_ Putain, y a des abeilles sur le cadavre à mamie.
Et il avait foutrement raison. Ce vieux corps desséché était en train de se faire butiner par ces foutus bestioles rayées en noir et jaune. Y a pas à réfléchir plus longuement, l’unique chose qu’il restait à faire, c’était s’en débarrasser. Le plus rapidement possible de préférence.
_ Va me chercher de l’insecticide.
C’est pas que j’ai peur que mamie se fasse piquer. Moi, ce que je crains d’avantage, c’est l’arrivée imminente de ces personnes en larmes venant se recueillir devant le lit de mort, nous offrir leurs condoléances ou bien piquer le plus de nourriture dans le léger buffet que nous avions installé. Avouez qu’une armée d’abeilles déposée comme un linceul sur mamie, ça ferait mauvais genre.
Maintenant, armé de ma bombe salvatrice, je me lance à l’assaut des damnés insectes. Je brandis le spray au dessus du nez à mamie. Non pas pour l’asphyxier, mais plutôt pour annihiler la bestiole se baladant outrageusement sur l’appendice nasal tout ratatiné de la vieille. Ce fut ma première victime ; l’abeille je veux dire, pas la vieille. Et j’asperge ainsi à la chaîne, gazant à tout va, me croyant à Auschwitz. Et toutes tombent, mortes, dans les draps en soie. Par prudence, j’en remets une petite dose pour achever les plus récalcitrantes. Les durs à cuir comme on aurait dit en Pologne. Il ne me reste plus qu’à les empoigner soigneusement en évitant de m’empaler un doigt sur leurs dards, puis de les jeter par la fenêtre. Etalant ainsi leur cadavre sur le gazon extérieur pour mieux montrer aux autres qu’ici, on rigole pas, et que si elles osent revenir, elles crèveront tous de manière atroce.
_ Putain…
Je me retourne vers lui avec une expression sur le visage qui veut dire « Quoi encore ? Tu vois pas que je viens d’exterminer une escadrille d’abeilles ? Tu vas m’annoncer que maintenant y a une invasion de rhinocéros qu’il faudra bouter au lance-flammes ? » Tout cela exprimé qu’avec les traits de mon visage, avouez qu’il faut être fort pour dire une phrase aussi longue sans aucune parole.
_ Ça pue…
Et pour la deuxième fois de la journée, et bien, il avait foutrement raison. Cette odeur toxique, résidu de ma grande croisade contre les abeilles, plane dans l’air comme les terribles radiations d’une bombe nucléaire. Les autres petits vieillards venant rendre hommage à mamie risquaient de décéder aussi facilement que mes précédents adversaires. Faut dire que c’est pas très solide les vieux, aussi.
_ Va me chercher du déo.
Aérer la chambre ne suffira probablement pas à faire disparaître l’odeur. De plus, de nouvelles abeilles risqueraient, malgré l’avertissement, de venir se venger. Il me fallait simplement substituer les nuages toxiques par une odeur saine et naturelle que seul un déodorant à fort concentré chimique peut produire.
_ Y avait plus que du machin pour les chiottes.
Saveur pin des bois. De toute façon, ça sentait déjà le vieux dans cette pièce. J’alourdis donc l’atmosphère de doux embruns de pins pour toilettes. Rien de tel pour accueillir des invités. Et en parlant de ça, la sonnette de l’entrée retentit, se répercutant en écho dans la maison vide.
_ Va ouvrir.
Ce qu’il fait avec nonchalance tandis que je planque les deux bombes sous le lit et que je remets les draps proprement en place. Ils arrivent, et il n’y a pas d’abeilles, et il n’y a pas d’odeur infecte, qui peuvent les contrarier. On s’entasse tous dans la chambre et tandis que l’on m’offre des condoléances à tout va, je me dis que c’est la perfection incarnée, que j’ai fais un magnifique boulot. Mamie serait fière de moi. C’est maintenant l’odeur de sueur humaine qui envahit progressivement la pièce. Pour aérer mes poumons, je glisse ma main dans la poche de mon pantalon et retire un paquet de clopes. Je glisse la cigarette entre mes lèvres, m’empare de mon briquet, et m’apprête à l’allumer.
_ Putain mec, t’es fou, avec tout ce que t’as foutu dans l’air, ça risque d’exploser.
Jamais deux sans trois, il a encore raison. Ce qui commence à m’agacer. Je range poliment mon attirail en maugréant, et à ce même instant, j’entends le claquement métallique d’un Zipo s’ouvrant pour allumer un cigare qu’un vieux coinçait entre ses dents factices. Et le voilà qu’il active son pouce contre la pierre…
_ Oh, merde…
Pour conclure, nous pouvons dire qu’il a eu foutrement raison sur toute la ligne. Oh merde, et y avait rien d‘autre à ajouter.