Chapitre 1 : L’œil d’ambre
An 410 du Grand Age.
Il était plus de minuit lorsqu’une voix déchira le silence qui régnait dans la maison.
« Nawel ! Nawel !
- Je crois qu’Edorwen vous réclame Nawel.
- Cet enfant ne s’endormira donc jamais sans que je lui raconte une histoire, soupira une femme qui se réchauffait près de la cheminée dans laquelle un feu ronronnait doucement. »
La chaude lumière qui se dégageait de l’âtre autour de laquelle un homme et deux femmes étaient assis et discutaient illuminait la pièce, éclairant les chaises installées en demi-cercle devant elle et les nombreuses étagères chargées de livres qui étaient appuyées contre les murs. Dans l’air flottaient des senteurs mélangées de sucre et de miel qui émanaient de la cuisine et des bouquets de plantes séchées suspendus aux énormes poutres de bois sombre qui soutenaient le plafond. Nawel se leva du fauteuil dans lequel elle somnolait et grimpa l’escalier de bois qui montait jusqu’à l’étage. Une fois arrivée en haut, elle se mit à longer un étroit couloir éclairé par de minuscules lanternes qui, accrochées aux murs à gauche et à droite de chaque porte, renfermaient des feux follets brillant d’une faible lueur argentée. Elle s’arrêta un instant plus tard devant l’une des entrées puis l’ouvrit et pénétra à l’intérieur d’une petite chambre. Comme dans toutes les pièces de la maison, l’encadrement de chaque ouverture était orné de feuilles et de lianes entrelacées façonnées à même le bois, et le mobilier était décoré d’entrelacs soigneusement travaillés et sculptés avec une finesse extraordinaire. La beauté et la grâce des ornements s’accordant parfaitement avec la simplicité des couleurs des murs et des meubles aux nuances brunes, vertes et grises, il régnait à l’intérieur de la salle, comme dans l’ensemble de la maison, une harmonie douce et reposante.
Dans un coin de la chambre, un jeune garçon était assis torse nu sur son lit, ses grands yeux bleu foncé se posant sur la femme qui venait d’entrer et plongeant alors profondément dans son regard empreint de sagesse. La lumière argentée des Trois Lunes brillant dans le ciel illuminait son visage angélique qu’encadraient avec souplesse des cheveux châtains mi-longs qui tombaient en désordre sur ses joues ou se dressaient en bataille sur sa tête.
« Tu devrais déjà être en train de dormir Edorwen !
- Je n’ai pas sommeil, dit l’enfant. »
La femme s’approcha de lui et l’observa attentivement. Elle remarqua alors qu’il ne souriait pas et qu’il n’avait pas cet air enjoué qu’il affichait habituellement chaque fois qu’elle venait le voir dans sa chambre. Ce regard, sombre et grave, bien trop sérieux pour un enfant, ne lui était pas familier et inquiéta la nourrice.
« Quelque chose ne va pas Edorwen ? demanda-t-elle.
- Dans deux jours c’est mon anniversaire, dit-il d’une voix rauque, j’aurais dix ans. Puisque papa et maman m’ont dit qu’ils viendraient me chercher à ce moment et que toi tu m’as promis de tout m’expliquer, je voudrais que tu me racontes maintenant l’histoire de Sellän, de l’Ancien Age, de la naissance des Ténèbres et de l’Ordre de l’Epée. Tu m’as dit qu’ils viendraient à cause de tout cela. »
Nawel vint s’asseoir doucement près de lui et dit après un long moment de silence :
« Tu as le droit de comprendre mon enfant, mais je ne peux pas tout te dire, seulement ce que je sais. »
L’enfant la regardait avec une attention dévorante tant il l´admirait, elle, cette femme sage qui l’avait éduqué tout au long de son enfance et l’avait bercé de mille et une légendes. Elle aurait bientôt soixante ans mais, malgré toutes ces années où elle avait foulé le sol de Sellän, malgré toutes ces années où le temps avait creusé de fines rides sur son visage fin au teint pâle, où il avait coloré d’argent ses longs cheveux noirs et chargé de souvenirs ses yeux d’un vert profond, témoins d’une vie longue de plusieurs décennies, malgré tout cela, elle était belle, semblable à une reine dont la beauté immortelle traverse les malheurs du temps sans en souffrir, disparaissant telle les pétales d’une fleur se refermant le soir pour mieux s’épanouir aux premiers rayons du soleil le matin. C’était ainsi qu’elle apparut aux yeux d’Edorwen cette nuit là et ce fut telle la gardienne d’un savoir perdu se transmettant de générations en générations qu’elle commença à conter son histoire.