Une nouvelle banale, comme toutes les nouvelles du monde...
A un an, j’enviais mon frère ! C’est vrai quoi ! Il avait six fois mon âge, et il pouvait se saisir sans peine des gateaux que maman laissait sur la table, (qu’est-ce qu’elle était grande cette table !) juste en tendant la main. Et moi, depuis mon berceau, je le regardais et je l’enviais.
Certes, il partageait avec moi, et à sa place j’aurais fait pareil. Mais lorsqu’il n’était pas là, je me retrouvais noué à la ceinture de cet « engin » qui me tenait à distance des quelque nourriture alléchante. Parfois j’entendais maman dire : « non mon chéri, je ne peux pas te laisser gambader seul, il y a des produits toxiques dans les armoires ! » Elle ne compenait rien cette idiote ! Pourquoi aurais-je voulu aller goûter des produits qu’on utilise pour laver les sols ? comme si un truc clair et liquide appelé « javelle » pouvait avoir autant de goût qu’un cookie ! De nouveau j’enviais mon frère, car sa langue dénouée parvenait à argumenter des excuses très constructives, et j’avais hérité de ce talent, mais il me manquait une langue malgré tout…
A six ans, j’enviais mon père, cet homme de haute taille, fort et malin comme un singe ! Curieusement, il avait réponse à tout ! Il savait pourquoi manger des légumes était important, et aussi comment additionner des chiffres énormes. Quand on dessinait, ses personnages étaient bien plus vraisemblables que les miens ! J’étais gêné. Et puis, il ne faisait pas que répondre, il me posait aussi des questions aux réponses toujours très intéressantes. Je ne saurais en citer comme ça, car les choses qu’on apprend, on ne se souvient à qui on les doit (vous vous rappelez qui, pour la première fois, vous a expliqué que 2 plus 2 font 4, vous ?)
A dix ans, j’enviais mes amis. Deux avaient déjà tiré sur une cigarette ! Un avait même prétendu, un soir ou nous jouions à vérité ou gage, qu’il avait glissé sa main dans la culotte d’une fille, et que celle-ci l’avait giflé. En imaginant la scène, j’avais ressenti comme une drôle de sensation dans le bas-ventre, un truc mou qui devient du, bref, vous voyez de quoi je parle ! Et ça ce n’était encore rien ! Je vous parle pas de ceux qui avaient déjà passé une nuit dans la forêt dans des tentes, ou de ceux qui avaient vaincu au bras-de-fer des grands de treize ans ! Et puis je me suis rendu compte que la plupart de ces histoires étaient fausses, qu’on s’était moqué de moi à de maintes reprises, que mon père commençait à douter avant de répondre à mes questions (celles du genre : « papa, d’où ils viennent les bébés ? »), et que mon frère était trop débordé de travail avec ses « aiquations du second degrez » pour que j’enviasse sa situation de pré-adulte.
A seize ans, j’enviais personne ! Bordel, c’était quoi ce système pourri et sans avenir ? Qui étaient-ils, ces gens, pour nous dicter nos conduites, nous dire comment avancer, nous dire ce qui était bien ou mal ? J’avais des rêves plein la tête, autant que des doutes… rien ne semblait concret : un jour je voulais être une rockstar, le lendemain je décidais que porter le costume et enseigner à l’université était ma destinée… puis, lorsque sombrant dans un état d’incertitude profond, je réalisais que rien de tout ça ne semblait fait pour moi, je déprimais… pour repartir en flèche lorsque, déterminé, je parvenais à barrer sur ma gratte le terrible accord de « FA » dans un tempo élevé, ou récoltais une moyenne de 9/10 en Anglais, devançant de ce fait les intellos de ma classe… Et puis je découvrais qu’à mon âge, beaucoup de gens avaient déjà réussi à jouer des concerts, ou passé leur BAC, et je retournais dans un état de déprime somnolent et glandouilleux ! Non je n’enviais pas les autres ! Je les haïssais !
A vingt-cinq ans je m’enviais ! J’étais beau, jeune, intelligent… Je venais de passer ma licence et « langues anciennes » et j’enseignais à Paris la littérature comparée. La musique égayait mes soirées, et j’avais pris conscience de son pouvoir, sans pour autant avoir jamais vendu un seul disque, lorsque ma puce m’avait regardé, les yeux exorbités, enchainant à la suite le solo de « Voodoo Child » et le riff de Layla. Elle s’appelait Laura, et je chantais cette chanson comme si « Laura » avait été son vrai titre. J’étais heureux ! Tout me souriait ! Je n’enviais personne, mais je m’enviais, ce qui n’était pas le cas neuf ans plus tôt. Je commençais à comprendre ce pour quoi j’étais fait…
A quarante ans, j’enviais le passé, la jeunesse, et les autres, avec leur bouille qui me rappelait tant cette figure énergique qui me caractérisait à vingt-cinq piges ! Le bonheur se faisait monotone. Enseigner me lassait, et ma technique musicale n’impressionnait plus guère de monde, vu que mon monde entier m’avait déjà applaudi pendant quinze années de passion musicales. L’envie d’un renouveau se faisait cruellement ressentir, et je savais que Laura éprouvait ce même sentiment. Il nous arrivait de bouder, de ronchonner, car le feu qui brûlait entre nous semblait s’éteindre, se raviver, mais s’éteindre de nouveau, et la lassitude de ma vie était de plus en plus pénible à supporter. Heureusement je pouvais toujours compter sur mon corps, encore robuste, pour me recycler dans la course à pied, la natation et le jardinage, mais l’instinct des années de jeunesse avait disparu, bien que je m’en languissais, au fil du temps.
A soixante ans, je n’enviais que la nature immortelle, je sombrais dans la mélancolie. Mon corps m’abandonnait, mes enfants quittaient la maison tour à tour, et il ne restait que Laura avec qui nous partions quelques fois en balade pour tuer le temps. L’idée d’effacement se faisait ressentir : mon travail, mes enfants, ma santé, ma beauté, ma jeunesse, mon énergie, tout s’était envolé si rapidement ! Ce n’était plus du doute, comme de mes seize ans, c’était une certitude : ma vie avait entamé sa courbe ascendante vers la fin. Peut-être avais-je acquis une certaine sagesse, une certaines vision des chose plus posée qu’avant… mais cette vision posée était claire : je n’étais plus rien !
A quatre-vingts ans, j’enviais la mort ! Ma Laura m’avait quitté. La santé empirait et les amis se perdaient de vue, partaient eux aussi ou perdaient la tête, tout comme moi, en regrettant le temps de nos vingt ans. Beaucoup de choses m’énervaient : particulièrement le monde moderne, qui n’était que bruit et sauvageries technologiques. Heureusement je trouvais une consolation à vivre parmi mes petits-enfants, à les aider par ma sagesse, à les épater avec mes anecdotes et mon humour intarissable, mais la solitude me rattrapait une fois leur « au revoir papy, à un de ces quatre » déclamé.
Finalement, je mourus, comme tout être, me remâchant en tête les mots suivants : « J’ai eu une belle vie, je n’ai manqué de rien ! J’ai connu la joie plus que la souffrance… mais je pense que si je m’étais arrêté plus tôt, plus jeune, j’aurais vu la mort comme une fatalité, et non comme un soulagement ! »
Si ce message pouvait éveiller les sens de ceux qui ont encore la beauté, l’intelligence, le talent, la créativité, l’humour, le respect, la forme, la passion ou la joie de vivre, j’aimerais leur dire qu’il ne faut finalement envier que le temps présent, car l’instant présent sera un jour, lorsque nous serons vieux et pourris, l’instant du passé que l’on regrette amèrement…
Carpe Diem !