Ceci est un récit historique; un extrait de la biographie de mon père. Si cela vous intéresse, je posterai des suites.
Pour mes petits Guillaume, Audrey, Shirley, Dorothée et Luan.
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Pour vous, mes chers petits-enfants, j’écris ces quelques souvenirs de cette cruelle guerre de 1940 à 1945.
C’est suite à un document remis par une personne de Maubeuge que cette envie de raconter une partie de ma vie m´est venue.
L´homme de Maubeuge se traitait d’imbécile, de sot, et prétendait avoir passé les événements de la guerre, sans s´en apercevoir.
Ceci va être un récit de guerre, comme il y en a eu des milliers auparavant, mais sa particularité est qu´il essaiera de démontrer l’héroïsme de certaines femmes qui se sont dévouées à la cause des autres, en les soignant. Parmi l’une d’elles : Soeur Jeanne d´Arc de la congrégation des Soeurs de Maubeuge.
Oser mêler mes aventures personnelles, si négligeables, pourrait paraître présomptueux. Pourtant, du point de vue de celui qui se nommait lui-même « l´imbécile de Maubeuge », il existe un monde dont il se dit heureux de faire partie parce qu´il est sorti de tout cela sans dommage et... vivant !
Quand en 1933 notre grand-mère nous a apporté le journal La Libre Belgique, elle eut cette réflexion sinistre:
« Nous allons avoir la guerre ! »
Un monde nouveau venait de surgir, un monde de fous, dans lequel nous allions
être entraîné sans l´avoir voulu.
Le 29 juin 1934, Hitler a décidé du sort de l´Allemagne, lors d´un grand rassemblement à Munich qui se traduisit par la NUIT DES LONGS COUTEAUX.
Quand la guerre commença-t-elle réellement ?
Oui ! Les puristes diront que les ferments étaient réunis dans le TRAITE DE VERSAILLES qui clôturait la guerre de 14-18.
Il n´y aurait plus de guerre !
C´était sans compter avec les fournisseurs de canons, ceux qui profitent de l´armement !
En plus, il y avait un peuple ivre de vengeance. Il ne songeait qu´à une chose : la revanche!
En 1939, j´avais 18 ans, et à la guerre, on n´y songeait même pas.
A l´époque, j´étais président de la section de Dour des Jeunes ouvriers chrétiens : les jocistes. Ce dimanche-là, le 3 septembre 1939, après avoir servi comme enfant de choeur la messe de onze heures, j´ai accompagné à la bibliothèque mes deux amis : Armand et Valentin Colmant
C’est là que le Doyen Larsimont nous a rejoints.
Il avait sa tête des mauvais jours pour nous annoncer, tout de go:
« Mes amis : l´Angleterre vient de déclarer la guerre à l´Allemagne, ce matin, à 11 heures.
La France, continua-t-il d´un ton grave sera en guerre à 17 heures ! »
Nous nous sommes regardés, notre vie venait de basculer.
La guerre! On s´y attendait sans trop y croire: nous avions déjà vécu les tribulations
de deux mobilisations !
Nous avions vu des jeunes gens de vingt ans obligés de rejoindre les casernes et la détresse de leurs familles.
Nous allions connaître la disparité de la reconnaissance de l´armée envers ses… enfants.
Le soldat touchait un franc par jour, l´officier... 100 francs. C’était un des facteurs -oui- qui allait miner le moral de l´armée quand le moment de combattre viendrait...
Des déclarations fracassantes de la part des Français pouvaient nous rassurer sur
l´issue de cette guerre:
« Elle sera courte et nous la gagnerons!
Nous sommes les plus forts. Nous avons l´Empire derrière nous, et nous avons
la ligne Maginot. Les Allemands n´ont même pas d´essence pour tenir dix jours! »
En Belgique, grâce à la politique de notre roi Léopold, nous étions neutres.
Il nous fallait prier, beaucoup prier !
On allait s´installer, ici comme ailleurs, dans un attentisme coupable.
Le 1er Septembre, l´Allemagne, avec ses 58 divisions blindées, envahit la Pologne!
En quatre jours, sans avoir achevé leur mobilisation, les Germains criaient Victoire: les Polonais étaient enfoncés!
Répondant aux tanks par de la cavalerie : le combat était, par trop, inégal.
C´est pour répondre à cet acte de banditisme que les Alliés déclarèrent la guerre.
Hitler serait, paraît-il, resté sans voix quand Goering lui annonça la notification des Alliés.
« Est-ce vrai, aurait-il dit ? Ils n´oseront pas! »
Il n´y croyait pas!
Hélas ! L´ultimatum lancé par les Alliés prenait effet.
Ce temps sera appelé: la drôle de guerre.
Au lieu d´attaquer les Allemands dans la Sarre, on se reposa derrière la fameuse
ligne Maginot en France, et le Canal Albert en Belgique...
Le 27 septembre 1939, les Allemands entrèrent dans Varsovie.
Ils avaient eu soin de pacifier avec Staline, dès 1939, et de se partager les dépouilles du vaincu...
Que dire de Hitler?
Nous avons eu l´occasion de demander l´avis d´un professeur de religion,
l´Abbé Verlach (un flamand, bon teint) de Boussu. Il avait assisté à une réunion présidée
par le Chancelier à Aix la Chapelle. Il nous avait raconté ses impressions, dès 1934.
A notre question, il a répondu :
« A l´écouter, on est pris par quelque chose d´indéfinissable…
On avale tout ce qu´il raconte. »
Il ajoutait :
« Jeunes Gens, prenez garde ! »
Le 23 novembre 1939, lors d´un discours prononcé devant la fine fleur
du parti nazi, Hitler éructait :
« Lorsque j´arrivai au pouvoir en 1933, une période de lutte des plus difficiles se trouvait derrière moi (Hélas ! si elle pouvait y être restée)Tout ce qui existait auparavant s´était écroulé ! Il me fallut tout réorganiser, depuis la masse du Peuple, jusqu’à la
Wehrmacht.
D´abord remettre de l´ordre de l´intérieur ; ensuite j´entrepris la deuxième tâche : libérer l´Allemagne de ses entraves internationales et appliquer scrupuleusement
les lignes sublimes de mon livre de chevet, Main Kampf. !
Hitler !
Que n´avait-il pas prédit ?
Il se croyait détenteur des pouvoirs d´un illustre visionnaire, le bras droit de la Providence !
Il était le fils adoptif d´un douanier autrichien et d´une mère de sang juif.
C´est peut-être ce fait qui lui collait si mal dans sa peau ?
Quoi qu´il en soit, ce peintre des affaires ratées allait jeter dans la tourmente,
apparemment sans état d´âme, plus de cinquante millions d´êtres humains !
Ils allaient mourir pour rien, mais préparer ce qui est devenu… le suicide de l´Europe.
Par ce beau jour (si on peut dire) du décembre 1939, le facteur (encore un) m´apportait une jolie carte orange : une invitation à me présenter, le 31 janvier 1940 à onze heures du matin, au fort de Pepinster pour y faire mon service militaire.
J´étais de la classe 40 !
Pepinster ? Jamais entendu parler de ce patelin, encore moins d´un fort à cet endroit mystérieux. C´est l’entrée ou la sortie des Ardennes, cela dépend par quelle issue on s´y présente.
Quel temps de chien, ce 31 janvier ! Il avait gelé.
Pour me rendre à Saint-Ghislain, par ce verglas, ce ne fut pas la gloire.
Que dire lorsque je suis arrivé à Pepinster ?
A tout hasard, au premier venu, j´ai demandé mon chemin.
Il m´a répondu, en rigolant :
« C´est là-haut ! »
Ah ! Si c´est là-haut, la première rue qui monte, ce sera la bonne !
Je suis arrivé rapidement… en rase campagne. J’étais frais, au propre et au figuré !
« Encore un, me dis-je, que les Fagnes vont avaler ! »
Un mètre de neige, sans exagérer !
J´avançais très difficilement, néanmoins à 11 heures pile, j´étais au fort. .
Mes premiers rapports avec les autorités ne furent pas formidables.
Ni fleurs ni beaux discours pour nous accueillir !
On nous a poussé, les quatre-vingt de cette fameuse classe 40, dans une salle qui allait
servir de réfectoire, de chapelle, de salle de cours et de salle de fêtes… paraît-il.
Un adjudant survint avec, derrière lui, une série de lêche-culs, pardon
de maréchaux de logis(sergents) et de brigadiers(caporaux).
L´un d´eux cria :
« A l´Ordre ! »
Tous, d´un seul mouvement, nous nous sommes levés, comme si Dieu était là !O n allait nous lire le règlement, et surtout des sanctions...
« Sera puni de peine de mort, celui qui… »
Il y allait en avoir beaucoup de qui, qui, qui…Comme cela durait trop longtemps, à mon goût, j’en profitai pour m´asseoir.
J´étais au dernier rang, et je disparus aux regards inquisiteurs de celui qui se prenait pour le Roi.
« Levez la main et dites : je le jure ! »
Comme je me connaissais, autant parler au mur.
Ce fut ma première journée. Les autres n´ont rien de remarquable.
Le temps me semblait long, comme les violons, et l´on s´ennuyait fermement.
Ce jeudi-là, 9 Mai 1940, nous attendions tous notre billet de permission, la Pentecôte
n´était pas loin. L´après-midi, les sous-officiers avaient organisé un match de football,
sur le glacis du fort. Nous étions priés ( ?? ?) d´y assister. Comme nous n´avions rien à faire,
pourquoi pas ? On est rentré pour souper et pour dormir.
Vers deux heures du matin, l´hurluberlu de service, toujours le même, a pénétré
dans notre chambre et s´est mis à gueuler :
« Alerte ! »
En cas pareil, nous savions ce que nous devions faire : nous habiller, prendre notre paquetage- surtout notre fusil- et descendre le plus rapidement possible à notre poste, dans le fort.
Ce jour-là, par un hasard dont je ne suis pas responsable, j´étais de l´équipe de réserve.
Dans ce cas, je devais me rendre dans la caserne souterraine et attendre la fin de l´alerte.
Mon copain René trouvait le temps de l´alerte bien long.
D´habitude, c´était l´affaire d´une heure au grand maximum ! Cette fois…
Cela n´était pas ordinaire.L’hurluberlu se précipita à nouveau dans notre chambre et se mit à gueuler :
« C´est la guerre ! Remontez tous au casernement. Descendez vos affaires, on va brûler
tout ce qui est en haut ! »
Avec en tête le bourdonnement de :
« Sera puni de mort celui qui, qui, … »
Nous allions tous obéir aux ordres !
J´ai vu dans ciel du matin de grandes traînées blanches. Des avions nous survolaient.
Des Français ?O ui ! Tous, nous le pensions. Même un des sous-officiers qui nous
accompagnait, je crois qu´il s´agissait du maréchal de logis de Wergifosse, un brave type
Tellement brave qu´il nous désigna pour une corvée : descendre les sacs de pommes de terre,
qu´un fermier venait d´ apporter. Cette corvée nous a occupés jusque midi.
Une heure plus tard l´individu, l´adjudant Renard, se précipita pour demander deux volontaires.
René Léonard, mon copain de chambrée, répondit :
« Présent ! »
Alors ! Puisque un liégeois se présentait, il ne serait pas dit qu´un borain resterait en arrière…
C´est de cette manière que j´ai commencé la guerre !
Il ne faut pas croire en une action d´éclat, telle que je pouvais l´imaginer
Il faut savoir petite Luan, qu´un Fort doit être, mis sous pression, pour le renouvellement
de l´air.
Pour ne pas perdre de l´air conditionné, les portes d´accès sont alternativement ouvertes et fermées. C´est cette action héroïque ( !! !) qui nous fut dévolue. Que de soldats n’avons-nous pas vus défiler ? Notamment des officiers. Aucun de ceux-là ne nous demandait ce que nous faisions là !
L´heure du repas du soir était largement passée et personne ne s´inquiétait de notre sort.
Aussi, après cinq heures de faction, nous avons demandé à ce que l´on vienne nous remplacer.
Faveur accordée ! Le temps d´aller voir l´aumônier - un capucin de Tournai, un barbu -, de me confesser, de communier à je ne sais quelle heure du soir, je pris enfin un peu de repos. Pas de chance, ou plutôt c´était ma chance, l´homme qui criait, revenait nous inciter à nous préparer :
« Vous êtes de l´équipe de repos. Vous sortez du Fort ! »
En réalité, nous étions en surnombre, il fallait créer de la place aux anciens, beaucoup plus chevronnés.
On nous… mettait à la porte !N ous ne savions pas que notre départ était définitif et que débutait notre tour de Belgique, presque à pied.
Nous partions en repos (quelle blague), hors du Fort
J´ai lu et c´est sympas
ça change d´hp.
c´est très dramatique car c´est du vécu authentique.
Nuit du 10 au 11 mai 1940
Depuis cette nuit nous sommes à l´air libre.
Nous humons le vent en direction de Banneux.
Nous sommes crevés, nous allons descendre vers Liège et traverser ce beau pays
sans le voir...
Arrêt à Chaudfontaine ; l´après-midi, départ vers Liège ensuite toujours
à pied, nous nous dirigeons vers Liers où, paraît-il, un train nous conduirait à la côte.
Nous courons sur les ordres d´un sous-officier.
« Tous à l´abri ! dit-il. »
En fait, nous étions survolés par des avions, pas des français, des boches !
Nous allions subir notre baptême… du feu !
Nous nous réfugiâmes à l´intérieur de la gare, croyant naïvement y trouver une protection.
Le chef de gare! Peut-être?
Sortis de ce premier enfer, qui a duré plus d´une demi-heure, je vis les premiers cadavres : des chevaux, crevés dans un large et profond entonnoir. Cela me fit mal.
Je me débarrassai d´affaires personnelles : un dictionnaire.
Partir faire la guerre avec un dictionnaire ? On n´a jamais vu cela !
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Cette même journée, à Maubeuge, celui qui relatera les faits et gestes de ses concitoyens, allait commencer à écrire ce qu´il appellera : l´histoire d´un imbécile ! En effet, il écrira qu’il passera la guerre, sans la voir, et surtout en en sortant sans dommage et vivant. Ses notes sont précieuses. Il y relate les faits et gestes d´une de ses concitoyennes : le journal intime de Soeur Jeanne d´Arc !
Je vais oser reprendre ces lignes, relater les évènements, et son témoignage.
Samedi 11 mai 1940.
Soeur Jeanne d´Arc écrit :« Cette nuit, et toute la journée, ce n’est qu´une longue alerte entrecoupée de très brefs moments
de répit.
Miaulement lugubre des sirènes d´alerte, ronronnement des lourds bombardiers.
Tirs de notre DCA. Elle vient d´abattre un avion au Grand Bois
Il avançait mal. Cela fut très facile de le descendre, dira un soldat français,
fier de son coup.
A midi, arrivée de blessés de Solre-le-Château qui vient d´être bombardé : 7 tués .
On prend la décision de fermer le Pavillon, à cause de sa situation entre les deux ponts.
Le Pavillon en bordure de la Sambre paraît une proie facile entre le Pont Rouge et le Pont du Moulin.
En fin d´après midi, des familles, les unes après les autres, viennent rechercher leurs parents hospitalisés.
Le dernier nous quitte à 23 heures. C´est le maire de Laval : Monsieur Carion.
Au dehors tonne la DCA et flambent 16 maisons de Berlaimont.
Un brancardier militaire, nous amenant des blessés, nous assure qu´une pointe de
l´avant-garde allemande se trouve déjà face à Sedan, à la frontière Franco-Belge.
C´est tellement incroyable... Nous ne le croyons pas !
Il y a à peine 24 heures que l´invasion a commencé.
Les Belges ont le Canal Albert, nous, la Ligne Maginot... Alors !
12 mai 1940
Repli général des troupes belges. Elles vont vite, très vite, paraît-il pour laisser
la place aux troupes alliées.
Les Hollandais vont capituler d´un moment à l´autre!
Les Belges sont confiants. Ils ont tenu quatre années en 14, non ? Alors, ils disent d´ un air entendu :
« Nous avons le Canal Albert ! »(1)
Ils le disent tellement assurés que, quelques jours plus tard dans le Midi, quand les réfugiés belges imploreront les Français pour avoir quelques gouttes d´eau afin d’étancher leur soif, ils s´entendront répondre :
« Allez boire l´eau de votre Canal ! ».
Soeur Jeanne d´Arc continue :
« Aujourd´hui, c´est la fête de ma Patronne.
J´ai la grâce d´assister à l´église à la Messe Militaire.
Elle est magnifique. L´aumônier trouve les mots qu´il faut pour galvaniser nos coeurs. J´offre au Bon Dieu le sacrifice de ma vie. Une bombe peut me tomber dessus et, Dieu sait s’il en pleut sur Maubeuge !
Mardi 14 mai 1940
Les chars allemands ont percé le Front. Ils ont franchi la Meuse, ils sont dans la région,
du Cateau et se dirigent vers la Mer du Nord.
Ils sont dans Maubeuge... Pas possible ! Que font les nôtres ?
L´exode douloureux des Belges continue sans arrêt, de nuit comme de jour.
Des ambulances nous en amènent, grièvement blessés pour la plupart.
Notre hôpital déborde ! Il n´y a plus un lit disponible. Nous disposons des blessés par terre, dans tous les endroits possibles. Matelas, civières, tout ce que nous avons.
Les blessés plus légers doivent se contenter de chaises, même de bancs. Les salles sont si pleines que c´est une prouesse d’y circuler pour panser et servir ces malheureux à travers un tel entassement.
Pourtant, nous avons tout libéré pour les accueillir : réfectoires, couloirs, parloirs, le cloître... Tout ! Quel tableau !
Le jour et la nuit sans un instant de répit, on taille, ampute, suture, panse.
On enlève à des corps méconnaissables leur gangue de poussières et de sang. On ferme les yeux des morts que l’on ensevelit avant de les déposer à la morgue, qui est remplie, elle aussi, hélas !
Les affreuses plaies me donnent la nausée. Je suis, comme chacune de mes soeurs,
anéantie, abrutie de sommeil et de fatigue.
Je rêve de pouvoir fermer mes paupières et m´étendre sur un lit, ne serait-ce qu´une heure.
Nul, s´il ne l´a vu par lui même, ne peut imaginer l´horreur de cette boucherie humaine,
dans laquelle nous sommes plongées.
Ici, c´est la cervelle qui gicle d´une affreuse plaie crânienne. Là, des entrailles s´échappent ; des colonnes vertébrales brisées, membres en bouillies ou même arrachés.
Des os à nus, des plaies profondes, pénétrantes, de larges fractures ouvertes.
Il faut nettoyer, régulariser les plaies, immobiliser les fractures.
Un homme jeune, poumons perforés, respire avec un effrayant bruit de moteur en éjectant des flots de sang mousseux qu´essuie amoureusement une femme, sa femme !
Elle est en larmes et ne quittera pas un instant son mari qui se meurt lentement.
Se gravent également dans ma mémoire, les yeux tragiquement expressifs d´une fillette de huit ans dont la gorge a été traversée de part en part. Elle ne peut plus ni parler, ni avaler.
Un ouvrier de la fabrique de fer a les deux yeux sortis de l´orbite, ils pendent sur les joues au bout du nerf optique. Je n´ai jamais contemplé si horrible chose. Il mourra d´ailleurs assez rapidement. Une jeune femme de Lobbes(B) arrive exsangue, elle n’a plus de bras droit. Une bombe la lui a arraché, tuant du même coup l´enfant qu´elle portait.
Une femme de Namur(B) est folle de douleur, à ses côtés ont été tués son mari et ses sept enfants, il lui en reste un huitième, un bébé de six mois, miraculeusement indemne.
Que le désespoir de tous ces gens nous fait mal !
C´est vraiment la guerre d´extermination promise par le satanique Hitler ; il répand une marée d´horreurs pour conquérir l´Europe.
Ce n’est que le commencement, ma Soeur. Nous n´avons encore rien vu.
Les avions allemands volent désormais à basse altitude, sous un ciel bleu d´une pureté parfaite. Oh ! Ce beau temps, complice des boches. Il pleuvra seulement le 28 mai dans l´après-midi. Tout ce qui bouge sur routes, sentiers, prairies, jardins et bois, est mitraillé comme si ces aviateurs étaient sur un champ de tir.
On vient de nous dire que la DCA de Maubeuge aurait abattu 9 avions. Les aviateurs auraient à peine 20 ans.
La jeunesse du troisième Reich allemand passe, pour l´instant son brillant examen, digne du passé de sauvagerie de ses aînés.
Par contre, pas un seul avion français pour les combattre ! A croire que nous n´en avons plus.
Erreur, ma Sœur ! Nous, les petits Belges des Forts de Liège, nous sommes cachés dans les bois, du côté d´Engis, sur les hauteurs de la Meuse.
Au bruit des moteurs, on les reconnaissait :
« Ce ne sont pas des boches ! Ah ! Ce sont des français !
Ils étaient 9 dans le ciel, aussi bleu que vous le décriviez, ma Sœur.
Nous les avons vus passer, et nous attendons toujours.« Nous sommes sauvés ! Avons nous crié en agitant les bras dans leur direction. Comme s´ils pouvaient nous voir ou nous entendre...
Nous avons vu, de la campagne, ces neuf avions, et… rien d´autre !D ans la grande ferme sur les hauteurs d´Engis, nous étions tous des forteresses de Liège à attendre la soirée pour quitter cette région et pour nous rendre à la gare de Namur, comme on nous l´avait demandé, pour un rassemblement.
Ceux d´Eben-Emael avaient un camion, je peux me joindre à eux.
Dans le camion qui allait m´éloigner, je repensais à un événement qui s´était produit
à Liers, quand nous sortions de cette gare qui avait failli être notre tombeau.
Nous étions, il faut le dire, assez désemparé. Je fus interpellé par un homme
d´aspect assez sympathique. Il était sur le pas de sa porte et cria à mon adresse :
« Le borain..., viens boire une bonne tasse »
Il m´avait reconnu à mon langage.
Qu´avais-je bien pu dire pour dénoncer mon origine ?
Je ne m´en souviens plus. Le fait est là.
Pire, alors que je dégustais son café :
« Vous êtes borain, d´où êtes-vous ?
« De Dour, lui ai-je répondu.
« Ne seriez-vous pas un Cambier ?
« Oui ! Par ma mère !
« Je l´ai bien connue. Je suis de Wihéries. Votre mère, c´est bien Blanche Cambier ? La plus jolie fille que j´ai connue à Wihéries, mais c´était la guerre. Je l´ai courtisée, elle a rencontré Joseph. »
Il en était bien ainsi. Il s´appelait Velu. Il était instituteur à Liers.
Pour une rencontre, pour une coïncidence...Je lui ai demandé ce qu´il comptait faire face à l´arrivée possible des Allemands. Allait-il évacuer comme les gens de Verviers ?
« Non! J´attends, me répondit-il »
Il était calme. Que dire de cette position?
J´ai appris plus tard : ce Velu avait des amitiés pour Rex, pour Degrelle.
Il a eu des ennuis après la Libération.
.
« La panique existe en Belgique, continue Sœur Jeanne d´Arc. Elle gagne nos régions. Les maubeugeois fuient vers la Bretagne ou le Sud. Il ne doit plus rester de civils dans Maubeuge, sinon les blessés. Peut-être aussi les personnes âgées
ou très pauvres, ( ou simplement les moins idiots)..
On dit qu’on y voit arriver des soldats, désemparés, sans armes, à la recherche
d´un mot d´ordre, ne sachant où se diriger.
Nos sœurs de ND de Grâces vont essayer de se réfugier à Saint Brieuc, chez les Sœurs du Saint-Esprit.
Sur les routes, c´est un monstrueux embouteillage où les convois militaires sont noyés sous un fleuve de civils, dans des équipages les plus hétéroclites.
Cela fait le jeu des boches...
On rapporte des bruits étranges ! Des Allemands déguisés en soldats français ou belges, en prêtres revêtus de leur soutane, en religieuses, s´infiltrent partout pour créer le désordre.
Tout serait noyauté par ces espions. C´est ce qu´on appelle la Cinquième Colonne, qui va faire paraître tout suspect.
Nous aussi, nous sommes empoignées par la folle envie de partir, de nous enfuir
Chacune des sœurs prépare une valise. Nous sommes persuadées que les
autorités Municipales vont mettre des ambulances à notre disposition pour évacuer l´hôpital. Hitler, semblable aux tyrans les plus fameux de l´Histoire, veut vaincre et régner par la terreur. Il met tout à feu et à sang, terrorise et affole tout le monde.
C´est bien joué !
Comme en Pologne... Tous ceux qui transitent par chez nous sont choqués, hagards.
Un vent de panique souffle partout.
Les nouvelles de la guerre sont très mauvaises.
La Hollande a capitulé.
Les blindés allemands ont franchi la Meuse
( à écouter nos généraux, nous sommes les plus forts)
On rapporte même : Les Allemands sont à Dinant !
Cela nous semble impossible.
Nos troupes se replient vers la Sambre. En effet, dès ce 13 mai, en plus des bombardements des nœuds routiers à Maubeuge et dans sa région, nous percevons comme un roulement continu de chars.
C´est très bien écrit et c´est réaliste à l´extrême, bravo à ton père pour son don de l´écriture et à tois oour avoir eut la bonne idée de le difuser.
c´est parfois cruel, parfois cocasse mais c´est authentique.