Conte du désert
On raconte qu´un nomade parcourait le désert à la recherche de son dromadaire égaré lors d´une tempête. Il rencontre un homme et lui demande s´il n´a pas vu son dromadaire.
L´homme lui répond :
— Ton dromadaire est-il brun ?
— Oui !
— Est-il borgne ?
— Oui !
— A-t-il la queue coupée ?
— Oui, oui ! Où est-il ?
— Il a la gale et porte un chargement de dattes ?
— Exactement, où l´as-tu vu ?
— Je ne l´ai pas vu, j´ai seulement aperçu ses traces.
Comment ? Tu te moques de moi ! Dis-moi où tu l´as vu !
Le nomade, incrédule, lui demande alors de l’accompagner chez le Khadi de la ville. Le magistrat mis au courant s´adresse à l´homme :
— Comment peux-tu donner une description aussi détaillée du dromadaire sans l´avoir jamais vu ? Avoue tout ou je te jette en prison !
L´homme hésite un instant avant d´expliquer :
— J´ai seulement aperçu ses traces dans le sable chaud. Cela m´a suffi pour tout savoir de ton dromadaire.
Le magistrat s´enfonce dans son siège, renfrogné.
— Comment savais-tu que le chameau était brun ?
— Parce qu´il se désaltérait au puits des M’razigs, à l´oasis d’Eschtawo, et il y a laissé quelques-uns de ses poils. Allez-y et vous les verrez flotter à la surface de l´eau.
— Cela ne dit pas comment tu savais que le dromadaire est borgne ! intervint magistrat d´une voix tonitruante.
— Les palmiers près du puits sont légèrement écorchés, preuve que l´animal avait un problème de vision. Allez-y et vous verrez l’écorce meurtrie.
— Mais il fallait bien que tu le vois pour savoir qu´il avait queue coupée ! s´exclama le nomade.
— Les dromadaires fouettent les branches des hautes herbes quand ils boivent, or elles étaient intactes. Allez-y et vous verrez les bosquets tout entiers.
— Ne joue pas avec la patience, s´indigne le magistrat. Ce ne sont que des déductions !
— Je ne devine rien. Je suis simplement très attentif et j’ai appris que l’animal transportait des dattes car j’en ai vu qui jonchaient le sol près du puits. Allez-y et vous verrez les fruits à terre.
Un silence s´abat la salle, le magistrat demeure muet et le nomade embarrassé.
— Et ce n´est pas tout ce que j´ai vu.
— Parle dans ce cas, ordonne le magistrat.
— Les traces dans le sable sont asymétriques, montrant que l´animal été malade. J’ai simplement eu de la chance de penser que l’animal avait la gale. Allez-y et vous verrez les empreintes sinueuses dans le sable chaud.
— Il ne doit être bien loin alors, dit le nomade heureux de savoir qu’il avait une chance de retrouver son dromadaire.
— En effet, il doit être tout proche, opine l´homme d’un ton énigmatique. Mais ce n´est pas tout ce que j´ai vu, encore une fois. Il y avait d´autres traces, d´hommes, incontestablement des M’razigs car c´est leur puits. Allez-y et vous verrez leurs tentes dressées un peu partout.
— Il suffit d´aller les voir et de récupérer mon dromadaire, s´exclama joyeux le nomade.
— Peut-être, marmonna l´homme. Mais je ne pense pas que l’animal y soit encore. J´ai suivi ses traces, celles de ses pas et des dattes.
— Où menaient-elles ? s’enquit le magistrat.
— Vers le marché, répond l´homme. Allez-y et vous les verrez, le vent n’a pas dû les effacer.
Le nomade se lève, prêt à partir dans le marché.
— Je doute qu´il y soit encore, interrompt l´homme tranquillement.
— Comment ça ? font en même temps le nomade et le magistrat.
— En plus des traces, j´ai aperçu quelques pièces au sol.
— Malheur à moi, sanglote le nomade, mon dromadaire a été vendu !
— Pas d´inquiétude, console l´homme, à terre gisait un morceau d’étoffe rouge. L´homme qui détient l’animal et donc vêtu d’un habit dont il manque un morceau.
— Jamais je ne le retrouverai, se lamente le nomade. La ville est trop grande.
— Erreur, dit l´homme. Car cette personne est dans cette salle, juste à côté.
Le nomade se tourne et voit le magistrat qui tente maladroitement de cacher son étoffe pourpre, déchirée au niveau du cou.