La vie est faîte de tant d´habitudes, qui nous enveloppent, nous protègent et nous bercent dans un petit cocon de certitude. Et s´il est bien une habitude à laquelle je tiens, c´est celle de me lever chaque matin très tôt, d´aller à la boulangerie pour m´acheter quelques croissants et une baguette de pain chaud. J´aime par dessus tout cette petite marche matinale de cinq minutes dans les rues de mon village, surtout l´hiver alors que la nuit se termine sous mes pas. Et puis , ce premier contact humain de la journée : cette vendeuse aux cheveux fins et au regard angélique devait être l´exception qui confirme la règle selon laquelle les boulangères sont des femmes grosses et laides. Elle, était non seulement jeune mais aussi, il faut le dire, très jolie, et parfois il arrivait que nos regards complices se croisent lorsqu´au moment de me rendre la monnaie, nos mains s´effleuraient alors que son mari était déjà plongé dans un sommeil profond.
Mais ce matin là, elle était pour ainsi dire étrange. Pourtant, la matinée avait commencé comme d´habitude, mais lorsque j´arrivai dans la boulangerie, elle me ferma la porte au nez. Elle me regardait de derrière la vitre avec un regard sombre et colérique. Puis elle alla derrière son comptoir et commença à recompter des pièces, ou à repositionner quelques croissants, ces mêmes croissants que je regardai avec envie de derrière la vitre, dans un froid hivernal et une nuit ténébreuse qui commençaient à me glacer le sang. J´étais habitué pourtant à cette ambiance, et je sais mon village tranquille, mais la réaction étrange de la vendeuse m´enlevait mes certitudes.
Je commençai alors à taper à la vitre, doucement d´abord, et comme elle ne réagissait pas, je frappait plus fort en criant "je veux mon pain moi ! et mes croissants ! c´est quoi cette histoire ?" Mais elle fît toujours mine de ne rien entendre. Puis quelques larmes entreprirent de sortir de leur prison oculaire pour s´évader et s´écouler le long de ses joues. Elle parraissait si triste, si desarmée ! Et moi j´étais derrière la vitre, je ne pouvais rien faire du tout. Je ne comprenais pas.
Elle me regarda un instant, s´arrêtant de sangloter, puis elle prit un stylo, une feuille et écrivit quelque chose qu´elle mit ensuite sous mes yeux, contre la vitre.
Il était marqué : "ne revenez plus ici."
Je pris alors mon calepin et mon petit crayon et je lui écrivit : "pourquoi ?"
Elle me répondit alors, toujours par écrit :"parce que, vous me faîtes du mal, je ne veux plus vous voir c´est tout, respectez ma volonté, s´il vous plait, partez."
Le jour commençait alors à se lever tout doucement. Je vis une vieille femme au loin, c´était MMe Berno, je crois, qui allait chercher son pain. Elle était très matinale, comme moi.
Je jetai pour la dernière fois un regard à la vendeuse : elle me regardait avec un regard suppliant, triste. Et elle était toujours aussi belle.
Je fîs alors un salut de la main à MMe Berno, j´adressai un sourire à la vendeuse en disant "bien", puis je pris le parti de rentrer chez moi, de prendre ma voiture, et d´aller chercher mon pain dans la boulangerie du visage voisin.