La porte s´ouvrit sans grincer. Surprenant, dans un décor ou tout s´accordait pour vous donner la chair de poule. Lampe brisée, murs verdâtres, carreaux noircis de boue. Mais le Lieutenant Carl ne semblait pas attacher grande importance à ces détails. Sûr de lui, il franchit le seuil et s´avança sans hésitation. La tête levée, il estima la hauteur du bâtiment: bien que l´ombre empêchait quiconque voudrait en discerner le plafond, il ne faisait aucun doute que le Lieutenant Carl y parvenait sans peine. Puis un cri se fit entendre. Un horrible cri. Un de ces cris sinistres, inhumains, mêlés à un gargouillis infâme, que même les téléfilms d´horreur n´oseraient reproduire. L´oeil vif, Notre Héros tourna instantanément la tête vers ce qui semblait être l´origine du bruit. D´un geste détaché, il repoussa une mèche rebelle, ajusta son immense imperméable noir, et sortit une paire de lunettes de sa poche. Noires, évidemment. Il les glissa sur son visage ciselé de Héros, et s´élança.
Chacun de ses mouvements faisait bruisser son imperméable, mais il se mouvait avec vitesse et agilité. Il parvint au fond du bâtiment, devant une petite pièce. La porte était rouillée, les rideaux tirés. Le tout ne donnait pas envie d´y pointer le nez, mais le Lieutenant Carl n´est pas troublé par ce genre de considérations. Une ombre passa devant les rideaux : un homme, sans doute, à la bedaine conséquente. Le Lieutenant Carl sortit sans un bruit un revolver de sa poche intérieure. Il fit jouer un mécanisme inconnu, de sorte que l´arme produisit un clac. Vous savez bien, le clac élégant de l´arme du Héros.
Il dégaina de la main gauche un énorme sabre de l´étui fixé à son dos, le tout dans un crissement viril. Les deux mains occupées, comment pourra-t-il, vous demandez-vous, ouvrir la porte rouillée de la petite pièce de l´homme grassouillet ? Voyons, un peu de sérieux, notre Héros passera par la fenêtre.
Faisant écho a nos pensées, le Héros courut vers les rideaux et plongea, sabre et revolver les premiers.
Barns se demandait qu´est-ce qu´il pouvait bien foutre la. Il s´était réveillé il y a quelques instants, allongé sur le sol de cette pièce. En face de lui, une jeune femme. Cette situation aurait pu lui être agréable, étant donné le peu de relations avec des femmes - non virtuelles - qu´il pouvait recenser ces derniers temps. A ceci près que la jeune fille en question était ligotée et que du sang coulait de sa bouche entrouverte. Etait-elle morte ? Barns s´était approché pour vérifier, mais des qu´il lui toucha le cou la gueuse se mit à hurler. Il tomba sur son séant, surpris par le cri. Il s´essuya le visage, plein du sang craché par la captive. Qu´elle était cette comédie ? La femme gémissait maintenant doucement, sans paraître le voir. Il se leva, essaya d´ouvrir la porte : verrouillée. Il se mit nerveusement à marcher dans la petite pièce. Il se remémora sa soirée, pour deviner comment diable il avait pu atterrir ici. L´entreprise était difficile, son esprit était encore embrumé par l´alcool. Il était allé chez Joe, comme tous les samedi, avait fait une partie de carte avec Pierrot, Joe et Bouille. Puis ce type bizarre l´avait abordé et...
Le fond de la pièce s´écroula dans un bruit de verre brisé. Les rideaux s´affaissèrent, et des fragments de vitre volèrent dans la pièce. Barns se jeta a terre. Quand le vacarme s´interrompit, il glissa un oeil. Une fenêtre ? Derrière des rideaux ? Il faisait tellement sombre qu´il ne l´avait même pas remarqué. Plus rien ne bougeait. Il s´approcha, et discerna une forme enveloppée par les rideaux. Il souleva le tissu.
« Qu´est ce que c´est que ce bordel? »
Un type était allongé la, baignant dans son sang. Un espèce de guignol habillé d´un grand manteau noir, avec une tête tout droit sortie d´une pub pour parfum. Une sorte d´épée le traversait de part en part. Barns commençait réellement a trouver la situation irréelle. Mais dans tous les cas, deux cadavres dans une même pièce était un bien grand nombre, bien trop grand pour Barns. Puisque la fenêtre était désormais ouverte, autant filer. Il se pencha, jeta un dernier regard au cadavre quand un objet attira son attention.
« Jolies lunettes de soleil... »
Il enfila la paire de lunettes, enjamba le rebord de la fenêtre, et sortit de l’entrepôt.
« Ok guys. Notre homme n’est pas un débutant. Il se fait appeler le Lieutenant Carl, et ça fait un bout de temps qu’il nous plombe nos deals. Aujourd’hui, il est temps d’en finir. »
M. Peroni affectionnait tout particulièrement cette phrase : il est temps d’en finir. Quand il la prononçait, il inclinait légèrement la tête vers l’avant et fronçait les sourcils, à la manière d’un acteur de cinéma. M. Peroni aimait beaucoup le cinéma, plus précisément les films de mafia italienne. Jim soupçonnait d’ailleurs que son accent italien exagéré et ses costumes bon marché n’étaient autres que des marques d’admiration de M. Peroni envers le personnage qu’il aurait aimé être. Au lieu de quoi, il dirigeait une vague organisation de trafic de drogue – si on accordait la désignation d’organisation de trafic de drogue à un groupe de trois personnes qui vendaient du cannabis aux jeunes étudiants de la Côte – , mais prenait son rôle de leader très au sérieux.
« Je me suis arrangé pour attirer notre Lieutenant Carl dans ce bâtiment. J’y ai foutu ce poivrot de Barns et une putain, puis j’ai fait courir le bruit que ce guignol avait kidnappé une donzelle, et le tour était joué. »
- Qu’est-ce qu’on va faire, boss ? demanda Billy. On appellait M. Peroni ‘Boss’ parce que ça lui plaisait bien.
- On va buter ce con. »
Oulà. Fourguer du cannabis coupé a la mort au rats à des paumés de South Beach c’était une chose, mais buter un ex-flic reconverti dans la chasse au criminel c’en était une autre .
« Tenez ». M. Peroni nous tendit deux énormes revolvers, plus gros encore que ceux des films au cinéma. Le poids de ces joujous dans nos mains était considérable.
« On va cueillir ce salaud à la sortie du hangar. Je le tire, vous vous me couvrez. » Jim et Billy n’avaient foutrement aucune idée de ce que pouvait bien vouloir dire ‘couvrir’ quelqu’un, mais ils avaient en revanche bien saisi le fait que ça allait être le Boss qui tuerait machin Carl, et pas eux.
M. Peroni alla se poster derrière une grande caisse métallique qui jouxtait l’entrée du hangar, suivi par ses deux hommes de mains. Il sortit son propre revolver, et s’accroupit en position de tir, identique à celle des commandos des films de cinéma.
Barns mit bien dix minutes à trouver la sortie de l’entrepôt. Son manque de pratique sportive cumulée au caractère incongru de la situation avaient fait naître deux grandes auréoles sous ses bras, et ce fut moite et haletant qu’il sortit du bâtiment. Alors qu’il pensait ses malheurs terminés, il entendit un bruit sur sa droite. Lorsque il se tourna, il vit trois hommes accroupis qui le visaient avec d’énormes revolvers.
’Sale journée, on dirait.’
L’homme était bien plus gros que ce a quoi M. Peroni et ses acolytes s’attendaient, mais il correspondait sans nul doute a la description de la rumeur : il portait des lunettes de soleil noires.
- Feu ! Feu ! s’écria le Boss. Abattez moi ce fils de chien !
Le cri du Boss fit l’effet d’un éléctrochoc aux deux hommes de main, qui s’empressèrent de lever leur arme vers le Lieutenant Carl.
M. Peroni tira le premier : son énorme revolver émit une détonation assourdissante, et le Boss fut projeté en arrière par le recul de l’arme. Il s’effondra, entraînant dans sa chute Jim et Billy, sur le point de faire feu.
Barns s’était souvent demandé comment il mourrait. Dans un accident de voiture ? Entre les cuisses de la grosse Maggie, trahi par son cœur trop fragile ? Ou dans son lit, vieux et seul ? Jamais il ne se serait imaginé qu’il allait mourir de la main de gangsters, de vrais gangsters, sans même savoir pourquoi. A la vue des trois revolvers, il sentit son cœur s’emballer.
Le premier coup de feu fit un bruit incroyable, et Barns ferma les yeux en criant. S’ensuivirent plusieurs autres coups de feu, ponctués par des cris. Quand Barns osa ouvrir les yeux, ce qu’il vit le dépassa. Les trois types étaient par terre, allongés dans une mare de sang. Si les deux premiers avaient les yeux grands ouverts et des taches inquiétantes sur la chemise, le troisième semblait dormir comme un bébé, une jolie bosse ornant son front.
« Qu´est ce que c´est que ce bordel? Comment… » Renonçant à comprendre la journée abracadabrante qu’il venait de vivre, Barns partit en criant sans demander son reste.
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