Une petite nouvelle écrite comme ça sur une idée. J´espère qu´elle plaira!!!!
LE POINT DE VUE
« L’adolescence est le moment où il faut choisir entre vivre et mourir »
C’est une de ces phrases lapidaires où chacun peut rêver son histoire, y inscrire les péripéties de cette période fondatrice dans l’existence de ceux qui ont réussi à la fois à la vivre et à y survivre.
Elle reste là, dans le couloir du métro, sans pouvoir détacher les yeux de cette affiche de film, de la photo de la blonde silhouette androgyne, prostrée, effondrée…
C’était en 1977, un autre siècle. Les adolescents étaient idéalistes, regrettaient de n’avoir pas vécu Mai 68, écoutaient les Who, les Doors, Les Stones, Neil Young… dernières années avant la décennie du fric, du disco et du sida ou plutôt du matérialisme, de la vulgarité et du malheur. C’est ce qu’ils penseraient, bien plus tard, en essayant de rester fidèle à quelques valeurs du groupe qui s’était formé au lycée.
Un groupe uni par les mêmes codes : le jean et les pulls amples, les besaces américaines, les cigarettes, les matinées au café à décrire quels adultes ils ne seraient pas, dans quels pièges ils ne tomberaient pas…
Claire en fait partie, même si sa timidité, sa réserve de bonne élève la situent aux marges de ce groupe.
Ce jour-là, elle va retrouver Alice au Pas de Côté, leur café préféré.
Alice vient de perdre sa mère et le mystère de ce malheur fascine Claire. Parfois, elle l’envie, quand la protection en forme d’inquisition de la sienne lui pèse trop. Elle la plaint surtout et ce sentiment de pitié lui ôte tout recul pour la juger.
Elle est l’élue, l’amie qu’elle attendait, le double inespéré, elle se sent stimulée par la rivalité intellectuelle qu’Alice induit fréquemment, elle aime son goût de la transgression, sa volonté de s’étourdir, ses périodes noires qui donnent du prix aux bons moments. Elles boivent le gin de son père avant de sortir, elles échangent leurs vêtements, elles fument à s’asphyxier…
Elle arrive la première, Alice aime se faire attendre. Elle s’installe près de la cheminée et commande un café. Les murs sont tapissés d’images de magazines, collages surréalistes, rencontres inattendues, slogans libertaires…
Puis Alice arrive. Elles se parlent, cinéma, littérature, Rimbaud ou Baudelaire ?
Comment sait-on qu’on aime ? Justement Claire a quelque chose à avouer, c’est Paul, tu sais ….Alice reste silencieuse, froide. Claire interroge, inquiète, Alice répond par des sarcasmes.
Et voilà Dominique, Agnès, Sam et Paul, on parle, on fume, Sam joue de la guitare, Alice est déchaînée, elle pétille, elle est le centre du groupe, tous ses regards sont pour Paul. Claire se sent perdue, seule, exclue.
Elle préfère rentrer, non, elle ne viendra pas ce soir.
Le lendemain, Alice vient la voir, ce n’est pas quelqu’un pour toi, quel gamin, tu vaux mieux que ça, viens, on va se balader…
Et Claire, qui croit placer l’amitié au-dessus de tout, accepte.
Elle se met à aller mal, ses parents ne la reconnaissent plus, elle néglige ses études, elle découvre l’alibi de la drogue pour soigner son mal-être, elle ne cherche plus à faire partie du groupe, elle méprise toute forme d’engagement.
Alice va de mieux en mieux, elle n’a plus ces moments de noirceur qui l’isolaient de tous.
Un soir, Claire avale tous les somnifères de sa mère, elle s’enfonce dans la mort avec soulagement. Elle n’a pas voulu lutter.
Le jour où Alice perdit sa mère, après une longue maladie, elle sut qu’elle ne pourrait plus compter que sur elle.
Derrière l’effroi de cette solitude, il y avait la colère, le sentiment d’injustice.
Pourquoi ce malheur lui arrivait-il à elle et non pas à Claire par exemple ? Non, elle ne pouvait pas avoir ces pensées.
Quand elle revint au lycée, elle prit conscience du statut particulier qui était le sien, ses camarades rivalisant pour lui montrer leur compassion et leur affection.
Claire, en particulier, semblait vraiment émue par son deuil.
Elle n’était pas spécialement le genre de fille qu’elle recherchait, un peu trop sage, bonne élève, juste intéressante dans son envie de transgression qui la poussait à des révoltes amusantes.
Et puis elle était tellement perméable à tous ses jugements, doutant d’elle-même, adoptant toujours le point de vue d’Alice, jusqu’à son ton de voix, ses expressions…
Son père l’apprécie, il la laisse sortir si c’est avec Claire, il trouve qu’elle lui fait du bien.
Mais Claire a décidé de tomber amoureuse, elle l’a trahie. Déjà qu’elle est orpheline, en plus elle perd son amie, non, il faut réagir.
Alors, puisque c’est Paul l’élu de Claire, elle va le séduire. Bien sûr, ça va la faire souffrir, mais elle veut voir jusqu’où elle peut aller et si Claire va la juger et l’abandonner.
Elle ne savait pas qu’on pouvait avoir un tel pouvoir sur autrui : plus Claire s’efface et plus elle se sent exister, plus Claire s’enfonce dans la noirceur et plus elle croit en la vie. Tout lui réussit, elles se voient de moins en moins.
Claire ne fréquente plus le groupe mais quelques marginaux qui lui fournissent de la drogue, sa minceur androgyne s’est transformée en maigreur, il n’est plus question de rivalité entre elles.
Et puis son suicide a fait basculer la fragile construction de son nouveau bien-être. Tout le groupe s’est retrouvé brutalement confronté à l’irrémédiable, à la responsabilité de chacun. Plus tard, ils ont sans doute été des adultes plus adeptes de l’empathie que la moyenne .
Elle a tout fait pour l’oublier, pendant des années elle y a réussi, jusqu’à cette affiche de film qui a fait remonter en elle, avec la culpabilité, toute l’intensité des sentiments adolescents.
J´espère que ça vous a plus!!!! Si oui, je pense que d´autres suivront!!!!!!