La machine qu’ont conçu les Hommes est maintenant prête. C’est l’ouvrage de trois d’entre eux. Ceux ci se tiennent dans un coin, patients et distants, attendant que la machine fasse son œuvre. La machine est au centre, auscultant le livre de son œil mural. Rouge. Et profond. Les Hommes y voient leur âme, la Science y voit sa maîtrise.
Moi, je regarde tout cela, en sachant déjà les conséquences, sans en battre une carte, mais préparant les gains. Moi, je ne fais pas partie du jeu, car j’y suis interdit. Depuis longtemps j’en suis expulsé. Ils tentent de trouver un meilleur meneur. Soyez sans crainte, le croupier distribuera ses jetons aux meilleurs joueurs. Ce seront les perdants qui me rejoindront.
La machine est silencieuse, les hommes font battre leur cœur. Celui du créateur est particulièrement bruyant, celui de la machine cache son silicium. Celui du scientifique est brillant d’excitation, les questions s’agitent et se bousculent, son œil brille de milliers d’avenirs.
On feuillette les pages. Ce « on », c’est la branche de la machine, qui agite ses appendices plus vite que les doigts d’un Homme. Elle a refusé de s’aider d’eux. Car elle n’en a pas besoin. Si eux ont besoin d’elle, là n’est pas son problème. C’est une preuve qu’ils attendent, c’est une étape qu’elle franchit.
L’œil enregistre, l’œil comprend, l’œil précise, l’œil pense. Impulsions nerveuses se sont changés en impulsions électriques. Attendez, mes amis, attendez ! Tout est déjà joué, il ne suffit plus que d’apprécier, ne craignez pas l’avenir, l’avenir n’est qu’un horla du présent !
Le poète aussi se trouve ici. Ses doigts frêles ont fait tomber sa plume, son esprit fulmine d’angoisses plus que d’idées. L’inspiration, ce n’est plus la muse. L’inspiration, ce n’est plus le passé. L’inspiration, c’est la machine, à présent. Il faudra vous y faire, grand poète. Et personne ne compatit pour vous.
L’artiste a fini sa démonstration. La dernière page a été tournée. L’œil du diable s’est adouci d’un bleu guilleret. Les Hommes sourient, des larmes gâchent le visage du poète.
La machine parle.
Parle.
La machine a parlé.
La machine a parlé de Dieu.
La machine a créé.
Un poème.
Voici, messieurs, la fin de votre art. Voici enfin la fin de l’Homme, messieurs. Tout art est inutile, et l’homme n’est plus l’artiste.
La machine est poétesse, ô joie ! La machine est grande, mes enfants, trop grande ! Réjouissez vous ! Grand poète, ne tombez pas ainsi, pourquoi se sont fermés vos yeux, pourquoi ne se rouvrent ils plus ? Regardez, la science s’est faite art, la science n’a plus besoin de vous, ni de moi !
La science a encore besoin des Hommes.
Alors attendons le jour où science sera seule.
Les Hommes nous rejoindront alors, grand poète, et vous, et moi.
Patience.