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Le lendemain le pèlerin se présente devant le monarque avec un placet4; le Roi reçoit le placet sans affection, et comme s´il eût méconnu l´homme, témoigne d´abord quelque surprise, puis ordonne que l´on amène cet étranger au palais, lui donne une audience de deux heures dans son cabinet, et sort de cette audience d´un air rêveur, embarrassé, capable d´intriguer tous les spéculatifs de la Cour. Les gens qui n´étaient là que pour le cortège, ou pour grossir la foule, n´osaient témoigner leur curiosité; mais le ministre, la maîtresse, le favori, ceux enfin qui avaient part à la confiance, hasardèrent bientôt des questions.
« Cet homme, dit le Prince à son Ministre, qui lui en parla le premier, est bien extraordinaire, et possède des secrets surnaturels. Il m´a dit et m´a fait voir des choses étranges. Voyez le présent qu´il m´a fait. Ce miroir, qui semble très commun, représente d´abord les objets au naturel; mais par le secours de deux mots chaldéens5, l´homme qui s´y regarde s´y voit tel qu´il aurait fantaisie d´être. En un mot, ces souhaits, ou imaginations, ces rêves que les passions nous font faire en veillant, viennent s´y réaliser. J´en ai fait l´expérience, et croiriez-vous que je me suis vu sur le trône de Constantinople, ayant mes rivaux pour courtisans, et mes ennemis à mes pieds ? Mais le récit ne donne qu´une idée imparfaite de la chose : il faut que vous la voyiez vous-même, et vous ne pourrez revenir de votre surprise.
- Dispensez-m´en, Sire, reprit le Ministre d´un ton froid et grave, qui déguisait assez bien son embarras. Ce pèlerin ne peut être qu´un dangereux magicien : je regarde son miroir comme une invention diabolique, et les paroles qu´on a enseignées à Votre Majesté sont sûrement sacrilèges. Je m´étonne que, pieuse comme elle est, elle n´ait pas conçu d´horreur pour une aussi damnable invention.»
Roger ne crut pas devoir insister davantage auprès de son Ministre, et essaya de présenter le miroir à la maîtresse et au favori. La première feignit de s´évanouir de frayeur; l´autre répondit : « Ayant les bonnes grâces de Votre Majesté, je suis tel que je désire d´être, et ne veux rien voir au-delà. »
Roger tenta vainement de faire ailleurs l´essai de son miroir; il éprouva partout les mêmes refus. Les consciences s´étaient révoltées : « Il faut, disait-on, brûler le pèlerin et son miroir. »
Le Roi voyant que la chose prenait un tour assez sérieux pour qu´on lui en fit parler par les personnes autorisées, fit appeler le pèlerin à son audience publique. « Vous n´êtes pas sorcier, lui dit-il, pèlerin ; mais vous connaissez le monde. Vous aviez parié que je ne trouverais personne à ma Cour qui voulût se montrer à moi tel qu´il est, et vous avez gagné votre gageure. Reprenez votre miroir : vous l´aviez acheté dans une boutique de Naples, et il nous a très bien servi pour les deux carolus qu´il vous a coûté.