Précisions sur l’origine du prix élevé du pétrole
par F. William Engdahl
Le 25 mai 2008
Comme détaillé dans un article antérieur, un calcul prudent montre que, dans le prix du baril de pétrole brut d’aujourd'hui, au moins 60% des 128 dollars sont dus à la spéculation à terme non réglementée, des hedge funds, des banques et des groupes financiers. Ils utilisent les échanges à terme du ICE Futures de Londres et du NYMEX de New York, et les échanges inter-bancaires incontrôlés ou négociés hors cote pour échapper à tout examen minutieux. Les règlements de la Commodity Futures Trading Commission du gouvernement étasunien permettent aux spéculateurs d'acheter du pétrole brut grâce à des contrats à terme sur le Nymex, en avançant seulement 6% de la valeur du contrat. Le prix en ce moment étant de 128 dollars par baril, cela signifie que le spéculateur à terme n'a qu'à donner environ 8 dollars pour chaque baril et emprunter les autres 120 dollars. Cette « force » exceptionnelle de 16 pour 1 permet d’amener le prix à un niveau follement irréaliste et de compenser les pertes bancaires du subprime et des autres catastrophes au détriment de l'ensemble de la population [mondiale].
La mystification du pic pétrolier, c’est-à-dire l'argument selon lequel la production pétrolière aurait épuisé plus de la moitié des réserves, ce qui rend le pétrole bon marché et abondant sur le déclin dans le monde, a permis à cette fraude coûteuse de perdurer depuis l'invasion de l'Iraq en 2003 avec l'aide des principales banques, des négociants et des opérateurs pétroliers majeurs. Comme toujours, Washington tente d’en faire porter le chapeau aux producteurs arabes de l'OPEP. Le problème n'est pas la pénurie de l’approvisionnement en pétrole brut. En fait, l’offre est actuellement excédentaire dans le monde. Pourtant, le prix grimpe toujours plus haut. Pourquoi ? La réponse se trouve dans la politique manifestement délibérée du gouvernement étasunien, qui permet la manipulation effrénée du prix du pétrole.
Demande pétrolière plate, boom du prix . . .
Le principal stratège du marché de l’une des banques leaders mondiales de l’industrie pétrolière, David Kelly, de JP Morgan Funds, a récemment laissé entendre quelque chose en disant au Washington Post, « Je pense que l’une des choses très importantes que l’on doive réaliser est que la croissance de la consommation pétrolière mondiale n'est pas si forte que ça. »
L'une des fables utilisées pour soutenir la spéculation à terme sur le pétrole est l'allégation de la soif d'importation pétrolière de la Chine qui exploserait hors de contrôle en entraînant des pénuries dans l'équilibre de l'offre et de la demande. Les faits ne confortent cependant pas la thèse de la demande chinoise.
Dans son dernier rapport sur les perspectives énergétiques à court terme, l’Energy Information Administration (EIA) du gouvernement étasunien concluait que la demande pétrolière aux États-Unis devrait baisser de 190.000 barils par jour en 2008, surtout à cause de l'aggravation de la récession économique. Loin d’exploser, dit l’EIA, la consommation chinoise devrait augmenter cette année de seulement 400.000 barils par jour. Ce n'est guère la « poussée de la demande pétrolière » chinoise stigmatisée par les médias. L'année dernière, la Chine a importé 3,2 millions de barils par jour, et elle aurait utilisé au total environ 7 millions de barils par jour. Les États-Unis, par contre, consomment environ 20,7 millions de barils par jour.
Cela signifie que la principale nation consommatrice de pétrole, les États-Unis, connaissent une baisse importante de la demande. La Chine, qui consomme seulement un tiers du pétrole utilisé aux États-Unis, ne verra qu’une augmentation mineure de sa demande d'importation par rapport à l'ensemble de la production pétrolière mondiale journalière de 84 millions de barils, moins d’un demi pour cent de la demande totale.
Pour 2008, l'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) a prévu que la croissance de la demande mondiale en pétrole resterait inchangée, à 1,2 millions de barils par jour, car le ralentissement de la croissance économique dans le monde industrialisé est légèrement compensé par la consommation croissante dans les pays en développement. L’OPEP prédit que la demande pétrolière mondiale en 2008 sera en moyenne de 87 millions de barils par jour, en grande partie inchangée par rapport à son estimation précédente. Il est prévu que la demande de la Chine, du Moyen-Orient, de l’Inde et de l’Amérique Latine sera plus forte, mais celle de l'UE et de l’Amérique du Nord sera plus faible.
Ainsi, le plus grand consommateur de pétrole du monde est confronté à une forte baisse de consommation, à un déclin qui va s'aggraver à cause de la crise du logement et des effets économiques liés à la crise financière de levier. Si les marchés étaient normaux, non dissimulés et transparents, le prix chuterait probablement, il ne s’élèverait pas. Aucune crise d'approvisionnement ne justifie la manière dont est fixé le prix du pétrole aujourd'hui dans le monde.
Annonce de nouveaux grands champs pétroliers en cours
Non seulement il n’y a pas de crise d'approvisionnement pour justifier pareille bulle de prix, mais il existe plusieurs nouveaux gisements pétrolifères gigantesques qui doivent commencer à produire au cours de 2008 pour augmenter l'offre.
Le plus important producteur de pétrole du monde, l'Arabie Saoudite, est en train de finaliser des plans pour renforcer l'activité de forage d'un tiers et accroître les investissements de 40%. Le plan de Saudi Aramco, couvrant la période de 2009 à 2013, devrait être approuvé ce mois-ci par le conseil d'administration et le Ministère du pétrole. Le Royaume est au beau milieu d’un plan d’élargissement de la production pétrolière de 50 milliard de dollars pour répondre à la demande croissante de l’Asie et des autres marchés émergents. Le Royaume prévoit d'accroître sa capacité totale de pompage jusqu’à 12,5 millions de barils par jour d'ici à l'an prochain, une hausse d'environ 11% de sa capacité actuelle de 11,3 millions de barils par jour.
En avril de cette année le gisement pétrolifère de Khursaniyah en Arabie Saoudite a commencé le pompage, et il ajoutera bientôt 500.000 barils par jour à l'offre mondiale en pétrole brut Arabian Light, de haute qualité. En outre, un autre projet d'expansion saoudien, le développement des champs pétroliers de Khurais, le plus important des projets de Saudi Aramco, augmentera la capacité de production pétrolière des gisements saoudiens de 11,3 à 12,5 millions de barils par jour d'ici à 2009. Il est prévu que Khurais augmentera la capacité d’exportation saoudienne de brut léger de haute qualité de 1,2 millions de barils par jour.
Petrobras du Brésil est dans la phase d'exploitation initiale des réserves pétrolières offshore de son gisement de Tupi. Les estimations ont récemment confirmé qu’elles pouvaient être aussi grandes ou plus grandes que celles de la Mer du Nord. Petrobras dit que le nouveau gisement ultra-profond de Tupi pourrait contenir jusqu’à 8 milliards de barils de pétrole brut léger exploitable. Quand ce sera en cours, dans quelques années, il est prévu de classer le Brésil dans le « top 10 » mondial des producteurs pétroliers, entre le Nigeria et le Venezuela.
Aux États-Unis, à part les rumeurs disant que les grandes compagnies pétrolières délaissent délibérément les immenses nouvelles réserves en Alaska, de crainte que l’offre excédentaire ne fasse plonger le prix de ces dernières années, l'US Geological Survey (USGS) a récemment publié un rapport qui a confirmé de nouvelles grandes réserves pétrolières dans la région appelée Bakken, qui s'étend à travers le Dakota du Nord, le Montana et le sud-est de la province de Saskatchewan [au Canada]. L'USGS estime que Bakken contient jusqu’à 3,65 milliards de barils de pétrole.
Ce ne sont là que quelques confirmations d’immenses réserves de pétrole à exploiter. On estime que l’Irak (où les quatre plus grandes firmes pétrolières anglo-étasuniennes salivent de mettre la main sur des gisements inexplorés) possède les plus grandes réserves pétrolières après l'Arabie Saoudite. Il reste encore une grande partie du monde qui n'a pas été explorée pour y chercher du pétrole. À un prix supérieur à 60 dollars le baril, d'énormes potentialités nouvelles deviennent économiques. Le problème majeur auquel est confrontée la grande industrie pétrolière n’est pas de trouver de quoi remplacer le pétrole, mais de contrôler les découvertes pétrolières mondiales pour maintenir le prix exorbitant actuel. Elle est aidée en cela par les banques de Wall Street et les deux grandes sociétés d’échanges pétroliers : NYMEX et ICE et ICE Future de Atlanta-Londres.