un petit texte qui me tenait à coeur depuis longtemps... pas encore ce que je voudrais qu´il soit, mais je vous le livre tel quel...
La lumière, de cet été naissant, donnait à cette bâtisse abandonnée une douce impression de plénitude. On aurait pu croire, en regardant cette ancienne maison bourgeoise de banlieue, qu’elle veillait tranquillement sur le jardin qui l’entourait… un jardin que les années avaient désordonné, presque par malice, que le non sens des herbes folles avait transformé en un délicieux fouillis coloré…
C’était son terrain de jeu. L’endroit où son imagination pouvait s’exprimer en total liberté. Loin des soucis de ces vies d’adultes qu’il ne comprenait pas, qu’il ne voulait pas comprendre de peur de sombrer un peu plus dans la tristesse de voir ses parents se déchirer chaque jour, jusqu’au point de rupture…
Ce jour là, il cherchait une figurine perdue la veille, un de ces monstres multicoloré faisant référence à un quelconque feuilleton animé. Ce n’est pas qu’il y tenait particulièrement, mais l’idée de perdre un ses jouets le gênait… il fit le tour de la bâtisse, traversa de long en large le jardin, refaisant le parcours improbable de ses pérégrinations. Il laissa un temps ses recherches, histoire de réfléchir un peu, jeta un rapide coup d’œil autour de lui, et « la » vit…
Au coin de la maison, en plein soleil, un épais rosier avait pris ses aises. Et au milieu, une seule rose…
Il ne lui semblait pas l’avoir aperçu auparavant, il n’avait même pas le souvenir d’un bouton naissant. Et cette découverte l’hypnotisait. Il lui était impossible de détacher son regard de cette nouvelle vision. Ce n’était pourtant pas un grand amateur de fleurs, elle était juste devenue pour lui la plus belle plante de la création…
Il s’approcha plus près, pour mieux la voir. Mais plus il avançait, plus elle lui semblait se cacher. Au pied du rosier, la fleur était devenue presque invisible, barricadée au milieu des branches épineuses et de leurs feuilles. Il eu beau essayé de changer d’angle de vision, le résultat était le même… il tendit une main, puis les deux, mais le mur d’épines rendait tout tentative vite dangereuses pour sa peau d’enfant. Il fit marche arrière, jusqu´à l’endroit d’où il la vit la première fois. Il resta là, plusieurs minutes à regarder cette fleur qui l’attirait tant… et ce fut l’heure de rentrer à la maison.
Une soirée banale en famille, pour une fois sans cri, à regarder la télé qui diffusait un programme sur lequel il avait du mal à se concentrer. Dans son esprit, une fleur presque magique brillait de mille feux.
Il se leva plus tôt qu’à son habitude, déjeunant d’un trait sous les yeux ébahit de sa mère, se débarbouilla quelque peu, et fila droit vers le garage. Il savait qu’il y trouverait le vieux sécateur de son grand père. Le rosier n’avait qu’à bien se tenir, et la rose serait enfin sienne.
Plus il se rapprochait de la bâtisse, plus son cœur battait fort. Il allait la revoir… il poussa si violemment le volumineux portail qu’il ne rendit même pas compte de l’accroc fait à son t-shirt.
Il était devant elle, enfin… le sécateur à la main, prêt à pourfendre les branches qui le séparait d’elle. Il hésita un moment. Il choisit un endroit où placer son outil et commença son combat… mais le rosier n’avait pas dit son dernier mot.
Les coupes étaient difficiles. Le vieil outil n’était plus aussi tranchant et lui faisait mal quand il serrait… la tentative durait depuis bientôt presque une heure quand il abandonna, désespéré... Pire, il lui semblait que sa rose s’était un peu plus tapi dans l’épais feuillage… que les épines étaient devenues plus grosses, plus acérées, le menaçant presque si il tentait à nouveau de s’attaquer à elles…
Il s’assit pour reprendre un peu de force, et s’aperçut que la position dans laquelle il se trouvait lui permettait de mieux la voir, comme une récompense devant tant d’effort certes inutile. Elle était là, devant lui, à la fois si proche et si inaccessible… une reine protégée par une armée d’élite.
L’histoire de deux êtres indispensable l’un à l’autre, un Roméo et Juliette botanique, une histoire à dormir debout peut être, mais l’esprit de l’enfant était à mille lieux de la rationalité des grands… Elle semblait lui dire n’essaie plus, je ne veux pas que tu te fasses du mal pour moi, profitons de ce que nous avons déjà. S’acharner ne servirait à rien, on ne ferait qu’accroître le mur de nos différences et l’incompréhension des autres, même si nous, nous nous voyons avec le cœur…
De toute manière, elle ne pourrait pas survivre bien longtemps coupée de ses racines… lui n’avait pas les armes pour libérer sa belle… son parfum lui serait interdit… et il ne l’acceptait pas. Il ne l’accepterait pas. Cette fleur l’avait comme ensorcelé, elle devait lui revenir… son petit cœur d’enfant était meurtri. Ce n’était pas un caprice. Ce n’était pas la déception de ne pas avoir eu ce qu’il voulait. Juste peut être un peu d’amour devant cette fleur dont sa beauté avait transpercé son âme, elle avait déclenché en lui un sentiment trop fort pour son jeune age, un sentiment qu’il aurait du découvrir beaucoup plus tard…
L’été égrainait ses jours et l’enfant passait le plus clair de son temps en compagnie de la rose, qui semblait être plus belle, plus éclatante à chacune de ses visites. Elle était le témoin muet de ses confidences, des secrets torturés d’un petit garçon vivant la triste expérience de la séparation de ses parents. Il lui arrivait de rester des heures à contempler cette fleur, comme pour imprimer au fond de lui le moindre détail des pétales que le rosier lui laisser entrevoir…
A la veille de septembre, la rose était toujours là. Le garçon se préparait au départ avec sa mère, loin de son père, loin d’elle…
Et il ne la revit jamais. Cette séparation, doublée de ses problèmes familiaux, l’avait comme anéanti. La rose, elle, fanait, lentement, au rythme de la dépression lointaine du petit garçon… Il fut pendant plusieurs mois impossible à sa mère d’arracher un sourire à ce visage qu’elle avait jadis connu si rayonnant, marqué par tant de longues nuits sans sommeil … ses pensées pour elle étaient plus fortes que les rêves, dans lesquels par fatigue, il finissait par plonger...
Le temps et les médecins firent leur travail, sans qu’ils ne puissent malgré tout ne jamais lui faire oublier cette fleur, qui avait vu un peu grandir ce presque jeune homme…
La rose mourut avec l’hiver, en entraînant avec elle ce rosier qui l’avait empêché de rendre heureux cet émouvant enfant, de partager son parfum, le plaisir d’offrir ce qu’elle avait de plus beau… ce fut une mort lente dans le silence doux amer de ce quartier de banlieue, au pied d’une maison maintenant sans vie, dans un jardin qui n’avait plus rien de coloré… et les étés se succéderaient sans que jamais ne ressurgisse une rose des vestiges de ce veux rosier …
La vieille bâtisse semblait ne plus vouloir accueillir personne. Elle était trop grande et demandait d’énormes travaux pour être de nouveau habitable. Jusqu’au jour où elle fut finalement reprise, plusieurs années plus tard, par un jeune couple fraîchement marié décidé de refaire de ce lieu le paradis qu’il avait sûrement été, le point de départ de cet avenir qu’ils se donnaient, pleinement… la maison revivrait au couleur de l’amour de ses propriétaires…
Et quel meilleur endroit pour cet homme, d’entretenir ce sentiment qu’il avait découvert si intensément dans sa jeunesse, à cet endroit même, et de le cultiver de nouveau, avec son épouse… comme il cultiverait l’été, quelques roses…