Projet Horizon
Le salon-bar « Taberna de la tortuga » était quelque chose comme une institution sur la calle de la Paz, entre les places de la Reina et de la Mar, une adresse bien connue et fort fréquentée aussi bien par les gens du coin que par les touristes. La musique était forte, mais pas trop, et la salle éclairée, mais pas trop non plus. L’alcool y était un peu plus cher qu’ailleurs, mais le supplément c’était pour l’atmosphère, et ça, vous aurait dit le patron, ça n’avait pas de prix (mais pour tout le reste, il y a gold master card).
« - Alors, comme ça vous habitez dans le quartier ? » dit l’homme en sirotant son rhum Coca.
« - Je viens juste d’emménager, répondit-elle en buvant à son tour. Je cherche du boulot. »
« - Vous faîtes quoi ? »
« - Secrétaire juridique. »
Il rit. « C’est pas les postes qui manquent par ici. On a plus d’avocats que de chauffeurs de taxi. Vous venez d’où déjà ? »
« - Benja, dans le sud du Portugal. Vous connaissez ? »
« - Non, je suis un gars du coin », mentit l’homme. Il était né à Pampelune, trente ans plus tôt. « Je suis comptable. » Autre mensonge.
Mais un bar pour célibataires était un repaire de menteurs, chacun savait ça. La femme avait dans les vingt-trois ans, elle sortait de son école de secrétariat, cheveux bruns, yeux noisette, et sept-huit kilos en trop, même si elle était plutôt séduisante, si on les aimait petites. Les trois verres qu’elle avait déjà descendus pour prouver qu’elle était une aspirante affranchie de l’Union Ibérique l’avaient rendue joviale.
«- Déjà venue ici ? »
« - Non, c’est la première fois. Et vous ? »
« - Ca fait deux-trois mois. Un coin sympa pour se faire des relations. » Encore un mensonge, mais l’endroit s’y prêtait.
« - La sono est un peu forte. »
« - Vous savez, c’est pire ailleurs. Vous habitez près d’ici ? »
« - Trois rues plus haut. Un petit studio en location. Mes affaires arrivent la semaine prochaine. »
« - Donc vous être pas complètement installée ? »
« - C’est exact. »
« - Et bien, bienvenue à Valence, mademoiselle … ? »
« - Marìa Delacruz. »
« - Juan Villacampa. » Ils échangèrent une poignée de mains, et il retint la sienne un peu plus longtemps que nécessaire, qu’elle puisse sentir le contact de sa peau, condition essentielle pour susciter l’affection superficielle indispensable à ses projets. Au bout de quelques minutes, ils dansaient, ce qui revenait en gros à se cogner aux voisins dans le noir. Il lui faisait son numéro de charme à son mètre quatre-vingt. En d’autres circonstances, ça aurait pu déboucher sur quelque chose, songea Juan. Mais pas ce soir.