Enfin, ils arrivent ; après la mort de deux juges, les deux warriors Agraf et moi-même pouvons enfin donner les résultats. Tout d´abord, merci à tous ceux qui ont participé (11 candidats en comptant soul´).
Les sujets choisis sont donc majoritairement en faveur de l´héroic fantasy ;
Un candidat pour "A la dérive" ;
Deux candidats pour " Les contes de fées sont les romans érotiques des enfants." (Jean Paulhan)
Un candidat pour "Jean descendit du tramway. L´air vif engourdissait ses membres maladroits. Il parcourut quelques mètres sur la place et c´est alors qu´il l´aperçut."
Certaines personnes n´ont qu´un commentaire, soit, c´est qu´Agraf et moi étions tout à fait d´accord, soit que Agraf n´a pas fini de les rédiger et qu´ils arriveront sous peu.
N´étant plus que 2 juges, les notes n´ont pas été arrondies à l´unité, puisque ça aurait trop changé les moyennes.
Pour finir, sachez que sans un certain "Epitaph", les notes auraient certainement été un poil plus hautes.
Podium :
OR : Epitaph avec une moyenne de 17.5 :
Un excellent texte où les personnages rentrent dans la tête grâce à des descriptions bien imagées. Un monde maitrisé avec différentes factions, différents « mondes » dans le monde. Cependant, quelques problèmes de caractère au niveau de Valek, qui à mon sens parait un peu trop changeant, et une histoire de prophétie qui tombe à la limite du banal.
ARGENT : Clof avec une moyenne de 14.
Le début m’avait fait une très bonne impression, les expressions et réactions des personnages semblant justes et naturelles. Par la suite, tu t’égares quelques fois, avec des détails sur ton univers qui ne sont pas toujours maitrisés. Le style est assez percutant et bon. Ma note était la plus basse mais ton texte est à mon sens torturé entre la note des autres (assez basses) et celle d’Epitaph (assez haute). En veillant à la compréhension par les lecteurs de tous les détails, tu pourrais en faire ressortir un très bon texte.
BRONZE : Amir avec une moyenne de 12.5.
Une histoire assez tortueuse qui, malgré certains passages aux images agréablement poétique, peine souvent à décoller. Le style n’en reste pas moins (très) bon.
Reste du classement :
4e : Squall46 avec une moyenne de 11.
Ton style est intéressant, les descriptions qui l’accompagnent aussi. Mais tu n’as pas vraiment su rendre toute l’intensité de l’action, ce qui donne certains passages longuets qui flirtent parfois avec l’ennui. Le scénario en étant développer pourrait être intéressant. La psychologie des personnages n’est pas assez poussé ce qui donne une distance entre le lecteur et le texte.
5e : Mutako avec une moyenne de 10.5.
Même si l’histoire pourrait s’avérer intéressante par la suite, les dialogues ne sonnent pas toujours juste et le style n’est pas toujours bon. Le texte en ressort moyen mais les qualités sont à exploiter.
6e : Carnavale avec une moyenne de 10.
Une déception assez grande au vu de ce que tu as l’habitude de produire. Sûrement la faute à des phrases aux tournures alambiquées, qui embrouillent le scénario sous une masse de choses que j’ai trouvé parfois inutiles. Les émotions sont rarement présentes mais suffisent tout de même pour que tu arrives à cette note.
6e ex-æquo : Raziel avec une moyenne de 10.
Le début m’a paru assez ennuyeux avec le coup de rentrer dans le livre. Même si les descriptions se révèlent parfois bonnes, le reste m’a paru moyen. Malheureusement pour toi, j’ai lu ton texte après celui d’Epitaph, et l’ « amitié » de tes deux personnages m’a semblé beaucoup plus artificielle. On ne comprend pas toujours les réactions des personnes, parfois caricaturales.
8e : Oneday avec une moyenne de 9.
L’interprétation de la citation n’est pas très subtile, le style simple, sobre. Le texte court, très court. En fait, le texte ne m’a pas plus, mais il m’a tout de même fait rire. Cet essai à la pornographie, c’est assez poilant. Pour les descriptions, le « comme mon frère » m’a l’air réducteur. C’est un peu comme si pour décrire, hum… Euh, quelque chose, on écrivait : « Comme une carte postale ». Ca ne sert pas à grand-chose, et ça ne décrit pas des masses en plus. Les transitions entre les persos sont assez mal gérée, on ne comprend pas à tel ou tel moment, si c’est le petit ou le grand frère, voir même le grand frère, vieux, qui parle au petit, qui… Enfin, bref, on s’embrouille dans la famille. La fin, si on la prend sous un certain angle, peut également se montrer très amusante, le père, qui fait l’apologie du porno car ça fait rêver. La morale, donc, au second degré, peut se montrer très amusante mais hélas, au premier ou au second degré, il n’y a rien de transcendant, rien qui fasse réfléchir, ou qui montre, ou qui s’inspire de la citation. Un peu de porno par ci, morale bancale par là. L’idée du rêve était à creuser, avec la princesse, ça aurait pu faire quelque chose d’intéressant, un enfant qui rêve qu’il est un chevalier qui va sauver sa princesse, mais tourné de manière à coller à la citation. ‘fin, bref, j’ai pas aimé.
9e : Beastboy avec une moyenne de 8.
Le tout m’a paru très classique, accumulant pas mal de clichés. La plupart des dialogues sonnent faux. Les personnages ne présentent aucun réel intérêt et finalement, on hésite avant de s’attaquer à une éventuelle suite…
Rageant. Après un premier paragraphe magnifique, tu pars dans un flashback inutile qui fait en fait tout le texte. Il y a un nombre incalculable de fautes, et le scénario paraît niais au possible. Un happeau magique, des bûcherons roux, gentils, qui recueillent le pauvre garçon, après la mort de son frère… Tout sonne faux, et le scénario en lui-même m’a plus évoqué un compte de fée que de la fantasy. Il n’y a aucune race à part les hommes, des vilains méchants qui chassent le gentil prince et tuent ses parents et sa famille… Il me semble que l’une des caractéristiques de la fantasy est de présenter plusieurs personnages, et si je ne m’abuse, dans toute fantasy, y’a toujours un peu de bagarre. Là, eh bien… Rien ne présage que ça va s’agiter par la suite. Tous les noms avec des caractères grecs, c’est… C’est pas vraiment critiquable en soi, mais moi personnellement ça m’a plutôt agacé. A la limite qu’il y en ai un ou deux, pourquoi pas ? Mais TOUS !! Tous les éléments du titre sont présentés dans ce premier chapitre, on sait que ça va parler de Herios, son frère, et le happeau magique. Rien qui ne donne réellement envie au lecteur de poursuivre sa lecture.
Je te soupçonne de ne pas avoir relu ton texte, cela pourrait d’une part expliquer le nombre assez hallucinant de fautes, et d’autres part, le fait que ton barbu change de nom en plein milieu, passant de Akji à Akgi. C’est très dommage, car le premier paragraphe montre à quoi aurait pu ressembler tout le texte si tu lui avais apporté plus de soin, et, bien que le scénario, je l’ai expliqué tout à l’heure, n’ai pas l’air très alléchant, il aurait été sublimé par un style excellent. Dommage.
10e : Sowbs avec une moyenne de 7.
Les émotions que sont censées inspirées les situations sont très superficielles et les dialogues sont souvent creux, n’apportant généralement pas grand-chose à l’ensemble. Aussi, l’histoire semble assez classique et n’est pas amené de manière très subtile. Cela ne veux bien sûr pas dire que tu es mauvaise, juste que ce sujet ne t’as apparemment pas vraiment inspiré…
Hors sujet complet. Si l’histoire devait commencer par « Jean descendit du tramway. L´air vif engourdissait ses membres maladroits. Il parcourut quelques mètres sur la place et c´est alors qu´il l´aperçut. », c’est pour imposer quelques contraintes parmi lesquelles la troisième personne, où est Jean ? Il n’apparaît plus dans le texte par la suite, si ce n’est à la fin. Ton texte entier est parasité par des « Mouais » et des « Ouais ». Ca pourrait à la limite être une expression de l’un des personnages, mais tous, tous le disent cela endore, mouai, mouai, mouai. On lit avec autant d’entrain que ta Nadine met visiblement à vivre. Ouai, mouai, bus, métro boulot dodo, mouai, un gars. Tu ne développes aucun scénario si ce n’est vers les deux dernières pages. Le texte en lui-même, survis très bien sans cette première phrase qui était imposée, et ne ressemble même pas à du policier ou si ce n’est vers la toute fin. Une amie à qui j’ai fais lire le texte, pour avoir un avis moins tranché que le mien, m’a dit qu’elle avait eu l’impression de lire un roman à l’eau de rose, et que c’était extrêmement ennuyeux. Désolé de le dire, je ne remet pas en doute tes talents, peut-être n’étais-tu pas inspiré, mais ce texte est extrêmement laborieux et indigeste à lire.
11e : Soul.
Une recherche philosophique époustouflante, soutenue par un style lyrique qui ne laisse pas indifférent.
Hors sujet. Le sujet était non pas « Je vais au strip bar », mais « je vais au strip club ». cependant, une forte musicalité et une originalité dans le traitement du sujet m’ont décidé à te donner la note que tu avais réclamé, à une virgule près.
Les textes des participants arrivent.
Texte d´Epitaph :
Cold Messiah
"The world is full of kings and queens, who blind your eyes and steal your dreams (…)
They tell you black is really white, the moon is just the sun at night."
- Heaven and Hell, Black Sabbath -
Prologue : Et tandis que la neige…
Accoudé à la balustrade, sa cigarette se consumant lentement entre deux de ses doigts, Valek laissait son regard errer sur le paysage immaculé. Il était encore tôt, et c’était une des rares personnes éveillées du château dans la montagne. Le ciel était pâle et dégagé ; à l’horizon, le soleil levant ourlait les neiges éternelles des plus hauts sommets d’un halo pourpre. Tout, autour de lui, était d’un blanc impeccable, jusqu’au petit château à moitié en ruines, qui de loin se fondait dans le flanc de la montagne où il avait été bâti, à une période que nulle mémoire d’homme n’était capable d’effleurer.
L’astre continuait son ascension, et ses premiers rayons vinrent frapper le soldat, ne dispensant cependant aucune chaleur. Il tira une longue bouffée de sa cigarette, retint un instant la fumée dans sa gorge, et l’expira longuement dans l’air, où elle se mêla en tourbillonnant à la vapeur qu’exhalait le jeune homme sous l’effet de la température.
Plus bas, le village était auréolé d’une brume fantomatique, et Valek n’aurait sans doute pu la voir sans les lumières éparses qui la perçaient par endroits. Des fumées s’élevaient des cheminées, indiquant qui était réveillé, et qui ne l‘était pas.
Plus loin à l’Ouest, il distinguait vaguement Vlastoïa, capitale de la région, et la forme massive et élégante, tout en tours et pointes de flèches d’obsidienne de la Grande Université Vlastoï. La simple vision de ce lieu de savoir dans lequel tentaient chaque année d’entrer des milliers d’étudiants venus des quatre coins du monde suffit à lui remémorer ses propres études en cet endroit, et un mince sourire étira ses lèvres sèches. D’une pichenette, il propulsa sa cigarette dans le vide, et, rejetant la tête en arrière, fit sèchement craquer sa nuque.
« Je déteste quand tu fais ça ! » s’exclama quelqu’un derrière lui.
Valek pivota en sursautant. Il n’avait pas entendu approcher l’homme, malgré ses lourdes bottes de cuir, et sa ceinture où cliquetaient divers objets dont seul un soldat pouvait vraiment avoir besoin. Il était habillé comme lui, en fait, portant la tenue noire basique et réglementaire des soldats Vlastoïs, des bottes de cuir à l’épaisse chemise de laine, en passant par le pantalon à multiples poches, noir comme le reste. Comme lui, il était vêtu d’une veste sombre, à laquelle scintillait un flocon d’argent, symbole du duché des neiges. Cependant, l’arrivant portait également un long manteau de voyage aux épaules couvertes de neige, et la moitié de son visage disparaissait sous une épaisse écharpe. Il laissa tomber au sol le sac de voyage et le fusil qu’il portait, avant de marcher vers Valek.
« Nikolaï ! s’exclama celui-ci. Mon frère ! »
Les deux hommes s’étreignirent avec fougue, jusqu’à ce que Nikolaï, les mains sur les épaules de son ami, recule d’un pas.
« T’as pas changé, apprécia-t-il. Enfin, sauf les cheveux, rectifia-t-il en attrapant une mèche brune à hauteur du menton de Valek. Encore deux mois à ce régime, et ça a plus grand-chose de réglementaire !
- Bah, éluda le soldat en écartant la main de Nikolaï, l’air d’un gamin fautif. Ca me plaît comme ça. Bon allez, raconte-moi ton voyage ! »
Souriant, Nikolaï vint s’accouder à la balustrade. Valek l’imita, reprenant sa position initiale et une cigarette, qu’il tendit à son ami.
« Merci », fit Nikolaï en la portant à sa bouche. Il garda le silence le temps pour Valek de la lui allumer, puis, le regard posé sur l’horizon clair, commença à parler d’une voix lointaine.
« On était partis chercher des énergies. Sans délai fixe, avait dit le Duc, sans secteur pré-défini… "Vous partez et vous revenez quand vous avez trouvé", en gros.
- Comment vous avez su ou aller, alors ?
- Je sais pas trop. Le lieutenant était sans cesse en pleines messes basses avec un type bizarre, un scientifique ou un magicien, je sais pas. C’est lui qui disait ou aller. »
Il marqua une pause, exhalant une longue traînée de fumée.
« Bref, reprit-il, je te la fais abrégée. En une semaine, on était sorti du duché, et des neiges. En deux semaines, on avait dépassé Opalia, et on marchait dans la grande plaine Opalienne. Un vrai calvaire. C’est joli au début, ça change de la neige et tout, mais c’est plein d’animaux sauvages et de bandits.
- Je vois, fit Valek.
- Ouais. Bref, on a contourné par la forêt d’Emeraude, et-
- Tu as vu des Sylvains ? s’exclama Valek.
- Bien sûr, sourit Nikolaï. On a passé une nuit chez eux. Ah, Valek, leurs villages ! C’est une chose à voir avant de mourir, mon ami.
- C’est vrai ce qu’on dit ? Que toutes leurs maisons sont en bois, dans des arbres ?
- Pas toutes, mais la plupart. Bref. C’était au bout d’un mois, un mois et demi. Je sais pas si tu sais, mais après la forêt, il y a un désert. Et c’est là qu’on a trouvé.
- Des énergies, souffla Valek. Beaucoup ? »
Nikolaï sourit, et jeta sa cigarette à moitié fumée par-dessus la balustrade.
« Tu sais, ton vieux briquet à essence ? Disons que tu pourrais en remplir mille… pendant mille ans. »
Valek en eut le souffle coupé. Ce que son ami lui annonçait là, c’était la découverte d’une véritable corne d’abondance, une trouvaille que des générations de soldats avant eux avaient rêvé de faire.
« Le Duc va se faire de nouveaux amis à la cour, continua Nikolaï, passant une main dans ses courts cheveux blonds. Deux-cent cinquante litres de pétrole ! Avec les gars, on était à ça de piquer une tête dedans.
- Félicitations, lança Valek, qui, encore sous le choc, ne voyait pas vraiment quoi dire d’autre.
- Attends, c’est pas tout. »
S’écartant de la balustrade, Nikolaï, en un geste trop théâtral pour ne pas avoir été maintes fois répété, rejeta un pan de son manteau sur le côté, révélant une broche d’argent flambant neuf.
« Mon capitaine ! s’exclama Valek. Félicitations ! »
Il fit mine de se mettre au garde à vous, puis de frapper son ami à l’épaule.
« Eh ouais, fit ce dernier. Egalité maintenant, plus besoin de faire semblant de faire des courbettes devant toi, capitaine de peu de foi.
- Attention, l’ancienneté prévaut, plaisanta le soldat.
- De peu. Et je reste le plus vieux. Bon, et ici ? Quoi de neuf à la ville où il ne fait jamais chaud ?
- Bah, éluda Valek, pas grand-chose. Euh… Des animaux sauvages, dans les hauts-sommets. Deux-trois dragons, soit-disant entr’aperçu par deux-trois chasseurs trop saouls pour faire la différence avec un gros rocher. Sinon, la routine. J’ai cru que j’allais me changer en un légume dans sa boîte de conserve !
- Un légume, gloussa Nikolaï.
- C’est ça, ris, sale ingrat. Au fait, tu es passé voir ta femme ?
- Non, je viens de rentrer, et comme je savais que tu serais réveillé, je suis venu faire coucou à mon copain. Mais je vais y aller, maintenant. »
Il resta immobile un instant encore, les yeux sur le panorama, puis reprit son sac et son fusil, dont le canon était entouré d’une épaisseur de fourrure, et serra le poignet de son ami.
« Ce soir, au sabot ? J’invite.
- Bien sûr que tu invites, rétorqua Valek en souriant. A ce soir alors… capitaine.
- A ce soir… p’tit pois carotte ! »
***
L’homme avançait d’un pas rapide dans le long couloir, son dos voûté, ses longs cheveux filandreux et ses fines lunettes révélant aussi sûrement son origine que s’il l’avait écrit sur son front. Le lourd grimoire qu’il tenait sous un bras achevait de dissiper le moindre doute ; il venait de l’Etude. Les deux gardes en faction devant la salle du trône le regardèrent approcher d’un air circonspect ; il était rare que les Erudits quittent leurs quartiers. A plus forte raison quand il s’agissait de Vladislav, pourtant l’un des plus proches conseillers du Duc Anatolki. Les soldats lui ouvrirent néanmoins la double porte sans lui poser la moindre question, peu désireux de sentir posé sur eux le regard ardent du vieillard.
« L’Erudit Vladislav ! » annonça l’un d’eux d’une voix forte.
Le vieil homme entra dans la salle du trône d’un pas rapide, sans considération aucune pour les ornements qui agrémentaient la vaste pièce percées d’immenses fenêtres, pas plus qu’il n’accorda davantage que l’aumône d’un regard aux autres personnes présentes. Il s’avança vers le Duc, assis à l’extrémité d’une vaste table, s’agenouilla rapidement devant lui, et, d’un voix toute aussi rapide, lâcha :
« Mes respects, votre altesse. »
Une fois autorisé à se relever et à prendre place à la table, entre un militaire et un quelconque courtisan, il y déposa lourdement le grimoire, et le feuilleta jusqu’à trouver la page qui l’intéressait.
« C’est là, votre altesse. C’était dans le grand livre des Oracles, mais la traduction était inexacte. Il nous a fallu nous rediriger vers les écrits de feu maître Iorik, via l’antique livre des prophéties. Mais une fois de plus, il… »
Le Duc l’interrompit en levant une main. L’Erudit reprit son souffle, observant son souverain, attendant qu’il prenne la parole. Le Duc Anatolki était un homme massif, même pour un Vlastoï des tribus du Sud. Outre son imposante carrure, qui suffisait à le distinguer de la foule des nobles de tous rangs dont il aimait à s’entourer, il arborait une étrange moustache en guidon, persuadé qu’il s’agissait de la dernière mode à la cour du Roi. L’Erudit se fit alors la réflexion, en suivant les complexes circonvolutions de la moustache du Duc, qu’il n’était pas retourné à la cour depuis plusieurs années.
« Je n’entends rien à tout cela, déclara finalement le souverain Vlastoï. Sois bref, je te prie, mon ami.
- Pardon », s’excusa Vladislav, plus par étiquette qu’autre chose. Il marqua une pause, réfléchissant, sentant les regards de la dizaine de personnes assises le percer de part en part, puis reprit, plus doucement et posément : « Nous avons trouvé une ancienne prophétie, altesse. Ancienne, mais apparemment écrite par quelque sage en vue d’un jour prochain. »
L’atmosphère parut soudain plus tendue ; le Duc reposa son verre et s’approcha de l’Erudit, les narines frémissantes, tandis que le militaire et les autres avaient cessé de murmurer entre eux. Le vieillard eut de nouveau l’impression d’un terrible poids pesant sur ses frêles épaules.
« Continue, mon ami, le pressa Anatolki.
- Eh bien, reprit-il en soulignant ses propos d’un doigt courant sur les pages usées du grimoire, il est question d’une enfant. Une fille, qui devra avoir entre onze et quatorze ans, et qui vit en ce moment quelque part sur le continent Opalien. Elle est sûrement blonde, aux yeux bleus, et fille unique.
- Rien de plus précis ? » railla le militaire.
L’Erudit s’apprêtait à répondre lorsque le Duc réclama le silence. Il réfléchit un instant, se caressant le menton, puis, pesant soigneusement ses mots comme à son habitude, dit :
« La dernière prophétie sortie des murs de l’Etude s’est avérée être un fiasco. Qu’est ce qui nous garantit cette fois-ci l’exactitude de celle-là ? »
Vladislav tira un parchemin glissé à la fin du livre, et le tendit au souverain.
« Ceci est une transcription de la prophétie, réécrite par plusieurs Erudits en se basant sur ce grimoire, altesse. C’est une version abrégée, si je puis m’exprimer ainsi.
- Et ce grimoire, de quoi s’agit-il ? interrogea le conseiller du Duc, un grand homme mince et chauve répondant au nom de Céliak.
- Ca, répondit l’Erudit, c’est la prophétie, dans son entier. »
Re-suite et fin :
"All we ask is loyalty."
- Spiros Vondopoulos, The Wire -
Debout à côté de son cheval, Valek considérait le chariot d’un air dubitatif. Avec son épaisse toile colorée en arc de cercle qui l’abritait de la pluie et du vent, il ressemblait davantage à la roulotte de quelque saltimbanque qu’à un transport militaire. Il donna un léger coup de pied dans son paquetage pour le débarrasser de la neige qui s’y amassait depuis une heure qu’ils attendaient là. Il scruta la route, des deux côtés ; ils étaient au sommet d’une colline, ce qui le faisait bénéficier d’une vue dégagée aussi bien sur le village et, au delà, le château, que sur les longues étendues immaculés qui s’étendaient devant, vers le nord.
Il sortit deux cigarettes de son manteau, les porta à sa bouche et, après les avoir allumées, en tendit une à Nikolaï. Celui-ci la prit sans rien dire, et fuma en silence.
« Mais enfin, fulmina Valek, qu’est-ce qu’on fait ici ?
- On obéit aux ordres, répondit Nikolaï, goguenard.
- Et ça ne te gêne pas de ne pas savoir ce qu’on fait précisément ici ? »
Nikolaï s’apprêtait à répondre, lorsque résonna sur les pavés le galop d’une dizaines de chevaux. Les cavaliers furent bientôt visibles, et, voyant qui en prenait la tête, les deux soldats jetèrent leurs cigarettes et se mirent au garde-à-vous.
Les trois premiers cavaliers s’avancèrent jusqu’au chariot tandis que les autres immobilisaient leurs montures en demi-cercle, et se mettaient au garde à vous après avoir mis pied à terre. Le Duc, le conseiller et l’Erudit descendirent de leurs chevaux et avancèrent vers les deux hommes.
« Repos, soldats, lança le conseiller d’une voix forte ». Les soldats croisèrent les bras dans le dos, et il enchaîna : « Vous êtes chargés d’une mission de la plus haute importance, capitaines. L’Erudit Vladislav ici présent et vous-mêmes partirez séance tenante pour les plaines Opaliennes, au nord. Vous devrez chercher une enfant, et la ramener ici. Cette enfant devra être traitée avec tous les égards. »
Valek et Nikolaï échangèrent un regard perplexe. Le premier fit respectueusement un pas en avant et, après s’être de nouveau mis au garde-à-vous, lança d’une voix martiale :
« Votre altesse.
- Capitaine Soryaki, fit le Duc. Parlez sans crainte.
- Votre altesse, pourrions-nous savoir de quoi il retourne, exactement ? »
Le Duc balança le menton en direction de l’Erudit, qui s’avança d’un pas.
« D’une prophétie, répondit ce dernier. Ou plutôt, serais-je tenté de dire, de la plus importante prophétie de tous les temps. C’est un grand honneur qui vous est accordé, soldats, de rencontrer et d’escorter une authentique Elue des Dieux et des Anciens, et une grande chance pour notre nation. »
Les deux soldats échangèrent un nouveau regard, plus perplexe que jamais.
« Une Elue ? hasarda Nikolaï.
- Si fait, dit le Duc. Une authentique Elue, désignée comme telle par une non moins authentique prophétie.
- Mais euh… sauf votre respect, Altesse, je croyais qu’un Elu était désigné pour euh… lutter contre un danger ou euh… rétablir la paix… Or si je ne m’abuse, nous sommes en paix depuis, euh… longtemps. »
Le Duc hocha patiemment la tête.
« Il existe des choses au-delà de ce que nous voyons. Mais n’ayez crainte, l’Erudit Vladislav vous fournira de plus amples informations au cours de votre voyage. Pour l’instant, soldats, le temps presse. N’oubliez pas : c’est une bénédiction des Dieux pour l’ensemble de la nation Vlastoï. »
Il se fendit d’un rapide salut militaire, auquel les soldats ne purent que répondre, comprenant que le temps des questions était passé. Pourtant, de nombreuses interrogations subsistaient.
« Je n’aime pas ne pas dire la vérité, dit Anatolki, regardant le chariot descendre lentement la route, escorté des deux cavaliers.
- Vous n’avez pas menti non plus, riposta Céliak, debout à ses côtés.
- C’est tout comme. Qu’est-ce qu’un souverain qui ment à ses soldats pour d’obscurs motifs politiques ou religieux ?
- Un bon souverain, répliqua le conseiller. Ce sont des soldats, altesse. Ils se doivent d’obéir sans ciller. Et si cela part d’un mensonge, alors ils obéiront à ce mensonge. C’est ainsi que sont les choses. »
Valek tira légèrement sur la bride de sa monture, et laissa le chariot passer devant lui. Il s’aligna dans son sillage, et jeta un coup d’œil à l’arrière, par le mince interstice entre les rideaux. Un véritable bric-à-brac encombrait le côté gauche et le fond de l’habitacle, derrière le banc qu’occupait normalement le conducteur. Mais actuellement, les chevaux de trait se contentaient de suivre sagement Nikolaï. Un matelas occupait le côté droit, sur lequel était assis l’Erudit, les yeux plongés dans un grimoire à peine éclairé par une lanterne accrochée à un pilier de soutènement de la toile. Il talonna les flancs du cheval, et rejoignit son ami à la tête du petit convoi.
« Que fait notre rat de bibliothèque ? questionna celui-ci.
- La même chose qu’hier, et que le jour d’avant. Il lit.
- Il lit, soupira Nikolaï. Et ces informations dont il devait nous faire grâce, hein ? Tu parles, muet comme un mime, le vieux.
- Calme tes ardeurs, mon ami. Je suis sûr que ça viendra. »
Ils chevauchèrent un instant en silence. La route avait depuis longtemps disparu, et tout autour d’eux n’était que neige et collines. Sans la carte accrochée au pommeau de Nikolaï, ils n’auraient jamais pu sortir de ce placide labyrinthe.
« Regarde ! » s’exclama soudain Valek, pointant le ciel et tirant sur la bride de sa monture.
Nikolaï ne vit d’abord rien. Le ciel avait la même couleur que la neige, et le pâle soleil se réverbérait à peine sur celle-ci. Puis quelque chose sembla passer devant l’astre ; il posa une main au-dessus de ses sourcils, et plissa les yeux. La chose passa soudain à quelques mètres au-dessus d’eux, ne dégageant cependant aucun souffle de vent, malgré la vitesse à laquelle elle allait.
C’était une sorte de gigantesque serpent, à la gueule remplie de canines acérées, au corps oblong parsemé de petites ailes déchirées semblables à celles des chauve-souris. Il semblait immatériel ; le soleil brillait à travers lui.
« Un esprit blanc ! s’exclama Nikolaï, ravi. C’est un bon présage, mon ami ! »
Le soleil couchant colorait l’horizon enneigé d’orange. Valek rajoutait du petit bois au feu de camp lorsque Nikolaï s’approcha.
« Tu veux voir un truc ?
- Quoi ?
- Un truc. Allez, ramène toi. » Puis, se tournant vers l’Erudit, occupé à préparer un lapin : «Vous voulez venir voir ?
- Merci, non. Dépêchez-vous, le civet est bientôt prêt. »
Valek suivit son ami, qui s’écarta du sentier signalé par la carte.
« Où donc m’emmènes-tu ?
- Tu y crois toi, aux prophéties ? demanda Nikolaï de but en blanc.
- Quoi ? Non, bien sûr. Des histoires écrites par de prétendus oracles révélant l’arrivée d’un prétendu messie avant même sa naissance, merci mais non merci. Et puis, de toutes façons, les Dieux ont cessé de s’occuper des affaires des mortels depuis bien longtemps. Mais bon, ça rassure le peuple, et ça fait entrer les dirigeants dans les petits papiers du Roi, alors… Et toi ?
- Je ne sais pas », répondit-il sans cesser d’avancer. Ils avaient de la neige aux genoux, à présent. « Et tes rêves, au fait ? Qu’est-ce que c’est, d’après toi ?
- Rien que des rêves idiots, répliqua Valek, piqué au vif. Rien à voir avec cette… prophétie.
- Ca fait quand même une drôle de coïncidence, non ?
- Tu l’as dit, une coïncidence, rien de plus. Et puis, depuis quand tu crois aux histoires pour enfants ?
- Je voulais juste avoir ton avis, conclut Nikolaï en souriant. Et puis, ce n’est pas pour ça que je t’ai fait venir ici. Attention à ne pas tomber. »
Ils surplombaient à présent un à-pic d’une bonne centaine de mètres, qui donnait sur une nouvelle plaine blanche.
« Là-bas, fit Nikolaï en tendant le doigt. Tu la vois ? »
Valek plissa les paupières. Il y avait bien quelque chose au loin, à moitié recouvert de neige… Une longue structure, étendue… Peut-être de la pierre.
« Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il en prenant la paire de jumelles que lui tendait Nikolaï.
- Je ne sais pas. Je l’ai vue lors de mon dernier voyage. Je l’ai trouvée très belle. »
Il posa les jumelles sur ses yeux, et joua avec la molette pour les régler à sa vue.
Il s’agissait d’une statue, effectivement en pierre, d’un étrange vert passé. Bien que tombée sur le flanc, elle était en un seul bloc. C’était une femme, à première vue, vêtue d’une robe ou d’une toge. Sa main gauche tenait contre elle ce qui pouvait être un livre, tandis que dans sa main droite, tendue au bout de son bras levé, reposait un flambeau. Une étrange couronne qui semblait faite de piques surmontait sa tête.
« C’est vrai qu’elle est belle, souffla le soldat. »
Nikolaï resta silencieux un moment, puis dit, d’un ton rendu presque impuissant par la solennité de la scène :
« Allez, en route, mon ami. »
L’esclave ployait sous la charge. L’air était d’une sécheresse infernale, et il régnait sur le chantier une chaleur à tuer un bœuf. Les cordes lui sciaient la peau, et le bloc qu’elles traînaient ne semblait pas avancer d’un pouce. La sueur lui piquait les yeux, et ses jambes étaient plus douloureuses qu’elles ne l’avaient jamais été. Le fouet claqua au-dessus de sa tête ; il gémit en tirant de plus belle sur la corde, lorsque enfin retentit la cloche salvatrice du roulement. Il sépara les cordes de ses chairs à vif, et avança d’un pas exténué jusqu’à la fontaine.
Il y plongea la tête, s’aspergea le haut du corps et but à longues gorgées. Soudain, alors que la fraîcheur de l’eau faisait naître une barre douloureuse dans son front, une voix résonna. Il sut aussitôt, avec une certitude inébranlable, que la voix émanait de l’intérieur de sa propre tête. Il ne se sentait pourtant pas fou.
« Esclave. »
La voix était noble, profonde. Il s’assura qu’il n’y avait personne autour de lui, puis, alors qu’il s’apprêtait à répondre, la voix le prit de court.
« Quel est ton nom, esclave ?
- Je n’en ai point. Je suis esclave. Qui êtes vous ?
- Dieu, dit la voix.
- Dieu ? répéta le vieil homme, amusé. Quel Dieu ? Barakh ? Aleysia ? Astreyin, peut-être ?
- Pas un Dieu. Dieu. »
Et aussitôt, l’eau de la fontaine se changea en sang. L’esclave fit un pas en arrière, effrayé.
- N’aie pas peur de moi. Je ne te veux que du bien. Ensemble, nous pouvons libérer ton peuple du joug qui l’asservit. »
Le sang redevint eau, et il y vit des milliers d’homme marchant dans le désert, libérés des chaînes qui rouillaient au soleil. Ils avançaient, béats, vers une intense lumière.
« Vraiment ? souffla-t-il, émerveillé.
- Oui. Le souhaites-tu ?
- Oh oui, Seigneur, articula l’esclave, les larmes aux yeux. Qu’attends-tu de moi ?
- Je ne demande que de la loyauté. »
L’esclave hocha frénétiquement la tête, les larmes roulant sur ses joues.
« Une dernière chose, fit la voix, déjà plus lointaine. Dorénavant, tu te nommes Moïshe. »
Texte de Clof :
La Vengeance des Justes…
Par Clof
1
La nuit était douce, comme toujours en cette période de l’année. Seul le vent dansant dans les arbres troublait le silence reposant de la forêt. Scintillantes, les étoiles et la lune ronde éclairaient les deux voyageurs, leurs silhouettes noires se mêlant aux ombres habituelles du bois. Leurs visages étaient cachés par les capuches de leur longue cape noires. Même les sabots de leurs chevaux ne parvenaient pas à troubler la quiétude de ce délicieux moment.
Au loin, on devinait les lumières d’un petit village. Un parmi tant d’autres se dirent les étranges cavaliers. Si la nuit n’avait pas été si noire, un observateur au regard affûté aurait décelé l’ombre d’un sourire. C’était leur prochaine destination, un endroit calme où passer la nuit, avant de repartir pour leur long périple…
Il n’y avait personne dans les rues, l’heure avancée en était sûrement la raison. Les chaumières laissaient filtrer une lumière diffuse à travers les fenêtres à demi closes. Parfois, les voyageurs entendirent des voix étouffées qui passaient sous les portes, mais le silence de la nuit noire n’en était pas troublé pour autant.
Arrivés sur la place centrale, ils descendirent de leurs chevaux, les menèrent à l’écurie de l’auberge la plus proche, et y prirent une chambre auprès de la tenancière, une femme aux épaules larges et aux joues rubicondes, qui leurs demanda cinq pièces de cuivre pour la nuit et le dîner.
« D’où est-ce que vous venez ? » demanda t-elle d’une voix neutre aux étrangers.
L’un des voyageurs, un grand blond au cheveux mi-longs d’apparence très jeune, le visage à moitié caché par la capuche noire de sa large cape, répondit en prenant une voix grave, comme sortie d’outre tombe :
« Cela ne vous regarde en rien. »
La tenancière ne se laissa pas impressionner mais préféra ne rien demander de plus à ses étranges invités. Elle les mena dans une vaste salle ou mangeait une dizaine de personnes, leur présenta une table et leur servi un ragoût encore chaud. Les deux étrangers mangèrent en silence.
A coté d’eux, les conversations allaient bon train. Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Et surtout qu’est-ce qu’ils faisaient là ? Des regards suspicieux passaient de visages en visages, mais toutes le têtes firent les mêmes signes de dénégations : personnes ne savaient qui étaient ces deux étrangers.
Soudain, on entendit des cris venant de l’extérieur, et surtout les pleurs d’une femme qui semblaient êtres émis devant la porte même de l’auberge. Tout le monde, y compris les deux voyageurs, sortit de l’établissement.
Une femme d’âge mûr pleurait sur le sol boueux, un jeune garçon enlacé dans ses bras maigres. Il était d’une blancheur de mort, et tous les habitants reculèrent en voyant son petit visage déformé par la douleur.
Seul l’un des étrangers s’approcha de l’enfant. Il retira la capuche qui masquait ses traits, et les villageois ébahis observèrent une belle jeune femme à la chevelure aussi noire que ses yeux et dotée d’une peau magnifiquement brune. Elle s’agenouilla, examina un instant le malade, se releva et souffla quelques paroles à l’homme blond. Il se fraya un chemin entre les badauds et revint presque aussitôt avec un gros sac marron.
La jeune femme lui arracha le sac des mains, l’ouvrit, en sortit une petite fiole bleu azure et essaya de verser le contenu dans la bouche entrouverte du garçonnet. Il eu d’abord un mouvement de recul, puis se laissa faire. Après de longues secondes où tout le monde retenait son souffle, le malade ouvrit les yeux et enlaça sa mère.
Les villageois hurlèrent de joie et félicitèrent leurs nouveaux héros.
« Votre fils est sortit d’affaire pour l’instant, déclara la jeune femme brune à la mère de l’enfant. Il doit maintenant se reposer. Ne le nourrissez que de soupe pendant trois jours. Et surtout obligez-le à garder le lit jusqu’à la prochaine lune.
- Comptez sur moi, répondit-elle. Ce chenapan ne me causera plus autant de soucis car à présent il ne fera plus un pas sans que je sois derrière lui pour le surveiller. Que les Dieux vous bénissent, vous avez accomplie un miracle, je prierai pour vous chaque jour que les Dieux me donneront. »
Les deux étrangers furent traînés à l’intérieur de l’auberge où la tenancière offrit à tous ses clients de la bière à volonté pour fêter la guérison miraculeuse du garçonnet.
Les nouveaux héros, eux, ne burent pas autant que les autres, se contentant de finir aussi tranquillement leur repas que possible ce qui s’avéra difficile à cause des villageois venus les féliciter, ou leur demander de soigner telle ou telle blessure bénigne.
Un homme à la barbe rousse s’approcha de leur table et leur offrit une petite bourse à première vue pleine de pièces.
« Je me nomme Argos, dit celui-ci. Je suis le père de l’enfant que vous avez guérit, et je souhaite vous payez pour le service que vous nous avez rendu, à ma femme ainsi qu’à moi.
- Nous ne pouvons accepter, répondit la jeune femme aux longs cheveux noirs, feignant d’ignorer le regard mauvais que son compagnon lui lançait. Nous voulons seulement soigner ceux qui en ont le plus besoin.
- Cela est très généreux de votre part, ô humbles étrangers. Soyez bénis par les dieux ! Pourrais-je connaître le nom de mes bienfaiteurs ? demanda t-il en donnant une grande claque affective dans le dos du jeune homme blond qui faillit s’étouffer avec une bouchée de ragoût qu’il avala ensuite avec difficulté.
- Je me nomme Kessa, je suis guérisseuse, déclara la jeune femme en lançant un regard amusé à l’homme qui l’accompagnait. Lui s’appelle Melrick. »
Les rires s’éteignirent et bientôt plus un son ne filtra de l’auberge. Tous avaient les yeux rivés sur le dénommé Melrick. Lui semblait ne pas prêter attention aux regards fixés sur lui, il en profita même pour avaler une cuillerée de ragoût supplémentaire.
« LE Melrick ? osa demander Argos. Le bretteur le plus doué de Kasios ? Celui qui a remporté le tournoi de La Cité Royale ? Votre réputation vous précède seigneur.
- Vous ne devez pas me donner un titre de noblesse alors que je ne suis pas noble, répondit simplement l’intéressé. Appelez-moi par mon nom, cela suffira amplement.
- Est-ce bien vrai tout ce que l’on raconte sur vous ? demanda un vieillard édenté. Vous avez tué un dragon et sauvé une jolie damoiselle avant de vous être attaqué à une armée de brigand ?
- Non, cela est faux. Et vous savez bien que les dragons ne reviendront jamais sur notre terre. D’ailleurs, nous avons besoin de repos, dit-il en se relevant. Une longue route nous attends demain. »
Kessa et Melrick se levèrent de table souhaitèrent la bonne nuit aux villageois visiblement déçus et partirent dans leur chambre.
Après avoir refermé la porte, les jeunes étrangers se détendirent sur les deux lits que contenait la petite pièce. Une commode et une table de chevet étaient les seuls autres meubles présents dans la pièce. Il y avait également une bassine d’eau propre et froide où les deux voyageurs purent se rafraîchir.
« Pourquoi n’as-tu pas pris l’argent Kessa ? demanda Melrick au moment où celui-ci enlevait ses bottes pour s’enfoncer sous les draps.
- As-tu vu la pauvreté qui règne dans ce village ? Ils nous offrent sûrement le bénéfice de leur dernière récolte. Je n’ai pas voulu être guérisseuse pour extorquer le peu de richesse qu’ont ces gens pour en tirer profit.
- Que dis-tu ? lança le jeune homme blond avec une pointe d’amusement dans la voix. Tu n’as jamais voulu devenir guérisseuse. C’est à Solek que tu dois ton métier. Sans lui tu serais restée dans les Montagnes Blanches et tu n’aurais pas eu tous ces problèmes. Mais je comprends ton geste, aussi stupide soit-il. Pourtant nous avons besoin d’argent, et je ne tiens pas à être obligé de mendier pour arriver à Palion La Belle.
- Ne t’inquiète pas. Nous aurons notre vengeance, assura-t-elle d’une voix froide en s’enfonçant elle aussi sous ses draps. »
Et ils s’endormirent tout habillés dans les vieux lits de l’auberge.
Le lendemain, les étrangers s’en allèrent à l’aube, espérant ainsi éviter la foule de curieux venue pour leur montrer leur gratitude. Seul le dénommé Argos avait veillé toute la nuit pour remercier une dernière fois ceux qui avaient sauvés son fils.
La route était déserte et les deux voyageurs profitèrent avec une certaine euphorie du magnifique spectacle que leur offrit le soleil. Ses rayons avançaient paresseusement mais sûrement sur les plaines qui arboraient leurs plus chaudes couleurs en ce matin d’été.
Melrick et Kessa appréciaient par-dessus tout la paix qui émanait de cet endroit. Il aurait été tellement simple de s’allonger dans l’herbe si verte de ces prairies et de s’y laisser dormir. Mais ils ne le pouvaient pas, c’était même hors de question. Ils devaient aller au bout de leur serment, et pour cela, rien ne les arrêterait. Même la promesse d’un doux repos amplement mérité.
Ils arrivèrent à l’orée d’un petit bois, tout ce qu’il y a de plus normal dans cette partie de Kasios. Un endroit rêvé pour les bandits qui pillaient sans honte des voyageurs surpris et terrifiés. Melrick esquissa un sourire : il voyait une épée dépasser d’un buisson. Des amateurs, sans nul doute Décidément, ils n’auraient jamais la paix.
Trois pillards sortirent effectivement des bois. Deux se placèrent devant les chevaux tandis que le dernier se tenait derrière pour les empêcher de fuir.
« Ohé, cria l’un d’eux, un sourire cruel s’étalant sur ses lèvres. Vous ne devriez pas vous promener touts seuls, messeigneurs ! On ne sait jamais quel genre d’individus on peut croiser. »
Il laissa entrevoir la longue dague qu’il portait à la ceinture. Son compagnon s’appuyait sur une lourde hache de bûcheron, tandis que celui de derrière avait une épée mal aiguisée entre ses mains sales.
Melrick ne perdit pas son calme. Plus d’un an et demi de voyage lui avait appris à ne jamais montrer sa peur. D’autant plus que ces paysans, qui se prenaient pour de terribles mercenaires, n’avaient aucune chance contre lui. Le jeune homme descendit de son cheval, le plus tranquillement du monde et dégaina son épée. Elle était la chose auquel il tenait le plus au monde, à part peut-être l’amitié de Kessa. Sa lame fut forgée par l’un des plus grand forgeron de tout les temps, l’arme favorite de son père. Les bandits parurent d’abord surpris puis ils se mirent à rire en fonçant sur l’étranger. Le combat ne fut pas long : Melrick frôla de son épée la main du premier homme à la dague pour la lui faire lâcher, coupa la hache du second en deux à quelques centimètres de ses doigts, et brisa violemment la lame rouillée du troisième. Puis, il avança son épée avec une lueur de folie dans les yeux vers la gorge de celui qui avait parlé.
« Alors comme ça on se prend pour un bandit assoiffé de sang, hein ? demanda Melrick froidement. Ça vous amuse de détrousser des voyageurs à priori sans défense ? Et bien bravo, vous êtes tombés sur le mauvais pigeon !
- Non monseigneur, couina le voleur terrifié, les autres étant tout à fait immobiles, ne sachant pas s’il fallait fuir ou rester et l’aider. Pitié, j’ai cinq enfants et ma femme et aveugle, nous n’avons rien à manger, nous…nous sommes désespérés ! Ayez pitié seigneur, pitié ! »
S’il y avait bien une chose à ne pas faire, c’était bien de demander de la pitié à quelqu’un qui était incapable d’en ressentir. Ou en tout cas, pas pour un détrousseur.
Melrick avança un peu plus sa lame de la gorge du brigand, qui retint difficilement un gémissement lorsqu’une perle de sang vint tâcher son pourpoint.
« Ecoute gredin, murmura Melrick, je ne te laisserais la vie sauve qu’en échange d’un petit renseignement : as-tu jamais entendu parler d’un homme appelé Rodreguore ?
- Non, hurla celui-ci, je vous le jure ce nom ne me dit rien, (et après un regard à ses compagnons il ajouta) et eux non plus n’ont jamais entendu le nom de Rodreguore ! »
De dédain, le jeune homme retira rapidement sa lame de la chaire sanguinolente du bandit, qui s’en alla avec ses compagnons le plus vite possible, priant pour que l’autre fou aux cheveux d’or ne revienne pas sur sa décision.
Melrick récupéra les armes laissées par ses assaillants et les jeta dans une petite rivière qui coulait en contrebas. Kessa était exaspérée par ce petit imprévu. Evidement ce n’était pas la première fois que son ami « s’amusait » avec les voleurs qu’ils rencontraient mais elle avait la désagréable impression qu’il jouait de moins en moins la comédie. Au début, il lui suffisait de prendre une grosse voix et de faire des moulinets avec son épée pour faire fuir tout assaillant éventuel. Mais depuis quelques mois, elle le soupçonnait d’y prendre goût. Le fait de blesser un de leurs ravisseurs en était une preuve majeure. Dans un sens, elle ne pouvait pas lui en vouloir : il s’était passé tellement de choses pendant leur voyage pour qu’elle comprenne qu’il en avait assez de « jouer » avec des petits bandits, qu’il désirait plus que tout au monde avoir sa vengeance et d’enfin pouvoir revenir à une vie normale, même si pour cela, il fallait un peu secouer les voleurs sur les routes.
« Il ne pouvait pas savoir qui était Rodreguore, fit remarquer Kessa. Ce ne sont que des paysans sans intérêt. L’homme que nous recherchons ne s’attaquerait pas à des villages aussi reculés et aussi dénués d’intérêt.
- Sûrement, répondit maladroitement Melrick. Mais on ne perd rien à demander.
- Je m’étonne qu’ils n’en aient jamais entendu parler, dans un sens. Melrick et aussi célèbre que Rodreguore car le premier veut tuer le second et tout le monde sait que s’il y a bien une personne à qui on ne doit pas déplaire à cause de son mauvais caractère c’est bien toi !
- C’est trop d’honneur ma dame, dit-il en improvisant une révérence, puis il remonta sur son cheval. Tu sais bien que je me fiche éperdument de la façon dont on me regarde. Si je dois être célèbre pour mes talents d’épéiste, autant que mon plus grand ennemi le soit pour la manière douloureuse dont il va mourir.
- Tu sais je m’inquiète pour toi, déclara-t-elle après un court silence. Tu n’es plus la Melan que je connaissais. »
Melrick jeta soudainement un regard plein de haine à son amie, au point que Kessa faillit tomber de son cheval.
« Ne m’appelle plus jamais par ce nom, articula t-il sans la quitter des yeux. N’importe qui pourrait nous entendre. Melan est morte cette nuit là, et personne ne pourrait l’aider... Je suis désolé, dit-il après un court laps de temps, visiblement troublé. Tu comprends, je ne suis pas sûr de savoir qui je suis vraiment. Ce monstre m’a tout pris, même ma raison.
- Qu se passera t-il après ? Nous devrons reprendre une vie normale, nous nous établirons dans un petit village où je serais guérisseuse et où toi tu deviendrais l’un des plus grand maître d’arme de Kasios, comme ton père. »
Tout deux savaient pertinemment que ce n’étaient que des espoirs vains…
Fin :
« Génial, c’est génial. Franchement, on avait pas assez d’ennuis comme ça ? demanda brutalement Melrick à sa compagne. Il fallait en plus jouer les bons samaritains envers un membre de la famille royale ? On aurait pu avoir une entrevue avec le roi sans pour autant passer par lui.
- Tu te rappelles ce qu’il s’est passé il y a un peu plus d’un an, quand tu as gagné ce tournoi ? Il ne se montre même pas à ses champions. Nous n’avons pas pu le voir alors que tu étais le duelliste le plus célèbre de Kasios. Je veux seulement mettre toutes les chances de notre côté cette fois-ci.
- J’espère seulement que nous ne commettons pas une erreur. Tu sais que nous allons nous faire attaquer beaucoup plus souvent maintenant.
- Arrêtes de te plaindre. Personne ne t’a jamais battu, déclara la jeune femme d’une voix amusée.
- J’ai eu beaucoup de chance jusque là !
- Quand grandiras-tu ? Personne ne t’arrive à la cheville !
- Pries les dieux pour que cela soit vrai ! Si un jour je trouve un adversaire digne de me battre, et que je tombe au combat, il va falloir que tu te débrouilles toute seule avec ton fils à papa !
- Je pourrais toujours fuir et te laisser t’occuper de ton léger problème tout seul, dit-elle en riant.
- C’est bien de se sentir aimé ! répondit Melrick en ricanant de plus belle.
- Tu crois que tous nos problèmes seront bientôt résolus ? demanda la jeune femme en reprenant son sérieux. Si le roi accepte de s’en occuper, nous pourrions enfin reprendre une vie normale ?
- Peut-être. »
Mais Melrick savait très bien que, même si le roi acceptait de retrouver Rodreguore pour eux, jamais il ne laisserait le plaisir à quelqu’un d’autre de le tuer.
Texte de Amir :
À la dérive, Amir_is_Black : Le Noir
À Jean, sans qui les mots ne peuvent pas vivre.
Égaré des étendues languissantes, vagabond errant dans les gouffres de noir qui ne connaissent pas de fond, marin tenu prisonnier des mers qu’il chérissait. Homme à la dérive, qui partit de son pays en saluant les hommes, et croyant pour leur Dieu ; qui perdit sa boussole, et se souvint des siens en blasphémant l’idole. Pris de folie, proie des chasseurs de rôdeurs, appât des créatures pécheresses de ces terres qu’il ne reconnaît pas, comme il connaît pourtant la mer...
...La mer de son enfance amère, qui brille dans ses yeux bleus quand cogne le fouet, l’arme d’un père qui n’aime pas le rêve. À chaque claquement, à chaque châtiment, craque là bas le tonnerre, dans cette mer qui coule dans ses larmes. L’orage couve, roule et éclate, cacophonie colossale couvrant tout son de cette terre dans son grondement bienfaiteur. Terrible décharge qui ne se termine pas, qui revient chaque nuit chaque jour, dans des rêves amers pleins d’écume et de tempêtes, où résonne en milliers d’échos le rire d’un capitaine fantôme, tyran des loups de mer, conquérant des âmes téméraires, gardien des régions invisibles...
...Ces invisibles terres qui n’accordent le droit qu’aux dieux de pénétrer, où pourtant rôde l’homme aux rêves conquis, qui ne craint plus ni les fantômes ni ces dieux, qui n’existent plus depuis longtemps, si ce n’est depuis toujours. Le marin n’a plus peur, les inconnus d’ailleurs vaincus comme furent percées les tempêtes, les magies que l’enfance esquissait ont brûlé devant ses yeux plus bleus chaque instant, il a vu ce qu’un homme n’oserait même concevoir. Et dans le noir où dès à présent, il voguera pour l’éternité, de son immortalité, lui reste un ultime ennemi, accroché à ses cicatrices, détracteur de souvenirs, rappel du chagrin, œil guetteur qui voit tout sans se montrer. Il est le visage derrière le visage, le Judas qui trahira Jésus, la face véritable d’un homme solitaire qui ne peut mentir qu’à lui même, désormais, que tous l’ont quitté...
...Quitter la terre de sang séché, s’échapper jusqu’aux confins de l’océan qui oublie ses frontières, les lui rappeler, pour les dépasser, et conquérir ces eaux dont lui même ne peut sentir les odeurs. On dit salée l’eau évadée de nos terres, mais Au delà, elle est encore étrangère, a le goût et l’odeur qui exigent d’autres sens que vous n’avez pas Encore. Océan, noble et libre créature que vous tentez d’apaiser, s’est vue chargée de temps et de trésor, et les marins qui l’ont aimé à n’en jamais oser revenir reposent à présent en son sein, âmes apaisées flânant dans l’écume et jouant dans les tempêtes qu’ils aiment. Vous, monstres s’écrasant en terre, le croyez dévoreur de vos frères, sans voir vos grandes dents, qui mâchent les rêves des marins, vos abysses de gorges, qui avalent leur passion. Gobez encore, ramenez les marins en terre, ruinez leurs navires, ils partiront, l’océan les appelle, toujours, la nuit...
...La nuit, rapace aux ailes comme des ciels couvrant la terre, qu’il ne reverra plus, et l’océan, dont il ne rêvera plus, jamais. Il tourne, tourne, tourne, dans un chemin sans trace, en un sens assez impossible pour continuer toujours. Son passé s’est enfermé dans le chemin, son avenir est l’autour : Noir. Il n’existe aucune échappatoire pour l’homme qui navigue en lui même. D’admirables épreuves pour d’effroyables marques. Quand le soleil se couche, l’homme à la dérive rejoint sa cabine, il ôte ses habits, les pose au pied du lit, et s’assoit, dans de lents gestes, qui semblent, tout le temps, crier des choses sourdes, comme des douleurs sans nom. Alors, il baisse le regard sur son corps, et, toujours, il verse une larme, qui coule, sur sa joue, emprunte un autre cap, et va rejoindre ses lèvres. Alors, il l’avale, et il pleure encore plus, et dans le navire, dans la cabine, des nuages noirs que sont ses pensées, jaillit un torrent de larmes au goût amer. Au goût salé, comme la mer. La mer, qu’il aimait, qu’il bénissait, qu’il priait chaque jour de l’emmener, loin, loin, là où le nom d’un homme est une bouteille à la mer. Lui, regarde ses marques, comme les pages, arrachées, peut-être une fois, sans doute deux fois, puis recollées, d’un parchemin déchiré, par des bourreaux, aux instruments rouges. Ces temps, ce sang, ce sont des images, fixées à sa peau, ancrées dans son crâne, qui reviendront toujours, qui seront toujours, sous ses yeux, répétées, encore et encore, pendant qu’il tourne, autour de l’autour, de lui même, de tout, du monde, dans le Noir. À présent, ce sont les souvenirs, les rêves, c’était autrefois...
...Autrefois, les capitaines se perdaient, mais certains, disent les loups de mer, n’avaient navigué que dans ce but, pour atteindre des royaumes qu’on soupçonne en eux mêmes, où la terre ne revient que le soir, quand, dans leurs mémoires, revient le passé qui s’oublie par grandes vagues ; quand, le jour, ils caressent cette eau salée comme le sein de leur mère, qu’ils ont dès à présent détrônée. Dans ces royaumes, le marin solitaire ne dort pas, il rit, tout le temps et partout, à l’adresse du monde et du temps qui ne l’atteint plus, vêtu comme il est de son manteau océan. Passe le temps et s’éloignent les terres, ne lui importe plus que l’amour de sa mère. Son navire flotte et erre toujours, dans le noir de la nuit qui gonfle là haut, mais il sourit à ce vieil ami d’autrefois, qui l’a jadis défendu des cris de l’océan. Lui se promène, rit et rit, à gorge déployée, insouciant de l’eau qui abreuve ses poumons, insouciant des abysses où ne dorment que ses rêves qu’il ouvrira bientôt, quand sa soif d’envie le portera où aucun homme ne comprendrait l’envie...
...Envie de revenir, de se rappeler l’espoir de partir sans avoir à partir, de revenir sur terre et subir la vie, qui s’arrête mais ne se répète pas. Ici où il se trouve, quand le jour et la nuit se lèvent ou peut-être se couchent, tout n’est qu’une seule chose, retour d’hier et de l’avant-hier, le navire tourne et l’homme monte sur le pont, et le ricochet des veilles reprend, frappant son monde solitaire et le ramenant au premier instant : Noir ; immense couleur d’absence de chaque chose possible, page vierge où tout peut s’inscrire sans pouvoir s’écrire, royaume sans roi aux lois pourtant présentes, Dieu sans foi englobant ciel et terre et professant l’éternité, Monstre au cœur invisible aux passions destructrices que n’ont alléché ni la faim ni la soif, Ultime rempart d’un homme à l’âme d’une seule couleur : Noir. Et le marin vogue, toujours, et quand les sanglots ont oublié leur raison d’être, monte sur le pont, part sur la proue, et dans le soleil qu’il imagine levé par delà le Noir, scrute, encore, le cap qu’il a suivi. Il sait sa malédiction, mais garde espoir, car entrer dans le cercle signifie qu’il pourra en sortir. Parfois, il se retourne, regarde le navire, et l’admire. Lui aussi a ses cicatrices, voiles blanches où ne siffle plus la voix du vent, pendant bien haut mais mortes tout de même, corsaire pendu de n’avoir pas su guider les matelots, qu’on oublierait de jeter en mer ; mats éraflés, écorchés labourés, par des monstres aux noms multiples, Prométhées libérés, pour accompagner l’homme, à l’éternelle souffrance...
...Souffrance qu’entraîne le péché, sous la main dont s’est armé le Dieu père, usant de chaque seconde pour accroître sa colère, cet étendard sanglant toujours porteur de victoire, qui claque dans le vent, et claque sur son dos, le dos de son fils, plus rouge chaque jour, son fils, qui rêve trop longtemps ; ce fils, à la vie Noire, au dos rouge et aux yeux bleus, qui a le bleu dans l’âme et les rêves en écume. Ce fils, qui trop souvent rejoint la côte, mentant au père pour aller voir la mer, pour briller une fois, une fois dans le Noir, pour voir les marins, les marins qui s’en vont là bas, là bas où jamais il n’ira, jamais il ne pleurera, jamais n’errera et jamais ne rira, parce que, parce que, son père, l’aime, l’aime à le détruire, pour que jamais son fils, ne s’aventure trop loin, là où errent les fantômes de capitaines qui emportent les marins, et emportera son fils. Son fils, l’enfant aux yeux bleus qui aime tant voir partir les navires, qui souhaite tant qu’il en rêve la nuit, dans le Noir...
...Le Noir, qu’il vaincra, pour terrasser ces marques, retrouver ses mémoires égarées, perdues depuis trop longtemps. Terminer ce cercle, lui donner une dernière trace, un ultime instant, achever la douleur au prix même de la mort ; faire briller dans le Noir le premier de tous les Rois, conquérir le néant pour le charger de temps, et faire jaillir en lui cataclysmes d’océans, et rejoindre enfin le véritable. Repartir dans la grande mer, s’échapper de nulle part et se fondre dans le monde, entre ciel et terre et mer, unir ces trois géants pour Le rejoindre enfin, le Continent. Naviguer, naviguer, retrouver sa boussole et se remettre à genoux, et alors ; voguer en tout temps quoi qu’ait décidé le cap, juste, jusqu´à, enfin, revoir les hommes sans rêve en qui jamais plus l’on ne croira...
...Sans toutefois oublier l’homme en dessous de l’homme, qui couvre ses desseins sous l’âme du marin, qui, toujours, désormais, ne reverra jamais la terre ; fou qu’il est de s’être risqué à l’affronter...
Et sa dérive le fit sombrer...
Noir.
Noir...
Un capitaine, ou peut-être un rêve, riant de sa solitude, en un lieu qu’on appelle Noir.
Il a un long manteau de cuir qui couvre tout son corps, avec de belles et longues traces de griffes sur le dos, qui découpent ses os. Un grand capuchon dissimule sa tête, son visage, ses yeux, dont on ne sait pas la couleur. Son manteau, qu’il vient d’ouvrir, laisse apparaître son torse, nu, robuste. Il a deux cicatrices sur la poitrine. Elles ont la forme d’une croix.
Ses jambes n’interrompent jamais leur mouvement, silencieux. Elle semblent glisser, remuent d’avant en arrière, d’arrière en avant, agitation dérangeante. Il a les mains gantées, avec un rubis sur chaque doigt. Chacun paraît lourd, comme s’ils soutenaient quelque chose, et ils remuent, comme les jambes.
On entend plus son rire, on le sait pourtant sourire. Mais on ne sait pas pourquoi, ni à l’adresse de qui, est ce sourire, qui laisse fermée la bouche.
Il a la silhouette svelte, mais nous paraît léger, fort tout de même. Il a juste le ventre plein, ressemble à un homme qui a assouvi une faim de plusieurs siècles. Peut-être plus longtemps. On voit ses côtes qui se soulèvent, rentrent, se soulèvent encore, et chaque fois, on entend le râle qui émerge de sa gorge, pesant leitmotiv.
Son cou qui monte, monte. Longue cicatrice qui poursuit la trachée, rejoint le menton. Un grand sourire, qui rajeunit ses traits. Une barbe, d’apparence bien vieille, a poussé sur son visage, qu’il a dur, émacié, sec. Là ou passe la cicatrice, la peau est restée nue.
Le capuchon glisse, se plie sur la nuque, laisse apparaître toutes ses joues, Blanches, et son nez, fin, comme son visage. Il a ouvert la bouche, mais il n’y a rien à y voir, rien d’humain, en tout cas.
Mais ses yeux, mon Dieu, sont si terribles, tant ils sont humains...
Le capuchon a glissé, a tout entier révélé son vrai visage.
Il a le visage d’un marin, qui ne croirait plus en ses rêves.
Il vient d’ailleurs que le Noir, semble être né sur les terres qui longent l’océan, cet endroit qui se trouve au cœur du Noir.
L’étrange capitaine a parlé, sans sourire, peut-être à lui même, où à quelqu’un que l’on ne connaît pas, que l’on ne voit pas. Où quelqu’un que l’on voit, sans comprendre qu’il est.
Il a ses lèvres qui se tordent, les consonnes qui s’arrachent, les voyelles qui se déchirent, les mots, qui crachent, se broient, et dans le Noir, qui écoute, gargouillent des phrases, aux sens qui crèvent, qui torturent, qui tuent, l’homme qui n’a pas, sombré dans le Noir.
« Je suis le maître de ces lieux. »
Et le Noir de se troubler, de blanchir, de crainte, de peur, lâche qu’il fut depuis toujours qu’il côtoie les hommes, à n’avoir jamais dit à aucun, qui ils étaient, ce qu’il était.
« J’ai cru avoir longtemps cherché, pour te trouver enfin. »
Le Noir qui, par petits points, s’éclaire, laisse enfin se mouvoir quelque chose, dans ce que les marins et tous les autres, ont toujours cru, être l’immensité, de l’infinité.
« J’ai cru avoir sillonné l’océan, à la recherche de l’Enfin. »
Le Noir qui se sent faible, de ne pouvoir se réfugier dans la fatigue.
« J’ai tant rêvé que je m’y suis perdu. »
Le Noir, qui se fond...
« J’ai tant souhaité, sans connaître l’objet de mes souhaits. »
...Qui tombe, tombe....
« Et j’ai sombré, en Imaginaire... »
...Le Noir, qui Sombre dans le...
« Imaginaire, pour l’enfant, amoureux des mers, ne peut mener qu’à... »
Toi.
...Blanc.
Quelque part, sur les terres, marche un enfant, le dos droit, le pas fier. Il aime l’odeur que transportent les fleurs, mais n’approche pas trop de ce qu’il ne connaît pas. Il est parti de la maison de son père, qu’il n’aimait pas, et a pris le chemin qui mène à la campagne, loin de tout. Il a ôté sa chemise, qu’il laisse traîner par terre. Il a chaud, et la transpiration suinte sur son dos. C’est un dos de jeune garçon, pas très robuste, un peu fragile, mais qui supporte ce qui l’accable déjà.
Les marques rouges qui le salissent semblent un trophée qu’il brandit fièrement.
Quelque chose d’adulte nage dans sa tête, mais un adulte ne le reconnaîtrait pas forcément. Peut-être le goût de l’avenir, la peur de la mort, on ne le sait pas. C’est un secret qu’il garde au fond de lui ; trésor sans valeur sauf pour celui qui le trouve.
Il y a tout de même quelque chose d’étrange dans les yeux de ce garçon, qui ne craint pas le fond de son âme.
Il a l’œil bleu, comme la mer.
Il a l’œil qui dérive, quand il contemple la mer.
A moi?
Bon ben je voudrais remercier ma famille, mes amis, la corruption de magistrats et mon canari.
Non sinon, merci à linka et Amir qui ont lu un 1er jet, et puis merci aux juges surivants
Félicitations aux autres candidats, aussi.
Spéciale dédicasse à Linka, wesh.
Wow, mon chewie a gagné
Comme c´est étonnant...
Mais vous auriez du lui diviser la note par deux à cause de cette foutue histoire de p´tits pois carotte ![]()
En divisant sa note par deux, il serait encore devant quelques candidats...
Que pouvons-nous faire sinon fuir ? ![]()
Bah c´est qu´un hobbit après tout, il est très faible en dehors de son PC...
Mwaha.
Bravo a Hobbit et Clof donc. I´m happy. Youpi.
Et bien étant participant également, je remercie les juges d´avoir lu mon texte et de m´avoir offert cette cinquième place qui ma foi me satisfait assez sans pour autant me donner des frissons.
J´aurais pu me ramasser un 6, qui aurait brisé ma vie d´écrivain en herbe, et je vous aurai foutu un procès aux fesses pour homidice involontaire, ![]()
C´est parce que j´ai pas eu assez de temps
:mauvaisperdant:
Non, plus sérieusement, j´avais l´intention de particulièrement travailler la partie du rêve et un peu plus celle des parents mais j´ai manqué de temps. Donc, au final, j´ai même pas pu le faire lire par quelqu´un d´autre. Prochain concours ( chais pas pourquoi j´ai l´impression qu´il aura pas lieu...), je m´organiserai comme il faut...
Eh ben... Si je m´attendais à ça... ![]()
Bravo à tous les participants, spécialment au modéro, il mérite bien sa première place ! Et merci aux juges, vous avez fait du bon boulot !
A quand le prochain concour ? ![]()
"A quand le prochain concour ?"
Je planche sur des idées. En fait, j´ai même beaucoup d´idées en ce moment, beaucoup trop, je pense donc mourir avant sous le coup d´une surcharge cérébrale.
Je t´y autorise mais seulement après avoir terminé tes fics en cours...
Et pour les textes qui ont été envoyées aux juges qui ne sont plus juges, ils seront côtés aussi?
Les textes ont été mis en commun j´te rappelle...
Les notes sont la moyenne de celles d´Agraf et de Titouan, les deux seuls juges restant au final. Yohan avait du se désister, et on n´a pas eu de nouvelles d´Ostra, donc je pense que ces notes resteront définitives.
Les deux autres juges étaient incorruptibles, aussi le modo dut les tuer pour s´assurer sa première place
Je crains que l´on n´entende plus jamais parler de Yohan ni d´Ostra, paix à leurs âmes...
Bravo à tous.
Pourquoi n´afficher les textes que des trois premiers ?