Bonjour, je tente de vous faire part d´une deuxieme nouvelle, du fantastique...
J´espère que vous apprécierez ce début. Bonne lecture.
___
Deus ex machina
Alea Jacta Est
Les hommes se sont trompés.
Tous ceux qui se trouvent ici le savent. Parce que tous se sont trompés.
« Henry. »
Un nom prononcé comme une prière, une voix comme un filet d’espoir, la dernière marche d’une quête qui se termine ici. L’homme a vieilli, depuis trois mois, il a la barbe et les cheveux blancs. Mais ce mot, remonté du fond de ses entrailles, a le timbre du cri d’un gladiateur. Celui qui, autrefois, implorait la pitié de César.
Henry ne répond pas.
« Dick. »
Dick ne répond pas. Et parce qu’on ne peut s’appeler par son nom, le vieillard prononce le sien. C’est la première marche de la folie qui fait claquer ce mot.
« Edward... »
Mais Edward ne répond pas.
Leurs yeux ne frémissent pas. Leurs lèvres sont sèches. Leurs visages blancs. Et leurs cœurs battent. Très fort.
Ils ne comprennent pas.
Ils ne savent plus ce qu’ils doivent comprendre.
Edward prend une longue inspiration.
« Nous avons commencé, et nous étions seuls. Nous avons travaillé, étudié, expérimenté... créé. Seuls. Et nous sommes seuls à tout savoir. Alors parlons. »
Pour la première fois depuis cette longue minute où tout s’est terminé, Edward s’est tourné vers ses compagnons. Il a parlé, en regardant Dick, en regardant Henry. Il a parlé à ses amis. Il a voulu les voir.
Mais il ne voit que leurs profils. Ces moitiés de face aux traits figés et aux regards morts. Ils l’entendent. Ils doivent l’entendre. Il est trop tard pour tout arrêter, il est trop tard pour tout abandonner, il est trop tard pour se décourager et dire que tout est vain, car tout est réussi, tout a marché selon les attentes. Le résultat est absolument parfait.
Mais il n’est pas trop tard pour oublier.
« Dick. Henry. Prenons une décision. »
Néant.
Gigotements.
Devant lui, Edward les a vus, a vu leurs corps sursauter, leurs muscles se tendre, un instant. Il a vu la lueur de vie qui a animé leurs faces. Un sursaut, un instant. Un instant, une seconde de plus. Il n’est pas encore trop tard pour tout.
Lui aussi l’a senti, a senti ce mouvement dans l’air, ce remous. Il a blanchi, encore, mais n’a pas cédé. Une larme, ce n’est pas céder.
« Il vit... et nous aussi. Je vous en supplie... »
Et Dick tourna la tête vers lui. Mais pas Henry. Pour Henry, peut-être, était il vraiment trop tard.
« Nous avons réussi, Edward. Nous avons... réussi. C’est... merveilleux, non ? »
Il a les larmes aux yeux, mais il ne pleure pas. Il hésite encore, à pleurer de joie, ou d’effroi.
« Non, ce n’est pas merveilleux, Dick. Ce n’est pas ce que nous voulions. »
Il ment, et il le sait.
Les lèvres de Dick s’étirent en un gigantesque sourire. Edward commence à perdre espoir. Son compagnon est heureux. L’expérience a satisfait ses attentes. Son rêve – leur rêve – est devenu une réalité.
Et si Dick est heureux, alors tout est perdu, rien ne peut s’oublier.
« Pas ce que nous voulions ? Regardez, regardez le, Edward. C’est un enfant.
- Oui. Ce n’est encore qu’un enfant. Nous avons donc encore une chance. »
Incompréhension sur le visage de Dick. Tout est perdu. Edward le sait désormais.
« Une chance de quoi ?
- De nous en débarrasser. »
Et Edward a pu le voir. Cette lueur de meurtre dans les yeux de son ami.
« Vous êtes fou. On ne le détruira pas.
- Réalisez à quel point il est dangereux, Dick.
- Réalisez son existence. »
La solitude. Immense voile sans ombre et sans lumière qui recouvre son corps et sa conscience. L’oubli s’y enfonce sans tristesse, les souvenirs volent, glissent et tombent par delà le ciel de son entendement.
« Concevoir sa réalité, Edward. C’est la seule chose à faire. »
Henry vient de parler. Edward ne l’a entendu que derrière l’écume de sa conscience, il a englouti ces paroles dans le tourbillon de son esprit sous-jacent, comme l’écho lointain d’un rêve qui file à toute allure.
« Il n’existe pas. Ces trois mois n’ont jamais existé. Si nous avons vécu ensemble durant tout ce temps, si nous avons été seuls, alors nous ne nous sommes jamais rencontrés. Et rien ne s’est produit, rien. Si nous oublions, nous ne perdrons rien. »
Battements.
Le rythme cardiaque des trois hommes a encore accéléré d’un seul coup.
« Pensez-vous réellement pouvoir l’oublier, Edward ?
- Je sais oublier ce que je ne comprends pas. »
