Il fait encore noir, les seules sources de lumière sont les étoiles qui parsèment le ciel et la jeune lune, encore dans son premier quartier. Il fait froid aussi. Tellement froid. C’est encore l’hiver, mais un hiver sans la neige et l’amusement, un hiver froid et gris. Il pleut souvent et le vent mordant ne lui laisse pas un instant de répit. C’était si bon quand elle était là, quand elle venait tout prêt de lui pour le réchauffer, quand elle lui apportait à manger, toujours quelque chose de frais et de chaud. C’était si bon quand ils partaient tous les deux pour de longues promenades dans la forêt et qu’elle lui apprenait tout ce qu’elle savait, petit à petit, à commencer par les dangers bien sur. Oh ! ce n’est pas qu’il y en ait eu beaucoup ! La plupart des animaux censés les évitaient tant qu’ils le pouvaient ou, du moins, ne leur cherchaient nulles querelles. Le seul véritable danger résidait dans les alentours des bois, dans les monstres, comme il les avait toujours appelés, les monstres qui tuaient ou réduisaient le siens en esclavage. Il a un soudain frisson, mu par le froid mais aussi la douleur. Car elle n’est plus là. Elle est parti au matin pour chasser, comme toujours, mais elle n’est toujours pas revenue. Il l’appelle. Pas de réponse. Ce n’est pas une surprise, elle ne peut plus lui répondre, elle ne l’entend plus. Elle est parti beaucoup trop loin pour pouvoir percevoir son cri. Il l’appelle. C’est inutile, si elle n’est pas revenu c’est qu’elle ne le peut pas. Jamais elle ne le laisserait si longtemps seul. Pas à son âge en tout cas, il est encore bien trop jeune pour se débrouiller seul. Il l’appelle, sans trop d’espoir. Elle a du être confronté à un mâle plus fort, pas à une femelle car c’est la plus robuste de la région. Ou peut-être est-ce un des monstres contre lesquels elle l’avais mis en garde ? Qui peut savoir maintenant. Il pousse un gémissement pitoyable, plus par principe que par réelle conviction. Il le sait maintenant, elle est morte. Il savait que c’était possible, il savait que ça pouvait arriver à tout moment, mais il n’était pas prêt. Et maintenant il est seul, sans grand espoir de survie. Tout à coup, un bruit, très faible, très étrange. Il n’a jamais rien entendu de pareil. Ça vient de tout prêt, de quelque part entre les arbres, quelque chose approche. Il écoute avec attention, tendu, tous ses sens en éveil. Et puis enfin, une forme apparaît. C’est quelque chose de sa taille environ, peut être un peu plus grand. Ça se tient sur deux pattes, comme il le fait parfois pour s’amuser, mais très droit, pas comme lui. Ça a aussi une drôle d’odeur, une odeur qu’il connaît vaguement mais qu’il n’arrive pourtant pas à reconnaître. Ça ne doit pas avoir de très bon yeux, ça ne l’a pas encore vu. Peut-être que s’il reste calme, sans bouger, ça passera sans le remarquer. Mais en même temps, il voudrait bien savoir ce que c’est ! Il continu à fixer la chose de ses grands yeux d’or. Soudain, ça tourne la tête. Ça a vu son regard, ça le regarde aussi. Ça se déplace tout doucement, ça a peur de lui. Et tout à coup, il reconnaît cette forme, cette odeur, ces manières. C’est un des monstres ! Il a un sursaut de surprise puis redeviens calme : c’est une femelle, une jeune. Elle est différente de ceux qui vivent près de la forêt. Elle a de longs poils roux mais tout sales. Sa peau blanche est couverte d’une sorte de poussière noire. De l’eau part de ses yeux verts et coule le long de son visage. Et elle a des oreilles pointus. Ce n’est pas la même race que les autres. Elle gémit elle aussi, elle a peur, elle a froid et elle est seule. Tout comme lui. Son odeur n’est pas désagréable, contrairement aux monstres qu’il a l’habitude de voir, elle ne sent pas la sueur et l’alcool mais plutôt la forêt mélangé à autre chose qu’il ne connaît pas, un parfum désagréable qui émane de la poussière qui la recouvre. Elle est effrayé mais elle n’ose pas bouger, il le sent. Lui est quelque peu réconforté par ses observations. Après tout, elle n’est peut être pas si mauvaise. Il se lève légèrement et s’approche un peu, elle ne bronche pas mais sa crainte s’accroît. Alors il s’arrête et retourne se coucher tout au fond de son nid, sans détacher son regard de celui de la jeune. Ils se fixent déjà depuis plusieurs minutes quand un éclair déchire le ciel aussitôt suivi par la détonation du tonnerre. Un seule goutte d’eau tombe sur la main de la femelle révélant sa peau étonnamment blanche. Elle se lève lentement et s’avance vers lui de la même manière. Elle arrive au bord de son nid et se fige. Alors il se pousse doucement, lui faisant une place et relève ses grands yeux vers elle. Elle ne fait aucun son, aucun mouvement inutile. Elle se contente de descendre et de s’asseoir sur le bord opposé du creux. Il rampe doucement vers elle. Elle est d’abord surprise puis s’avance à son tour. Et ils se blottissent l’un contre l’autre, pour se protéger du froid et de la pluie, mais surtout de la peur et de la solitude. Ils poussent un soupir de contentement à l’unisson. Et ils s’endorment ainsi, sans se soucier des dangers de la nuit, sans se soucier du lendemain et de ce qui les attend. Peut être la mort…