Navré pour le retard, j´étais à une soirée chez un copain et je viens juste de rentrer donc voilà mon piti texte en espérant que cela vous plaise et qu´il y ait davantage de participants.
— La fin du Monde —
Quelques feuillets froissés s’entassaient dans les coins, formant avec la poussière un agrégat informe noirâtre. Une odeur de papier usagé flottait paresseusement dans l’air comme un soupir d’été, elle se mêlait à la faible lumière que filtraient les stores fermés pour créer une atmosphère diffuse et reposante. Pourtant, en dépit de ce calme apparent, l’immense salle accusait un triste évènement.
Pierre regarda songeur les piliers d’acier qui arboraient des allures de squelettes, puis passa sa main sur le mur. Plusieurs semaines auparavant, des papiers, des annonces et des directives s’éparpillaient sur le vaste tableau d’affichage, à présent vide et percé de milliers de trous, résultat de longues années à endurer l’assaut des punaises. Certaines anecdotes lui revinrent à l’esprit, provoquant une once de mélancolie qu’il réprima rapidement. Il se contenta de rire en souvenir de toutes ces années passées ici. Son rire résonna mollement sur les parois livides avant de s’estomper dans le néant.
Il s’approcha d’une des fenêtres, et examina un petit espace coincé entre un poteau et une paroi de contreplaqué jauni par le tabac. Une semaine plus tôt, son bureau se trouvait là, à la fois près du radiateur et de la climatisation et vu sur le parc de la petite cour adossée à l’immeuble. Convoité par nombre de ses collègues, il avait usé de ruse et d’astuce pour conserver son petit territoire contre les envahisseurs trop envieux. Il repensa à toutes ses heures de travail, éreintantes, mais haut combien passionnantes et sources d’une immense satisfaction personnelle. Maintenant, il n’avait plus rien hormis une poignée de trombones tordus et un stylo, rongé à son extrémité, trônant à terre ; cadavres du bon vieux temps. Hélas, un temps désormais révolu et terni par un futur incertain.
Pierre se retourna brusquement. Une étrange sensation l’étreignit, semblable à un déjà-vu, différent cependant. Il eut la vague impression un court instant que les lieux regorgeaient encore de vie avec ses collèges courant entre les bureaux. Il regarda même un instant la porte d’à côté avec une appréhension indicible, conjuguée de peur et d’envie, de voir quelqu’un surgir de la pièce voisine pour l’avertir de la prochaine réunion.
La porte s’ouvrit alors brusquement. Un cri de stupeur s’échappa de la bouche de Pierre, qui recula instinctivement.
Une silhouette improbable se dessina dans l’embrasure de la porte, avant de s’avancer dans la lumière d’un pas sourd. Un visage au nez écrasé surmonté d’une paire d’yeux fatigué siégeait en haut d’un corps maigre, nageant dans un uniforme trop ample. C’était Maxime, l’éternel concierge, déjà là avant l’arrivée de Pierre, et toujours là même après le départ de tous les employés.
Il regarda d’un air circonspect Pierre avant de refermer la porte derrière lui.
— Bonjour, fit-il simplement.
— Bonjour, répondit Pierre.
Peu de mot pour beaucoup d’émotions. Chacun entretenait des souvenirs très forts à l’égard de ce lieu, engendrant cependant une peine commune.
— C’est la fin, intervint Pierre dans un soupir en levant les yeux au plafond. Cela devait bien arriver un jour de toute façon. Dommage qu’elle arrive si tôt.
Maxime opina de la tête. Puis, il s’approcha de la fenêtre pour admirer la ville qui s’étendait au dehors. Tous deux avaient en mémoire le vacarme incessant des bureaux, couvrant tout autre bruit, et à présent ils s’étonnaient presque de percevoir ce murmure insidieux qui résonnait faiblement dans la salle.
— Qu’allez-vous faire ? s’enquit Maxime.
Pierre chercha difficilement dans sa tête. L’avenir lui semblait désormais si sombre. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait faire. De toute façon, toute volonté s’était dissipée en même temps que l’annonce de la fin. La fin de tout. La fin du Monde. Le Monde s’écroulait. Tout le monde avait bien tenté de se mobiliser, d’agir, de corriger les erreurs, en vain. Le Monde touchait à sa fin, nul ne pouvait l’ignorer, et en dépit du peu de temps qu’il restait avant l’échéance funeste, personne ne voulait s’en convaincre.
— Je ne sais pas, répondit-il avec gravité. Je pensais bien à … mais c’est grotesque.
Cette hésitation toucha Maxime qui plissa ses sourcils. Il comprit que Pierre avait bien quelque chose en tête, mais qu’il refusait de divulguer.
— Avec ce qui nous arrive, plus rien ne peut paraître grotesque.
Pierre sourit. Voilà bien une grimace que visage n’avait plus arboré depuis des semaines. Maxime avait parfaitement raison et il lui dit ce qu’il rechercher.
— Vous avez de la chance, il m’en reste un dernier.
Maxime s’inclina légèrement puis quitta la salle. Il ne revint qu’au bout de longues minutes avec entre ses mains un objet rectangulaire soigneusement empaqueté. Il le palpa un instant avant de se décider à le donner à Pierre non sans un air de navrement.
Ce dernier s’en saisit avec précaution et le calla sous son épaule. Sans mot dire, il remercia le concierge d’un regard implicite qui suffit aux deux hommes à se transmettre réciproquement leurs émotions. La parole eut été insuffisante et autrement plus douloureuse. Pierre se retourna et partit définitivement, sans se retourne.
Il traversa la ville sans prêter la moindre attention à son activité bouillonnante. Tout lui paraissait à présent dérisoire aux yeux de ce qui se passait. La fin du Monde. Tout allait s’arrêter inexorablement dans les prochains jours et rien ni personne ne pouvait l’empêcher.
Sa maison se profila dans les rues tortueuses de son quartier. Le ciel était lourd et l’air coltigineux. Pierre étouffa un rire en pensant que c’était de circonstance. Il entra dans sa grande maison et posa le paquet sur la table du salon. Il traîna ses pieds jusqu’à son canapé où il se servit un verre de vin. Le liquide s’écoula doucement dans le verre, seul son dans une maison vide.
Pierre fit tournoyer le breuvage sans quitter des yeux le paquet. La fin du Monde pensa-t-il, et toi tu t’encombres de souvenir inutile. Il réprima des larmes et se leva. Il but une gorgée puis entama le papier kraft. Il déballa le paquet avec une lenteur irréelle et sortit du carton un cadre de bois renfermant une feuille de papier.
Ce fut sur le rebord de sa cheminée qu’il posa le cadre entre un trophée datant du lycée et un sablier chiné dans une brocante. Pierre recula et lit à voix haute la phrase écrite en lettres capitales, s’étalant presque toute la page :
— « La fin du Monde ».
Un titre accrocheur pour un dernier article d’une dernière édition. Pierre s’enfonça dans son fauteuil et se resservit un verre. Toujours sans quitter des yeux le cadre qui brillait pauvrement à la lueur du jour mourant.
Le Métropolite
Faits divers
« Hier soir, un homme, Pierre Dusren, a été retrouvé mort dans sa demeure dans la banlieue de Paris. Il se serait suicidé par pendaison. Ancien journaliste du journal Le Monde, il n’aurait pas supporté la liquidation de celui-ci et encore moins le chômage. Tous ses confrères lui rendront un dernier hommage place des Capucins en compagnie de ses proches. Le lieu et la date des obsèques n’ont pas encore été fixés. »