De ma loge, ce spectacle semblait irréaliste, comme grotesque.
Je méprisais ce public prolétaire, ces humains puants et méprisables.
Un homme, jeune, séduisant dans son habit de gentilhomme du XIXème siècle m’apporta une coupe champagne, je la pris et le regardant a peine, je lui ordonnai de ne plus me déranger.

La rumeur courait, les voix devenaient de plus en plus fortes, j’allumais une cigarette.

Le rideau se leva, la nuit se fit. Seul dans la pénombre de cet opéra dantesque une petite lueur rougeâtre autour de laquelle virevoltait, parfois soudainement, parfois lentement – comme le sang dans les artères d’un mourant – une fumée opaque. Je jouais longuement avec la fumée, la crachant comme un dragon. Le silence se fit.

Les musiciens, tenant leurs violons s’assirent, certains arrivèrent les mains vides, ils prirent place sur le fauteuil vide devant la contrebasse, le violoncelle et les percutions. Enfin vinrent les vents, trompette, hautbois – si doux à mes oreilles – trombone et les clarinettes.
La foule applaudit, moi je restai de marbre.
Et puis mon regard se porta sur les coulisses, dont cinq silhouettes venaient de sortir, quatre hommes une femme. Voila les solistes et le maestro. Ils étaient magnifique, dans les costumes trois pièces en queue de pie pour les hommes et en robe de soies pour cette femme étrange.
Harmonique, Castra, Demi tierce et Baryton prirent place autour du Maestro.
Au même moment cent cinquante hommes et femmes prirent place à l’arrière de l’orchestre.
Le cœur entrait en scène !

Les applaudissements cessèrent, une fois encore le silence se fit.
Le chef d’orchestre leva d’abord sa baguette, frappa deux fois son pupitre à l’aide de celle-ci.
Dans l’assistance du coeur on se raclait la gorge.
Les archers frottaient les cordes rêches des violons, le bruit vint à mon oreille, et il me sembla qu’à cet instant précis seul moi pouvais entendre.
On jouait ce soir le Requiem de Wolfgang Amadeus Mozart.

Les arches suivaient avec un accort parfait, presque mystique le rythme effréné de la baguette.
J’étais fasciné, prodige de la cohérence, je m’oubliait pour ne plus que regarder les yeux de ces hommes et femmes qui flirtaient tantôt avec la partition tantôt avec la baguette.
Le maestro leva sa main, le cœur clama son nom. Le canon de ces cent cinquante solistes me prit d’effroi, me colla sur mon fauteuil. Quel prodige, j’étais devant la création divine, devant moi Dieu commandait aux éléments de s’entrechoquer pour ne faire plus qu’un. Le ciel s’ouvrit, les ondes lourdes des tambours frappèrent les parois de l’opéra pour venir se nicher dans mes oreilles, la terre apparut devant mes yeux. Le cœur se tut, les violons les suivirent. Je transpirais, j’étais en transe.
Mes yeux ne voyaient plus que cette femme en robe de soie blanche qui venait de se lever.
Elle était tellement laide, derrière son visage ridé et déformé semblait se cacher toute la souffrance des hommes, une sorcière, voilà ce qu’elle m’évoqua.
Lorsqu’elle ouvrit la bouche, je m’attendais à entendre une harpie mourir mais ce fut tout autre, par un prodige que ma qualité de démon ne peut comprendre, cette femme clamait la mort tout comme un éphèbe. J’étais fasciné encore, j’oubliais sa laideur, j’étais devant la grâce incarnée, le spleen idéal. Je pleurais, moi qui n’avais plus d’âme, j’oubliais mon désir de sang qui m’obsédait jusqu’alors.

Alors je compris, maintenant cela me semblait évident, comment être passé à côté de cela pendant tant de siècles ?!
Maintenant je savais, Dieu m’avait pardonné, il m’acceptait dans son royaume…

Je m’étais assis sur mes genoux, les paumes des mains collées l’une à l’autre : je priais

Notre père, qui êtes au cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne vienne que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne nous notre pain de ce jour. Ne nous soumet pas à la tentation, et délivre nous du mal.
Amen

Dans cette missive divine je l’avais vu, un grand œil de feu, de lave ses paupières.
Il avait brûlé les miennes.
A mon oreille il avait parlé. Ces mots était douleur – Sûrement parce que j’étais un être impur…encore, mais bientôt viendrait mon heure – je sentais ces paroles rêches sur mon cou, elles pénétraient mon crâne, se logeaient dans l’hypothalamus du cadavre d’humain que j’avais été il y a des siècles. Maintenant elles n’étaient plus que signal électrique descendant ma colonne vertébrale. Le Verbe de Dieu habitait mon corps.

Je me suis levé – tout est allé si vite – mes yeux crachaient les larmes de sang, l’eau bénite que produisait maintenant mes glandes lacrymales creusait mes chairs et mon globe oculaire.
La rédemption avait commencé, mon corps mort depuis déjà tant d’années percevait.

J’étais démon me voilà ange.
Par je ne sais quelle divinité je m’étais retrouvé dans un lieu tout autre.
Un immense couloir, infini sable de part en part, de mon côté droit des porte en bois nacré couleur crème étaient séparées par de magnifiques tapisseries représentant des scènes bibliques.
Ces portes faisaient face à un magnifique parc. De petits arbustes taillés en carré ou en pyramide que la lune rendait étincelants se faisaient face jusqu’à la nuit sombre et froide d’une immense forêt.
Accrochés à une montagne au loin, d’énormes nuages crachaient leurs éclairs

Je me retourné de nouveau vers la porte, elle était ouverte. Ma contemplation de cette nature aurait-elle duré si longtemps ?
Une odeur de sucs et de musc se dégageait de la pièce. Des bougies au miel étaient supplantées dans des boudoirs fins et raffinés.
Il entrait, oui "Il" car à ce moment même je n’étais plus aux commandes de mon cadavre, c’était Dieu qui guidait mes pas.
Dieu, mon Dieu, ce Dieu qui n´a toujours été qu’amour pour moi. Il a seulement fallu que je lui permette de combler le vide occasionné par la perte de mon âme.
Il entrait dans cette chambre du XVII ème siècle. Au fond, un lit à baldaquin, cerné de rideaux de toile de feutre rouge…au milieu de drap de soie noire, une femme vêtue de soie blanche…la soliste !

Tout s’accélère. Que se passe-t-il, il me semble que je la désire, j’oublie encore sa laideur. C’est Dieu qui me l’ordonne. Depuis le début, je l’entends, Possède la, possède la !
Je lui fais l’amour, tout la nuit durant. Il lui fait l’amour toute la nuit durant, il me semble.
Maintenant je veux la mordre, la vider de son sang que mes saccades sexuelles ont rendu chaud.

Avec mon poinçon je lui ouvre le cou, une petite plaie sur la veine, le sang sort lentement.

J’y appose mes lèvres, au contact de ce sang chaud et oxygéné, mon cœur mort accélère, mon sexe se dresse. Je ne peux plus me retenir, je lui casse le cou pour faire meilleure prise à ma bouche. Je jouis, enfin…elle est morte.

La voilà froide et blanche comme sa tunique. Je l’allonge confortablement pour son dernier sommeil, son sommeil éternel.
Je me sens étrange, me questionne, pourquoi Dieu m´a-t-il fait ange de la mort.
La réponse m’apparaît : l’allégorie du mal se trouve devant moi, allongé dans un lit de soie.
La Mascarade est finie, je suis un repenti.
Je lève les yeux, un homme me regarde, un sourire magnifique orne son visage d’ange blond.
Il ressemble à l’aiglon que j’avais côtoyé en Autriche il y a deux siècles. Dans la paume de sa main ouverte, une flamme brûle, elle m’éblouit, me brûle les yeux. Lucifer, avait enfanté Satan.
J’avais tué Satan, Lucifer venait se venger. L’apporteur de lumière était la, sous mes crocs.
Il était l’ange de lumière, j’étais l´ange de la mort. Dieu m’avait fait don d’armes bien plus destructrice que les siennes…l’amour.

Il court dans le couloir. L’orage est sur cette demeure – suis-je en enfer ? – je cours aussi.
Les portes s’enchaînent. Je cours, ma transformation s’effectue, mon dos se déchire, mes omoplates s’écartent laissant place à deux trous béants. Deux ailes noires en sortent.
Je les maîtrise les replis sur elles-mêmes pour ne pas heurter les murs, mais cela ne suffit pas, elles sont trop grandes, je ne peux pas le suivre.

Alors comme dans un songe, le couloir s’ouvre, se déchire, comme Moïse devant la mer Morte, le voilà immense, il grandit encore, il devient salle, une salle gigantesque sans mur ni toit. Me voila face à mon ennemi, à son ennemi, à notre ennemi.

Il ne bouge plus. Le grand Lucifer n’est plus. Il n’est plus qu’un adolescent blond, d’une beauté stupéfiante – Pourquoi ressemble-t-il tant à l’Aiglon – il pleure.
Ses larmes sont de la lave, son cri est celui d’un agneau étranglé.
Ses grands yeux bleu flamme se pose sur moi, sur mon cœur, il a l’air tant enfantin.
Je m’approche de lui, il se lève, prêt à se défendre. Je le prend dans mes bras prêt à le mordre, mais c’est trop dur, sa peau de lave refroidit, je sens ses larmes chaudes sur mon cou..
Mes ailes se mêlent aux siennes, nous sommes maintenant dans un cocon de plumes.
Je le regarde, Lucifer, et je lui souris, l’amour me transperce. J’approche ma bouche, mes lèvres sentent alors un liquide chaud.

Ma langue se mêle à la sienne, ma main prend la sienne, nos yeux se croisent timidement.
Pendant ce langoureux et intense baiser je sens sa peau se craqueler, alors je ferme les yeux, je veux profiter encore quelques secondes de cette extase.

J’ouvre les yeux, me voila seul, j’ai de la cendre sur les lèvres. Je ferme une dernière fois les yeux pour me rappeler une dernière fois ce moment d’amour pur, et puis qui sait peut-être devrai-je faire un rapport une fois là-haut – Mais je sais au fond de moi que dieu ne m´a jamais abandonné –

J’ouvre les yeux, devant moi un cadavre, celui de l’homme à la coupe de champagne.
Le Mort baigne dans une flaque de sang. Sang qui coule de mes lèvres. Autour de moi des hommes ont braqué des pistolets, je veux m’envoler, retrouver Dieu mais mes ailes ont disparu.

Alors je cours, je ferme les yeux je cours le plus vite possible.

Les balles partent, presque toutes en même temps, elles pénètrent tout mon cadavre, mon cadavre d’ange de la mort, d’ange de l’amour. Mais je ne ressens plus rien je ferme une dernière fois les yeux, me voilà dans la grâce absolu, j’entends encore les sirènes des gyrophares.

Je suis entouré de blanc, me voilà pur, détaché de mon cadavre, Dieu m´a accueilli dans son royaume.

Notre père, qui êtes au cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne vienne que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Ne nous soumet pas à la tentation, et délivre nous du mal.

Je n’entends plus les sirènes…

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