Chapitre un
Minuit.
Leigh n´est pas une femme. Ses cheveux sont blonds, son visage est gracieux mais Leigh n´est pas une femme. Elle flotte dans une robe blanche sans raccords ni écorchures. Sa couleur est uniforme et brille dans la nuit. Sa main gauche serre une croix d´or, sa droite garde emprise sur une petite amulette de cristal opaque.
Elle quitte le sentier de terre et gagne le terrain sauvage. La lune pleine perce le voile de ténèbres, les nuages se mouvent dans le ciel noir, les étoiles s´agitent, l´air est lourd. La lande se dévoile.
Aymeric lève la main droite au ciel tandis que la gauche ajuste son heaume. Son armure est épaisse, mais l’air frais circule entre les interstices.
Au signal, une centaine d’ombres s’ébranlent. Elles piétinent le sol humide en avançant. Toutes sont similairement vêtues. Un heaume coiffé d’une colerette rouge pendante, une armure dorée, des cuirrasses depuis l’entre-jambes jusqu’aux chevilles et des chaussures pointues métalliques. Le tout résonne en un cliquetis régulier et inquiétant. Les capes s’ébattent au vent. L’étendard est présent mais la bannière ne s’élève pas. Pas encore.
Il y a là tout Carliseul, ou les plus grands chevaliers à avoir jamais foulé le sol. La plupart viennent d’ Angleterre. D’autres montent du Nord de l’Empire germanique ou de France. Certains sont des Samouraïs évangélisés. Aymeric, lui, est Norvégien. Aîné et champion d’un seigneur osloïte.
Leigh s’arrête. Son regard plonge dans la vallée qui s’étend à ses pieds. Une aura lumineuse l’enveloppe. Ses pas erraflent à peine le sol. Pourtant elle a peur.
A la faveur de la lune, Aymeric découvre à son tour la vallée. Il convient de dire que ce n’est pas exactement une vallée mais un cratère couvert d’une herbe épaisse. Il n’y a ni roches ni fleurs ni arbres ni points d’eau. Seul détail: un mégalithe se dresse en plein centre du bassin.
Cette pierre taillée en forme de pointe est gigantesque : Huit hommes de haut, estime le Norvégien. C’est moins que ce qu’en disent les légendes, mais une œuvre comme ça se veut naturellement surprenante.
Leigh caresse la pierre du mégalithe, racle son ongle mais la poussière est inexstante. Aussi grande qu’elle puisse paraître, cette chose n’existe pas.
-Prophète!
La voix grave d’Aymeric perce les ténèbres. Leigh se retourne et son regard croise celui du chevalier.
-Aymerick!
La voix de leigh ressemble à un mélodie. Aigue et douce.
-J’ai amené tout Carliseul. Dit le chevalier. Les Samouraîs sont venus nombreux. Il y en a de toutes les contrées. Pourtant certains ont hésité longtemps. Il y a aussi des Français et des hommes robustes venus de Germanie (il désigne une poignée d’hommes plus grands que les autres).
-Je m’en réjouis! Dit Leigh. Pourtant, j’aurais aimé que tu taises le but de cette mission.
-Ces hommes sont tous de bonne foi! Réplique Aymerick. De les avoir mis au courant en a, certes, découragé certains. Mais par ce fait, on peut être sûr de la fidélité de notre groupe.
Leigh acquiesce. Son visage se tend. Elle hume l’air avec lenteur, ses yeux se ferment. Sa respiration se transforme peu à peu en un long râle.
Parmi les chevaliers, des murmures circulent. Ils doutent. Ils tracent des croix sur leur poitrine. Certains prient à haute voix. D’autres pleurent.
Quant à Aymerick, il ne peut détourner son regard de Leigh. Son armure, qui a toujours inspiré confiance au guerrier, lui est devenue insipide. Ses mains tremblent d’excitation. C’est le plus brave des hommes, et pourtant il redoute.
Leigh entame son rite. Elle décrit de grands cercles avec ses mains, pousse de longs borborygmes qui résonnent comme un écho dans la vallée.
Les hommes se sont tus. Ils se tiennent immobiles. Les épées glissent de leurs mains ballantes. La plupart tombent à genoux. Aymerick conserve son équilibre mais la chaleur de son sang se dérobe. Ses paupières se ferment lentement, complètement. Bientôt, il se trouve dans un état de grande confusion. Il ne peut plus bouger. Il ne peut plus voir ni entendre ni crier.
Le mégalithe s’ébranle. A partir de la terre, un cratère se forme. Aussitôt, les hommes quittent leur esprit somnolent. Les épées sont ramassées, les yeux sont redevenus attentifs et dans les cœurs reprennent les battements agités.
La pierre toute entière vibre. Leigh tend les bras et se met à avancer. Ses yeux demeurent clos, mais son pas n’est ni chancelant ni indécis. Elle s’approche de la pierre… s’approche encore… la touche.
Aussitôt,le mégalithe brille. Il se pare d’un ton orangé, ainsi que le métal fondu qu’on bat avant d’en faire une épée.
Puis tout se passe très vite.
Comme attirée par une force, la pierre se soulève. Pendant un instant relativement court, elle flotte dans les airs. L’atmosphère est étouffante. Les soldats abandonnent leurs armures. Aymerick recule pas à pas. Leigh a le visage trempé de sueur.
Le mégalithe s’écrase au sol. La terre se met à trembler. Du cratère laissé sous le monument, un profond gouffre se dévoile. Ce gouffre est noir et profond.
Les chevaliers retiennent leur souffle. Leigh abandonne toute crispation. Son visage se relache. Ses bras retombent le long de son corps. Elle fait volte-face et se tourne vers les chevaliers.
-A vous messeigneurs! A vos épées de jouer! Puissiez-vous vaincre les démons et sauver notre monde !
Un chœur empli de bravoure vient en réponse.
Leigh salue Aymerick, qui reprend sa place parmi ses soldats. Elle expire, tire sur sa robe, dénude ses pieds et s’élance.
Elle disparaît dans les ténèbres de la lande. S’évanouit et laisse ainsi l’armée de combattants face aux portes des Enfers.
Bientôt la cratère rougît, comme si une lave brillait sous la terre.
-Le bouchon est ouvert! Lance Aymerick. Chevaliers, à l’assaut.
Des cris de courage et des chants au seigneur achèvent de convaincre les troupes. Aymerick en tête, les hommes s’élancent.
Le trou se fissure. Des croûtes de terre explosent sous la fusion. L’Enfer ouvre ses portes.
Depuis celui-ci jaillit une multitude de créatures tellement horribles qu’il me serait impossible de vous les décrire.
Selon les dires, les démons sortent sous forme de bêtes noires. Elle n’ont d’yeux ni d’oreilles mais elles peuvent voir et entendre. Elles sont hautes de taille et leurs griffes sont longues comme des poignards.
Déjà la bataille s’engage. Aymerick se dégage de l’emprise d’un démon. L’étendard de Carliseul flotte maintenant au vent. Les coups d’épées succèdent aux rugissements qui succèdent à nouveau aux coups d’épée. La plaine tremble sous les pas de la marée chaotique. Mais Carliseul défend honorablement ses couleurs. Aymerick chante en combattant. Il prie. Il maudit les démons. Les hommes tombent. Ils se relèvent parfois. Et qu’importent leurs membres arrachés, ils frappent, tranchent, sont tranchés à leur tour.
Carliseul remporterait une grande victoire ce jour-là. Pourtant, alors que la bataille touche à son terme, alors que les démons restant s’apprêtent à fuir, une autre forme encore plus noire et plus horrible se dévoile au monde.
A sa vision, les hommes reculent plus qu’ils reculeront jamais devant quiconque pour le reste de leur vie. Tous sauf Aymerick.
Lucifer s’avançe dans sa grâce démoniaque.
Aymerick courbe l’échine. Son cœur semble se fissurer.
Lucifer brandit une masse gigantesque. Ses pas brûlent l’herbe et broyent le sol. Il avance comme un redoutable prédateur affamé se jetant sur un animal blessé.
A ce moment, Leigh apparaît.
Elle brille comme l’aurore. Son visage est pâle ainsi que l’aube. Son amulette brandie, elle avance vers le démon.
-Sois mort! Rugît-elle. Sois dans cette amulette pour ne jamais en sortir.
Dans son autre main se matérialise une épée gigantesque. Lucifer hésite. Il attaque.
Le combat est plus impressionnant qu’une charge de dix mille cavaliers mongols. Leigh est d’une férocité inconcevable. Lucifer hurle telle une bête.
Finalement le Diable se découvre. Leigh profite de cette erreur. Elle brandit haut l’épée et la fige dans le ventre de la bête.
Lucifer hurle de douleur et de colère. Il abandonne sa masse. Leigh brandit alors l’amulette. Le démon hurle de plus en plus.
-MEURS!
L’amulette brille. Sa lumière jaillit et illumine la vallée. Pendant un court instant, la lande s’éclaire. La lumière éblouit. La lumière disparaît. Lucifer n’est plus là.