Lâcher du lest sans perdre la face, voilà tout le jeu sensible auquel s´est livré, hier, Jean-Pierre Raffarin. Sur les ondes de Radio J, le Premier ministre a envoyé des signes réels d´écoute vers les syndicats tout en réaffirmant qu´il reste le maître à bord. Le capitaine d´un navire secoué, mais qui s´accroche à son cap sur la réforme des 35 heures et le projet de loi Fillon. Après la vague de mécontentement qui s´est déversée, jeudi, dans les rues, le gouvernement se voit pourtant dans l´obligation de baisser la voilure. De donner quelques rations supplémentaires à un équipage inquiet pour son pouvoir d´achat et se sentant menacé par le chômage. On trouve donc, presque miraculeusement, des rentrées fiscales supplémentaires qui vont permettre d´ouvrir la négociation sur les salaires dans la fonction publique.
Et pour le privé ? L´opinion se choque des bénéfices arrogants des grandes entreprises: Jean-Pierre Raffarin, dans son intervention dominicale, évoque « le partage ». Au risque de se faire écharper par le patronat, il se pose en défenseur vertueux de la redistribution des richesses, de l´intéressement et de la participation si chères aux gaullistes. Voeux pieux ou véritable volonté de réforme ? Les syndicats, eux, attendent de voir les premières mesures concrètes. Ils sont, bien sûr, satisfaits de constater que la mobilisation a trouvé un écho. Mais ils restent méfiants. Et si le gouvernement se contentait de gagner du temps?
Mais le calendrier électoral est têtu. Onze petites semaines nous séparent du référendum sur le projet de Constitution européenne. La crainte d´un vote-sanction, d´un ´ non ´ motivé par le rejet de la politique de l´UMP, plane sur le gouvernement comme une épée de Damoclès. Jean-Pierre Raffarin, le sait, il l´a déclaré hier : « Le résultat sera sans doute serré, il ne faut pas considérer que la victoire du ´ oui ´ est acquise. » Avant le 29 mai, le gouvernement doit donc déminer le terrain, apaiser la crise sociale. Et il doit faire vite. Car les partisans du ´ non ´ mènent campagne. Les uns agitent les drapeaux de la patrie face à une Europe dominatrice. D´autres dénoncent les risques d´une vague d´ultralibéralisme venue de Bruxelles. Et l´inquiétude s´installe.
Le sondage publié, aujourd´hui, par L´Express, révèle que le ´ non ´ gagne du terrain aussi sûrement que baisse l´estime des Français pour le gouvernement. Mais le débat est-il vraiment là ? L´avenir de l´Europe peut-il se jouer sur un mouvement d´humeur, une grogne sociale ? En faisant le pari d´une ratification par référendum, Jacques Chirac a pris un risque bien connu: voir les électeurs répondre à une autre question que celle posée. Jean-Pierre Raffarin n´a plus que soixante-quinze jours pour calmer le jeu et faire en sorte que les citoyens, dans l´isoloir, n´aient plus qu´une interrogation en tête: quel visage veut-on donner à l´Union pour les années à venir
© Philippe LEMOINE