4 ans après la faillite spectaculaire d´Enron, Libération publie les témoignages de plusieurs employés. Des propos qui nuancent le discours angélique sur les retraites et les assurances-maladies par capitalisation...
Rod Jordan, 67 ans
Ancien directeur de la division services d´Enron, fondateur du SEEC (Severed Enron Employee Committee)
«Ma retraite engloutie»
«Beaucoup d´anciens employés ne veulent plus entendre parler d´Enron, sauf des victoires judiciaires : autrement, c´est trop douloureux. Moi, j´ai rejoint la compagnie en 1998, à l´âge de 60 ans, à cause justement du très bon plan de retraite d´Enron : je voulais me constituer un capital. Trois ans après, Enron s´est effondré en engloutissant ma retraite. Après cela, je n´ai plus voulu travailler pour quelqu´un d´autre. Moi qui ne suis pas du tout entreprenant, j´ai créé ma compagnie de logiciels et elle marche assez bien. La vie continue. Cette expérience m´a permis de lancer en 2002 une association pour aider les gens, la SEEC, qui regroupe 1 180 membres, c´est une chance rare dans une vie. Plusieurs anciens ont fondé des entreprises, d´autres galèrent en enchaînant les emplois, mais les plus mal lotis ce sont ceux qui étaient déjà à la retraite au moment du scandale, avec leurs pensions sous forme d´actions Enron. Ceux-là ont tout perdu.»
Jim Fussell, 51 ans
Ancien directeur de technologie de l´information
«On travaillait vingt heures par jour»
«Enron était une bonne compagnie, à la pointe de la technologie et avec les meilleures jeunes recrues : on travaillait parfois vingt heures par jour, mais on était bien récompensés. Après l´implosion de la compagnie, j´ai mis treize mois à retrouver un emploi, alors que tout le secteur allait très mal. Mais, heureusement, j´avais diversifié les parts de mon fonds de retraite sans me limiter à des actions Enron, et ainsi, je n´ai pas perdu toutes mes économies comme d´autres. J´ai pu envoyer mon fils à l´université. Et j´ai pu m´inscrire sur l´assurance santé de mon épouse. Tout le monde n´a pas eu cette chance : un type de mon service, Bill Peterson, était traité pour un cancer. En perdant son boulot, il a perdu son assurance santé. Il est mort (1). Sa famille avait dû vendre sa maison pour régler les factures médicales.»
(1) En mémoire de Bill Peterson, d´ex-employés d´Enron défendent une réforme de la loi sur les faillites pour prolonger la couverture médicale des employés en cours de traitement (www.thepetersonlaw.com).
Diana Peters, 56 ans
Ancienne technicienne
«Je jongle avec trois emplois, y compris un travail de nuit»
«Idéalement, je veux voir les dirigeants d´Enron nettoyer les toilettes des bureaux où je fais le ménage les week-ends : je jongle avec trois emplois, y compris un travail de nuit. Les anciens dirigeants n´auront jamais à subir ce que j´endure actuellement. Mais, au moins, je sais qu´à l´issue du procès ils paieront pour leurs actions : vingt-cinq ans de prison me paraîtrait une peine juste.
A 56 ans, je ne récupérerai jamais ce que j´ai perdu : je ne pourrai jamais travailler suffisamment pour économiser de nouveau pour la retraite. Pendant quatre ans après l´effondrement d´Enron, j´ai travaillé la nuit. J´avais besoin de rester à la maison pendant la journée avec mon mari. On lui a découvert une tumeur au cerveau inopérable, le week-end avant mon licenciement d´Enron. Comment j´ai survécu tout cela ? En gardant confiance en Dieu : il faut tenir bon.»