Sous le regard stupéfait du reste du monde, les Français discutent, se disputent, s´empoignent avec une virulence rare, même pour un peuple aussi querelleur en politique que le nôtre. L´Europe, qui en est le prétexte, risque d´en faire les frais. Car le « non » au référendum, qui s´exprime sondage après sondage, cristallise contre la Constitution toutes les peurs, tous les refus, tous les ras-le-bol d´une société française angoissée par l´avenir.
Pour aider ceux qui veulent comprendre sur quoi porte vraiment le traité soumis à leur vote, l´intervention télévisée de Valéry Giscard d´Estaing, hier soir, sur France 2, n´aura pas été de trop. Le « grand explicateur » a opportunément introduit dans le débat un peu de clarté et de sérénité avant que ne s´engage vraiment la confrontation des idées entre les partisans du « non » et ceux du « oui ».
Premiers concernés, les Français ne sont pas seuls à se passionner pour leur propre effervescence. Atterrés, nos partenaires européens s´angoissent de voir le « non » s´enraciner dans l´opinion. Ils ne peuvent ni ne veulent y croire.
Soucieux d´éviter tout défaitisme, certains affirment partager la certitude de Giscard selon qui les Français, au bout du compte, diront « oui ». D´autres s´efforcent de « positiver ». Josep Borrell, président catalan du Parlement européen, souhaite que ce débat français, qui permet de parler de l´Europe, « fasse tache d´huile » dans les autres pays.
En réalité, les conséquences d´un « non » français obsèdent tous les dirigeants de l´Union. À commencer par ceux dont les pays doivent ratifier la Constitution par référendum après le vote français : les Pays-Bas, trois jours plus tard, la Pologne en septembre, les Portugais en octobre. Ils sont de plus en plus nombreux à nous mettre ouvertement en garde. Certains viennent en France pour le faire. Il n´y a pas de « plan B », martèlent-ils à l´unisson. Imaginer qu´ils accepteraient de renégocier le traité pour le rendre plus acceptable par les Français est une « illusion », assure le Luxembourgeois Jean-Claude Junker, actuel président de l´Union.
Ils sont désemparés. Cette Constitution a été voulue par la France, bâtie à la française sous l´autorité du président Giscard d´Estaing. Elle exauce nombre de souhaits de la France. S´il la rejetait après cela, estime Aleksander Kwasniewski, notre pays endosserait une « énorme responsabilité ». Le président polonais est bien placé pour savoir que le pouvoir, dans son pays, pourrait échoir bientôt à ces mêmes conservateurs qui avaient pour slogan « Nice ou la mort ! ». La perspective de conserver le traité actuel ( celui de Nice) - « Le plus mauvais pour la France », rappelle Giscard - leur donne le sourire.
Voilà qui augure mal des chances de renégocier le traité constitutionnel, comme l´espèrent les tenants du « non » français. D´autant qu´il reviendrait à la très libérale Grande-Bretagne, qui assurera la présidence de l´Union au second semestre, de gérer la crise européenne.
La France n´est pas une île. Cela fait cinquante ans qu´elle mène, avec l´Allemagne, l´oeuvre de construction européenne. George Bush lui-même reconnaît le succès de l´Union européenne. Le moment serait mal choisi, pour les Français, de la mettre en panne. Dès lors, pour éviter de mélanger les genres, pourquoi ne pas adopter la boutade de l´ancien Premier ministre danois, Poul Rasmussen : « Ce traité, c´est le nôtre ; celui de Chirac, c´est l´ancien traité, celui de Nice » ?
par Joseph LIMAGNE