"La France a peur", assène Philip Stephens, chroniqueur au Financial Times de Londres (accès payant). Alors que des manifestations ont dégénéré, jeudi 23 mars, dans plusieurs villes de France, il brosse le portrait d´une nation qui redoute tout et n´importe quoi. Une nation divisée, traversée par de multiples clivages : entre ceux qui sont dans et hors le système, entre les fonctionnaires "choyés" et les salariés du privé "exposés aux dures forces de la compétition internationale", entre les chômeurs et les autres. Surtout, Philip Stevens décrit une France où l´équité entre générations n´est plus de règle : "Les étudiants [qui manifestent contre le contrat de première embauche, CPE] ont raison sur un point. Le fardeau de l´insécurité est réparti de manière injuste (...). S´il est probable que les jeunes ne connaîtront pas l´emploi à vie, ils devront payer les généreuses retraites que leurs parents se sont assurées. Quelque chose ne va pas dans ce marché."
Pour autant, le chroniqueur n´en démord pas. "Il est trop tard pour revenir vers le passé", et c´est le drame de la France : "Une aversion grandissante au changement" se manifeste "au moment précis où il devient impossible de lui résister". Le mouvement anti-CPE est aussi "futile" que le protectionnisme économique du gouvernement. "La France doit se tourner vers le changement si elle ne veut pas continuer à vivre dans la peur", insiste-t-il.
DES REVENDICATIONS D´UN AUTRE ÂGE
Le moins que l´on puisse dire, c´est que la presse étrangère, américaine en particulier, ne comprend pas grand-chose aux revendications des étudiants. L´éditorialiste de l´International Herald Tribune ironise sur cette "autre exception française : un code du travail rigide". Le Chicago Tribune résume la situation en ces termes : "Les salariés sont protégés en France à un tel point que, lorsque quelqu´un est embauché, il est pratiquement impossible de le licencier, même s´il est très incompétent." Le problème est qu´ils y perdent en fin de compte : "La sécurité d´emploi des travailleurs américains est moins importante que celle des Français... mais ils sont plus nombreux à avoir un emploi."
Le quotidien de l´Illinois égrène les chiffres : 4,3 millions d´emplois créés en deux ans aux Etats-Unis, un taux de chômage des jeunes deux fois inférieur à celui de la France, un taux de croissance plus robuste... Dans ces conditions, les manifestations anti-CPE relèvent du non-sens : "La sécurité d´un emploi à vie ne veut rien dire, quand vous ne trouvez pas d´emploi. Les jeunes peuvent bien descendre dans les rues à Paris, mais le CPE leur donnerait quelque chose de plus gratifiant à faire."
VILLEPIN ET SARKOZY DANS "LE TRIANGLE DES BERMUDES"
La plupart des quotidiens étrangers, vendredi 24 mars, titrent sur les heurts qui ont émaillé les manifestations de la veille. Pour le Washington Post, le coût politique des derniers événements est lourd : "Les émeutes dans les banlieues, il y a quelques mois, et les manifestations étudiantes en cours ont été dévastatrices pour le gouvernement Chirac et pourraient réduire en cendres les ambitions présidentielles des deux figures de l´UMP, Villepin et Sarkozy." Le second avait été accusé d´attiser la colère des jeunes des banlieues avec ses "propos incendiaires" ; le premier a eu le tort de "vouloir capitaliser les malheurs politiques" de son rival en imposant la loi sur le CPE.
Hier, le New York Times s´en prenait plus précisément au seul Villepin : "Il aime se portraiturer en guerrier politique intrépide, seul face à l´ennemi sur le champ de bataille du pouvoir. Le problème est que ses ennemis ont tendance à se multiplier, y compris dans son propre camp", écrivait Elaine Sciolino, qui couvre l´actualité française pour le quotidien américain. Elle reconnaissait cependant que le premier ministre payait peut-être là un contexte mal choisi : à treize mois de la présidentielle, aucun politique n´a envie de se compromettre et soutenir une initiative impopulaire. Sarkozy, pourtant, aurait bien tort de se frotter les mains, car il n´est pas exclu que Chirac l´appelle pour succéder à Villepin : "Tout au long de la Ve République, le poste de premier ministre a été le triangle des Bermudes de la politique française. Aucun premier ministre, en plus de trois décennies, n´a réussi à se projeter à la présidence."
Marie Bélœil
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