voici une petite nouvelle sans prétention. J´ai employé un style simple, ultra-fluide (à mon goût) car le seul but ici est de vous faire plaisir! (Voire vous effrayer...)
Bonne lecture!
Le journal
Le café du pont.
Sous un soleil de plomb, ses terrasses grouillaient de monde. Vêtus de chemises blanches tachées de transpiration, les serveurs opéraient des allers-retours hâtifs entre les tables et le bar, munis de plateaux aux mets sans cesse changeants.
Les cuisiniers, qui ne savaient plus où donner de la tête, avaient perdu le temps imparti au fignolage des plats. La liste des commandes croissait et leurs mains travaillaient à un rythme machinal.
En face, les deux étages d’une librairie séculaire projetaient sur la route une ombre gigantesque. Ses pièces respiraient la fraîcheur de l’air climatisé. Les mûrs étaient tapissés d’un jaune vif entraînant et punaisés d’affiches aux couvertures des best-sellers du moment.
En passant la porte coulissante paraissait une grande pièce carrée. A droite, il y avait le rayon de bande-dessinées, quatre étagères de livres de musique et trois bureaux où des romans chers étaient éparpillés. A gauche, des cartes, des planisphères, des bouquins traitant de géographie suivaient, enfermés dans une armoire en verre, une cinquantaine de classiques des éditions « La Pléiade ». Et tout au fond à gauche se trouvaient des romans en version originale.
Un escalier menait au second étage où étaient les romans policiers, de Fantasy et de Science-Fiction.
Eric regarda son fils Thomas parcourir ces rayons de livres aux couvertures inquiétantes. S’arrêtant sur l’un d’eux, le jeune garçon s’enthousiasma. La brique titrait « l’épée de vérité » par Terry Goodkind. Il lut le résumé, le feuilleta, s’imprégnant du style, et lacha à son père :
-Il fait plus de mille pages !
-Mille pages ? S’indigna Eric. Mais c’est la version Pocket non ? Si tu prenais la normale ? Il ne fait que…euh…650 pages !
-C’est écrit trop petit ! Protesta le garçon. Et puis c’est plus cher ! Celui-là fait que dix-sept euros.
-En effet, c’est pas cher ! Ironisa-t-il.
Eric eut soif. Il jeta un coup d’œil au travers des portes coulissantes et aperçut une place libre à la terrasse.
-Je vais te laisser regarder à ça. Dit-il. On s’attend au bar ?
-Oui.
-T’as de quoi payer ?
-Non.
Eric tendit vingt euros à son fils, lequel les prit sans détourner le regard de « L’épée de vérité ».
Il redescendit les escaliers, s’excusa en passant à travers la foule aux caisses, murmura un « J’ai rien » à la vendeuse et sortit.
Une voiture s’arrêta pour le laisser traverser. Il fit un signe de la main au conducteur et passa. Il tira la chaise et s’assit. Un serveur haletant s’enquit de sa commande. Il demanda une bière fraîche.
Le soleil déclinait. Bientôt il passerait derrière les appartements et l’ombre douceâtre recouvrirait la ville. Lentement, la terrasse se vidait.
Il approchait six heures et Thomas n’était toujours pas sorti. Eric avait englouti trois bières. Sa tête tournait. Son estomac gargouillait et l’alcool dégageait de la chaleur dans sa poitrine. Son lacet était défait. Il se pencha pour le rattacher et passa la tête sous la table circulaire. Sur le sol gisait un journal. Des traces de pas s’étaient imprimées sur les articles et le papier avait été déchiré. Ebranlé par une étrange envie, Eric tendit le bras et s’en saisit.
Il passa la main sur la première page. Sa paume se couvrit de poussière.
Et aussitôt il fut neuf ! Plus de plis, plus de déchirures ni de craquelures!
L’hebdo s’appelait l’Opinion. Les caractères étaient harmonieux, encrés d’un vert « flubber ». Eric tourna les pages.
Les titres annonçaient la guerre entre des pays qui n’existent pas. Les faits- divers et les publicités avaient perdu la raison. La rubrique nécrologique pleurait la mort de gens nés au quatorzième.
La nuit tomba. Les lampadaires s’allumèrent. Eric avait examiné chacun des articles en profondeur. Observant la dernière page, il manqua s’étrangler :
La semaine d’Eric Goodjoy
Lundi : Témoin d’une mort
Mardi : Perte d’une connaissance
Mercredi : Accident de voiture
Jeudi : Retrouvailles
Vendredi : Danger
Samedi : Mort !
Thomas venait d’arriver.
-Papa, t’as l’air tout blanc ! Ca va ?
Eric passa la tête au dessus du journal.
-Oui ! Oui ! Allez, on s’en va !
Il se leva, déposa l’addition dans le cendrier vide et prit Thomas par la main, abandonnant l’hebdomadaire sur la table.
Une voiture s’arrêta. Il allait traverser lorsqu’une BMW s’engagea dans le virage et percuta la bagnole à l’arrêt. Le conducteur passa à travers la vitre. Il atterrit trois mètres plus loin, le visage couvert de sang. Mort.
-Oh mon dieu, papa ! Regarde !
-Non, ne regarde pas !
Il plaqua une main sur le visage de Thomas. Il traversa la place, les yeux exorbités. Les sirènes d’ambulance résonnèrent dans la nuit. Quand l’accident fut hors de vue, Eric retira sa main et Thomas, se tournant vers lui, demanda :
-Mais enfin, pourquoi t’as fait ça ?
Eric gifla son fils.
-T’es trop jeune pour voir un truc pareil ! Répondit-il.
Et il le serra dans ses bras.
***
Mardi : perte d’une connaissance
C’était un mardi pluvieux. Eric se leva à midi, éveillé par la pluie s’écrasant contre le carreau de sa chambre. Il passa un doigt sur ses yeux, se leva et alla jusqu’à la salle de bain. Il avait tardé à s’endormir, encore trop affligé par l’accident et le journal.
Il prit son bain, enfila un jeans delavé, un pullover noir et il se demanda si le journal avait passé la nuit dehors. Il voulut en avoir le cœur net.
Thomas était retourné chez sa mère hier soir. Il laissa l’appartement au chat, Whisper, lequel sommeillait encore sur le rebord de la fenêtre.
Eric retrouva l’hebdomadaire au même endroit. Malgré les coups de vent qui avaient feulé dans la nuit, le journal n’avait pas bougé. Il sortit un calepin et un crayon, et alla à la dernière page. L’hebdomadaire avait toujours un air neuf.
Il recopia les prévisions au mot près. La mine passait sur le calepin, formant des phrases qu’il se voyait vivre. …Jeudi : Frôler la mort, Vendredi : mort !
« Vendredi, mort ! » S’exclama-t-il. Il se retourna. Personne ne l’avait entendu. « Vendredi : mort ! » Il fit volte-face, rangea son bloc-notes et rentra chez lui à grandes enjambées.
Devait-il croire ce journal ? La première prédiction, en tout cas, avait été exacte. Il avait bien assisté à la mort d’un homme. Il avait fui avec Thomas et l’avait serré dans ses bras et… il l’avait giflé !
Mardi : perte d’une connaissance … Thomas !
Son cerveau fit un bond. Il plongea sur le téléphone et composa le numéro de son ex-femme : Lisa Treeyard. Une voix féminine parla dans le combiné :
-Lisa Treeyard !
-Allo Lisa, c’est moi ! Je dois parler à Thomas.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Eric entendit sa femme pousser un râle exaspéré.
-Parlons-en de Thomas ! Feula-t-elle. Gifle-le encore une fois et je te traînerai en justice ! Le gosse est revenu terrorrisé. Il n’a pas dit un mot de la soirée.
-Je suis désolé ! Gémit Eric. On a été témoins d’un accident et j’ai paniqué ! Il voulait regarder et…
-Et rien du tout ! Coupa Lisa. J’espère que t’as bien noté ce que je viens de te dire !
-Oui ! Promis.
A nouveau, il y eut un long silence. Eric reprit son souffle.
-Thomas est là ? J’aimerais lui parler. Demanda-t-il.
-De quoi ?
-De tout ça bien sûr ! Mentit Eric. Pour m’excuser !
-Il est parti chez un ami aujourd’hui. A Disney Land. Il ne revient que ce soir. Je lui demanderai de te rappeller si tu veux.
-Oui ! Je t’en prie, fais-le ! Et tiens-moi au courant si…
Mais elle avait raccroché.
Eric s’effondra dans le canapé. Il plaqua une main sur son front et expira bruyamment, répétant à voix haute : mardi : perte d’une connaissance…
Il demeura couché, tremblant, imaginant divers scénarios qui pourraient causer la mort de son fils, de l’accident de voiture à la rupture d’anévrisme. Il pria aussi, récita des passages de la Bible, confessant son manque de foi en Dieu. Il implora tous les Saints d’épargner la vie de Thomas
Le téléphone sonna. Il n’était que dix-neuf heures quinze. Désespéré, Eric prit le cornet. C’était Lisa.
-Thomas ne pourra pas te parler ce soir ! Dit-elle.
-Il est…mort ?
Elle éclata de rire.
-Bien sûr que non ! Mais il est rentré tôt. Il fait de la température, je crois qu’il couve la grippe.
-Oh, Dieu merci ! Dieu merci !! !
-Quoi ?
-Euh…je veux dire…
Elle raccrocha. « Quel con, cet Eric ! » Se dit-elle.
Mais Eric était aussi con que rassuré. Dans son lit, thomas serait à l’abri de la plupart des dangers. Alors, qui d’autre mourrait ? Il sonna à ses parents, à sa sœur, à trois de ses cousins. Mais bégayant lorsqu’ils lui demandaient la raison de son appel, il décida d’attendre.
Il prit le New-York Times, lut les articles sur la politique, et il aurait oublié ce défilé d’événements sordides si Whisper n’avait pas feulé dans la cuisine.
Eric se leva. Il trouva la dépouille du chat sur le sol. A côté se tenait renversé un sachet de granulés rouges de mort aux rats.
Il fut partagé entre la tristesse et le soulagement. Tandis qu’il ramassait la dépouille de l’animal, une larme perla sur ses joues. Certes, il se trouvait dans le meilleur des cas. Mais Whisper était mort et le journal n’avait pas menti.
Que prévoyait-il pour demain ?