I
Richard était un homme aux multiples reflets et pour cause, il aimait les miroirs. Il savait tout ce qu’il y avait à savoir sur ces derniers : leur histoire, leurs multiples utilisations, les matériaux avec lesquels on pouvait en fabriquer, les nuances de teintes et de formes reflétées que l’on pouvait obtenir avec tel ou tel traitement approprié et bien d’autres choses encore…
Pour sa part, c’était un homme assez discret mais qui se révélait être l’ami le plus loyal si on prenait le temps de le connaître. Il était marié à Laura, sa femme qu’il aimait éperdument. Celle-ci lui avait donné une fille, aujourd’hui âgée de 5 ans, Clarisse, comme cadeau pour ses 35 ans. C’était le plus beau cadeau qu’elle aurait pu lui faire de toute sa vie, bien que la petite faisait encore pipi au lit et qu’elle détestait par dessus tout les épinards.
Un jour, il reçu de la part d’un ami un miroir comme il n’en avait jamais vu. Pour Richard, la seule chose qui égalait la beauté de ce miroir était sa longueur, il était tellement grand que le seul endroit où on pouvait le mettre était le grand salon. D’une teinte neutre et ne reflétant pas la lumière (procédé jusqu’alors inconnu de Richard mais qui éveillait sa curiosité...), ce miroir était pour Richard le miroir parfait, qui rendait comme image la réalité, à part le fait que, bien évidement, les images des personnes et des objets que donnait le miroir étaient des copies vues de faces ; en d’autre mots, si l’on levait le bas droit, le reflet levait son bras gauche. Son encadrement était fait de bois de merisier et de chêne laqué et vernis incrusté d’argent et de marbre. Diverses scènes mythologiques étaient représentées avec tellement de talent que l’on s’attendrait presque à voir les divers monstres ou héros bouger, comme s’ils avaient été pris en photo lors d’une scène digne de films à gros budgets bourrés d’effets spéciaux. On y retrouvait en vrac Méduse vaincue par Ulysse, Narcisse se noyant dans l’eau et Pandore ouvrant la tristement célèbre boîte qui portera son nom.
Il avait aussi deux battants monumentaux pesant chacun assez lourd pour qu’il eut fallu se mettre à trois (Richard, sa femme et son ami) pour les ouvrir.
Faire rentrer le miroir dans la maison ne fut pas une simple affaire : il fallut déplacer tous les meubles du salon et faire rentrer le miroir dans la pièce par la grande fenêtre de la demeure. Et le tout avec une délicatesse extrême : Richard ne voulait en aucun cas que le miroir ne subisse de dégâts dus à son transport dans la maison. Le matin, le miroir était arrivé par camion de déménagement, emballé dans une couche de bandes plastiques, de plaques polystyrène, d’un conditionnement pour colis fait sur mesure et de couches de protections impénétrables. S’il en avait eu l’occasion, Richard aurait même pu rajouter une protection à l’épreuve du feu, preuve que pour un homme, une passion est une maîtresse exigeante... Une fois dans le parc de la maison, on déchargea l’objet du camion pour aussitôt le placer sur une grue qui devait faire rentrer une partie du miroir dans le salon où une horde de déménageurs s’empressa d’enlever les couches de protection les plus volumineuses, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le strict minimum (à savoir, des protège-coins en carton ondulé et les couches de plastiques enroulées autour du miroir). A partir de là, on passa près de quatre heures à faire coulisser le bras extensible de la grue vers le fond du salon, car le moindre mouvement un peu trop rapide ou un peu brusque aurait pu faire bouger le miroir, qui pourrait pu alors s’abîmer et endommager les murs de la pièce, perspective que ni Laura ni Richard n’appréciaient. Perspective pire encore pour Richard, qui craignait que le miroir ne tombe, s’abîmant de manière irréversible. Quatre heures après, le miroir se trouvait au fond de la pièce et à nouveau, les déménageurs retirèrent les dernières protections et l’on passa près d’une demi heure à faire coulisser le câble qui retenait le miroir pour le poser à terre. Enfin, on pu à nouveau ramener les meubles dans la pièce et les disposer de manière à ce que l’ensemble soit agréable au regard. Richard déboursa près de mille euros pour avoir le miroir chez lui, mais au moins il avait la satisfaction d’avoir une oeuvre d’art, sans doute un model unique, dans son séjour.