L´Europe : suite ou fin ?
par Jean Boissonnat
La crise qui frappe la construction européenne ne doit pas être sous-estimée. À l´occasion de la ratification du traité constitutionnel, l´Union prend conscience du désarroi qui frappe les populations du Vieux Continent. La France n´est pas seule en cause, même si elle a donné le mauvais exemple.
La construction européenne a été portée pendant un demi-siècle par des forces diverses. Deux des plus importantes lui étaient extérieures : la menace soviétique et la tutelle américaine. Or, aujourd´hui, l´URSS n´existe plus et les Américains ont la tête ailleurs. L´Europe doit trouver en elle-même l´énergie de son unité. Elle ne sait plus où se trouve l´ennemi contre lequel il lui faudrait s´unir. Les États-Unis ? Même s´il y a des désaccords, les Européens se souviennent encore qu´ils leur doivent leur liberté. La Chine ? C´est bien loin. L´Islam ? Personne n´a envie de réveiller les guerres de religions.
Les ennemis de l´Europe se trouvent, aujourd´hui, en elle-même : le chômage, encore trop élevé dans trop de pays ; les divergences sur la place de la souveraineté nationale, entre les pays qui en ont mesuré les limites ( à l´Ouest) et ceux qui viennent seulement de la recouvrer et qui hésitent à la partager ( à l´Est) ; entre les grands pays qui voient l´Union comme un relais de leur grandeur passée ( cas de la France) et les petits pays qui ne veulent pas servir de faire-valoir aux grands ( cas des Pays-Bas).
Trop vite ?
Peut-être ne devrions-nous pas être surpris par les hésitations qui se révèlent actuellement. L´Union européenne vient de franchir, en quelques années seulement, plusieurs grandes étapes : la chute du communisme, la création de l´euro, la candidature turque, la redéfinition des rapports avec les États-Unis, la multiplication par quatre, depuis sa création, du nombre des membres de l´Union.
N´allons-nous pas trop vite dans un processus sans précédent historique, pour lequel il faudrait peut-être un temps de digestion plus long ? Certes, le projet de traité n´est pas révolutionnaire pour ceux qui attendent un État européen. Il n´est que la première ébauche de l´étage politique qui manque à la construction européenne. Mais, pour ceux qui ont perdu leurs repères nationaux, comme pour ceux qui rêvent d´une révolution sociale, c´est peut-être trop tôt, trop vite.
Le moment est venu pour les promoteurs de l´Union de définir plus clairement les nouvelles missions de l´Europe dans le monde nouveau du XXIe siècle. Gérer la paix sur un continent divisé par l´histoire. Construire ( patiemment) une fédération originale entre des États-nations qui ne peuvent être ravalés au rang de provinces ou de cantons comme dans les fédérations existantes. Imaginer un modèle de développement durable qui dépasse le capitalisme financier à l´américaine et qui ménage les ressources de la nature. Expérimenter de nouvelles formes de dialogue entre les cultures et les religions, notamment avec l´islam. L´Europe ne peut plus avancer seulement sur la vitesse acquise. Pour que cette crise ne soit pas une fin et que l´aventure européenne ait une suite, il lui faut de nouvelles ambitions et de nouveaux moteurs.