Je monte la gamme
Pratiquant encore et encore mes partitions,
Imaginant des morceaux,
Cherchant les notes les plus rapides et les plus faciles à produire,
Mais aussi les plus inattendues,
Les moins faciles à comprendre et à reconnaitre pour ceux qui ne savent pas déchiffrer la musique.
J’ai mal.
Je voudrais pleurer.
Enfin, je m’arrête.
Et le temps d’une dernière inspiration, je m’élance et joue.
Je souffre.
A mesure que je joue, je souffre.
Heureusement, personne ne peut voir mon visage.
Je me suis enfermée dans cette pièce avec mon piano et mon deuil.
Je voudrais pleurer.
Et entame une fois de plus ce morceau que je t’ai destinée.
Il est vrai que c’est beau, mais si douloureux…
Cette musique c’est un hurlement de douleur.
Un cri de désespoir de quelqu’un de vivant à un mort.
Je fixe les notes, petites taches noires sur une partition trop blanche.
Je n’entends plus vraiment ma musique
Mais la douleur est comme anesthésiée.
je ressens encore les coups rapides et violents.
L’explosion régulière de mon cœur entre mes côtes.
Les coups de mes doigts sur mon piano.
Les notes changent, ce que j’entends n’est pas de la musique.
Je n’entends que le bourdonnement du sang dans mes veines .
Et le bang de mon cœur qui résonne dans ma poitrine.
Les touches de mon instruments deviennent tiède
Si je ferme les yeux j’ai l’impression que mon piano est vivant.
Que c’est un être vivant qui écoute, compatis et soufre avec moi.
Que c’est la présence qui a disparu.
Car aujourd’hui je me sens plus seule que jamais.
Je m’arrête un instant.
Mon cœur a cessé de battre.
Le vide et le silence m’entourent.
Le temps flotte sur une barque, hors de la rivière.
L’univers lui-même s’est arrêté pour contempler l’affolante beauté de ce morceau plein de souffrance.
Hier… ou peut être ce matin tu es mort sur la route…
Je pose la main sur ce piano qui était le tien.
Et déjà, les touches commencent à se rafraîchir entre mes mains,
Perdant son illusion de vie.
Redevenant glaciales.
Glaciale comme du marbre.
Celui d’une pierre tombale qui se referme sur les vivants...
Je ferme les yeux .
J´entends des pleurs.
Ce ne sont pas les miens, du moins je crois.
Cela fait un moment que je n´ai plus assez de larmes pour abreuver les ruisseaux de mon visage.
Ces pleurs sont les lamentations de ma musique.
Elle pleure à ma place.
Un poids sans nom pèse sur ma poitrine.
J´ai mal, tellement mal
Je me demande jusqu´à quel point,
Quel terrible et ultime seuil, cette douleur non charnelle peut aller.
A présent, je suis profondément convaincue que mourir de tristesse est plus que possible.
Ma main tremble.
Et finalement j’appuie sur la dernière note.
L’ultime note de ton requiem...