Voici une courte nouvelle, écrite il y´a quelques jours, que j´aimerais vous présenter!
bonne lecture!
Je pourrais tenir un récit plus long, mais le temps m’est compté et mes forces m’abandonnent aussi sûrement que je suis vieux et brisé. L’hiver de la vie est un drôle de paradoxe, car si vous pouvez y faire valoir votre sagesse, le temps et ses dégâts s’en viennent ébranler l’esprit jusqu’à le rendre inopérant ; aussi y aura-t-il autant de raisons que de lacunes dans ce récit. Cependant, moi qui n’ai jamais ouvert un livre de ma vie, le simple fait de me savoir lu, compris, tendra à rendre mon agonie plus douce.
Ironie du sort, ce fut par un matin jeune, pétillant de clarté, que mon récit débuta. J’étais déjà un vieux briscard en ce temps, mais le monde ne m’avait pas encore condamné à l’exil dans cette pension miteuse, sentant l’urine, d’où j’écris ceci.
Si mon âme est capable de mâchonner une ultime description, ce serait sans doute celle de ce maudit château, cette bâtisse de Lucifer en personne (Que Dieu me pardonne de l’avoir cité) dans laquelle j’ai vécu il y a de cela deux ans environ.
Mon oncle Leers m’avait légué ce manoir depuis une frustration testamentaire, dans laquelle il avait renié ses proches héritiers. Avait-il été trahi ? Je ne le saurai jamais. Toujours fut-il qu’approchant de la retraite, je m’installai seul dans sa demeure, encore peu conscient du fond et de la forme de l’épopée diabolique qui allait naître. Le château faisait dix, peut-être vingt fois ma précédente demeure. Fondé en 1693 par mon ancêtre Leers Fosteau, lequel était tombé amoureux de la Hollande au point de s’y payer un logis, elle avait descendu en droites lignes dans notre famille.
S’élevant sur les hauteurs d’une colline que bordait la lande, insipide, ç’avait été à première vue un cadre dans lequel l’univers avait cessé de tourner depuis l’époque victorienne. Si ç’avait pu n’être que ça, un vieux logîs !
Le brave Edouard (Dieu le bénisse, et cela à jamais !) m’accueillit les bras ouverts, vêtu comme un parfait majordome. Il avait l’air sagace, même si, comme on dit, l’air ne fait pas la chanson. Sa moustache proéminente, trop proéminente en fait, me fit sourire et m’ôta ce teint lugubre que j’arborais depuis mon arrivée dans l’arrière-pays.
Il faut que j’abrège ce journal, car les forces me manquent…
Les années passèrent, ainsi que les rides se succédant sur mon visage. Eut-il été donné à un homme de vivre parmi la sauvage nature que rien n’aurait altéré à sa pourriture, et je me sentais décrépir comme une façade de maison délabrée.
Edouard était descendu en ville, je ne me souviens plus pourquoi, et je me surpris ce jour-là à feuilleter parmi les ouvrages d’une bibliothèque dont j’avais déniché la clé récemment.
Et puis, inexplicablement, alors que le haut dossier rendait futiles mes retournement scrutatifs, tandis que l’ambiance, déjà ô combien sinistre, se faisait encore plus ténébreuse, une main, une main à la fois douce et rèche, froide et chaude humide et sèche, indicible ! , se posa sur mon épaule et me dit :
« Mort ! Ne trouble plus le Mort ! » (J’y mettrai une majuscule jusqu’à mon dernier souffle !)
Aussitôt je me levai, en alerte, et alors que le feu crépitait dans l’âtre comme une présence d’humanité, ma main passa dans le vide à la recherche de l’esprit immatériel. Mais il s’était déjà éloigné, et bien que son écho percutât chacun des mûrs dans un « houuu ! » sonore, rien ni personne, pas même Edouard frappant à ma porte, n’aurait pu me décoller de ce modeste fauteuil, dernier bastion de ma logique.
Puis les réelles ténèbres tombèrent, s’infiltrant par les créneaux et plongeant le château dans l’ambiance d’un noir plus naturel, plus nocturne. Et tandis que mon cœur tambourinait, tels des milliers de tambours rendant hommage à St Roch, je l’entendais murmurer comme dans ces histoires aux fins tragiques, cette phrase énigmatique :
« Mort, ne trouble plus le Mort ! »
Et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, j’avais déjà, mais non sans mal, quitté ce manoir mystérieux et pris la clef des champs. Peu de temps après, j’atterris dans cet asile de fous, où les murmures sont délires et les rires malsains. Mais maintenant que je repose loin du château, à des lieues et des lieues de la Hollande, et que le bruit d’une radio berce l’asile de sa douce mélodie, je repense, encore et encore, me demandant, tant et toujours, si cette voix, ce jour-là, n’était pas finalement celle de mon vieil oncle Leers Fosteau, lui qui avait défendu sa demeure, peut-être tant et si bien que même sa mort ne l’en délogerait.
William Fosteau