Dans la nuit du 13 juin 1835, à Saint-Paul, les dénommés Prosper, esclave du Sieur Vouillac, et Toussaint, esclave de l´atelier colonial, se seraient réunis dans la case de la dénommée Marie, une esclave appartenant à la dame Petit. Ils auraient évoqué le prochain retour des Anglais dans la colonie. Des Anlais qui seraient prêts à accorder aux esclaves leur affranchissement immédiat. Ils formulent également le projet de s´adjoindre à d´autres esclaves, promoteurs d´un complot qui vise l’attaque de la caserne et la prise des armes.
Ce projet doit être mis en œuvre le jour de la Fête-Dieu. Malheureusement, Prosper et Toussaint sont arrêtés par le commissaire de police et incarcérés jusqu´à la Fête Dieu. Le 16 juin, l´évasion de quatre esclaves - les dénommés Edmond, Benoît, Charlot et Augustin - de la prison de Saint-Paul, fait pressentir au commissaire de police que la situation est de plus en plus grave pour les esclavagistes. Le 18, le même commissaire se plaint que la revue des -colonies éditée par C.-A. Bissette, " homme de couleur de Martinique", soit répandue dans son quartier par un habitant de Saint-Denis, CharlotToinette.
En fait, Charlot Toinette reçoit cette revue d´un de ses correspondants de Nantes. Le commissaire de police la qualifie " d’incendiaire", parce que selon lui, elle " appelle à grands cris les Noirs à la révolte". L´effet qu´elle a déjà produit sur l´esprit des esclaves dans les ateliers l´a décidé à " faire arrêter et mettre en lieu de sûreté plusieurs Noirs".
Il termine son rapport en signalant qu´il vient de surprendre Louis Arthur, un homme de couleur, qui n’a pas encore vingt ans, lisant cette feuille à l´atelier des charpentiers esclaves qui travaillent au tribunal de ce quartier
Le 19 Juin, le commissaire de police de Saint-Paul signale au procureur général que depuis l’arrivée de la corvette " La Nicore" en rade de Saint-Paul, un homme de couleur, domestique à Toul, diffuse des nouvelles dangereuses pour les nantis de la colonie. Il le fait suivre par un agent secret qui lui a rapporté les propos de leur entretien:
" Quelle nouvelle en France?
- Eh bien! La France parle en faveur des colonies.
- Que dit-on?
- Elle veut que tous soient citoyens. La Chambre des Députés s´ occupe de la liberté des Noirs et bientôt tous les esclaves seront libres.
- Qui servira les Blancs?
- Eh bien! ils débrouilleront leur cari après. Ils auront fort à faire".
Le commissaire invite le maire à demander au commandant de la corvette de consigner cet homme à bord jusqu´à leur départ.
Mais tous ces bruits de complots ne sont pas encore suffisants pour remettre en cause le régime esclavagiste. Le système est si bien verrouillé qu´il faudra attendre 1848 pour que la situation se débloque dans la colonie à la suite de décisions prises au niveau métropolitain.
LA RÉVOLUTION A PARIS
Le soir du 24 février 1848 un gouvernement provisoire de la République est nommé à l´Hôtel de Ville à Paris par acclamation: Lamartine, Ledru-Rollin et Arago en font partie. Ce sont des républicains dits modérés. Mais le peuple veut davantage et impose la participation d´un socialiste ( Louis Blanc) et d´un ouvrier ( Albert).
Le gouvernement provisoire décide l´élection au suffrage universel d´une Assemblée constituante. Une indemnité parlementaire est instituée pour ouvrir la députation à tous. La liberté de la presse et de réunion est décidée, l ´esc1avage est aboli à l´initiative de l´Alsacien Victor Schoelcher de même que la peine de mort en matière politique.
S´ajoutent les décisions sociales prises sous la pression des ouvriers et des socialistes: le droit au travail est proclamé, la journée de travail est limitée à dix heures à Paris et onze heures en province et, inspirés des idées de Louis Blanc, des ateliers nationaux sont créés pour donner du travail aux chômeurs
En province, la République est largement acceptée, fêtée dans les villes et villages où l´on plante des arbres de la liberté.
L´installation de ce nouveau gouvernement en France soulève-t-elle l´enthousiasme à Bourbon? Les Bourbonnais apprennent ce bouleversement politique seulement à partir de la fin du mois de mai 1848. A ce moment, le cours de l´Histoire a encore évolué en France. Les élections du 23 avril ont été un échec pour les socialistes ( 100 élus), un succès pour les républicains modérés ( 500 élus), et les monarchistes constituent une forte minorité ( 300 élus). L´Assemblée, dominée par des bourgeois républicains modérés, est hostile aux mesures novatrices du gouvernement provisoire.
A Bourbon, les défenseurs de la République ne sont pas nombreux. Le 31 mai, dans " La Feuille Hebdomadaire de l´île Bourbon", Adrien Bellier, issu du mouvement franc-créole, publie une longue lettre à l´intention des colons de l´île dans le but de tranquilliser les esprits et d´engager les colons à reconnaître le nouveau gouvernement provisoire. Dans son introduction, il est formel: l´événement qui s´est produit à Paris le 24 février et qu´il qualifie de " grand et de magnifique" a été en général assez mal apprécié dans la colonie, constate-t-il.
Il déplore l´opinion des monarchistes, selon lesquels " la République, qui peut-être si fatale à la France, sera nécessairement funeste aux colonies. Elle porte dans ses flancs, leur mort ou tout au moins leur ruine".
Aux colons qui craignent que l´émancipation ait lieu sans indemnité, il rappelle que le régime déchu de Louis Philippe ne leur avait jamais tenu à cet égard un langage clair. Il avait certes pris nombre de dispositions pour humaniser le système esclavagiste concernant la nourriture, le logement, les châtiments et, pour bien montrer que l´esclavage vivait ses derniers jours, il fixa de nouvelles conditions rendant l´affranchissement plus facile grâce au rachat. Mais il n´avait surtout jamais rassuré les colons contre les exigences du parti abolitionniste. Pour Adrien Bellier, la colonie doit adopter sans crainte les nouvelles mesures.
LES RÉPUBLICAINS RÉUNIONNAIS-SE MOBILISENT
Crainte ou pas, la colonie a bien reconnu le nouveau régime. Le 9 juin, le gouverneur proclame la République à Saint-Denis devant une foule de gens soucieux de l´ordre et de la protection de leurs biens et de la sauvegarde de leurs intérêts, les troupes de la garnison, les milices de Saint-Denis et des fonctionnaires. Cette foule qui désire le statu quo a répondu: " Vive La République! Vive le gouverneur! Vive les troupes de la garnison ! Vive la milice!" Le dimanche 11, un Te Deum a été chanté à la cathédrale en l´honneur de la glorieuse révolution des 22-23~24 février. Mais tout prouve que cette adhésion n´est que de façade et que les esprits n´ont guère évolué.
Le droit d´association étant établi, les vrais républicains établissent des clubs en juin à Saint-Denis. Dès que ce mot retentit dans la capitale et dans la colonie, la peur s´installe chez les esclavagistes. Le commerce se paralyse, le crédit cesse, la confiance disparaît. Le travail manque aux chefs d´ateliers qui sont forcés de renvoyer une partie de leurs ouvriers. Alors que le riz ne manque pas dans la colonie, plusieurs maisons de commerce manquent de cette denrée parce qu´ils ne peuvent plus avoir recours au crédit pour assurer leur approvisionnement.
" La Feuille Hebdomadaire de l´île Bourbon" transcrit bien le climat de peur qui règne dans certains milieux aisés de la colonie lorsqu´ après avoir analysé le programme du club l´Union ( qui veut faire connaître les idées libérales et chercher les manières de les appliquer au bien-être de tous), il conclut en suppliant les membres de ce club de ne pas agir, de ne rien exiger. Bref, cet organe de presse prête de mauvaises intentions à ce club.
Lorsque les républicains qui désirent être mieux représentés font circuler une pétition pour obtenir la formation d´une Assemblée coloniale élue par tous les hommes libres et apporter ainsi au gouverneur " un appui que le Conseil Colonial, réunion de privilégiés, ne peut lui donner dans le pays", ils sont vivement critiqués dans " La Feuille Hebdomadaire".
Albert de Laserve, un ancien franc-créole, réplique aux monarchistes qu´il n´est pas juste de ne pas respecter les principes de la dernière révolution et de diviser le pays.
Le soir du 28 juillet, deux cents à trois cents Noirs se sont assemblés dans la rue du Rempart et dans la rue Bourbon devant la maison d´un affranchi nommé Cot. Les cris poussés prouvent qu´il s´agit d´une manifestation politique. En effet, les manifestants lancent des slogans comme " Fantaisie, République et Liberté". C´est dans ce contexte qu´il faut situer les ennuis des citoyens Ladvis, Guinot et Talon à Saint-Paul. ils sont poursuivis pour avoir créé sur les conseils de Gustave Houpiart de Lahuppe le " Club du 29 octobre".