Lorsqu’on compose du texte au pavé, que ce soit en typographie au plomb ou dans InDesign, on peut couper les mots en fin de ligne [2], modifier l’espace qui sépare les mots [3], voire ajuster légèrement celui qui sépare les lettres [4], afin d’obtenir une répartition harmonieuse du texte, sans lézardes ni blancs disgracieux. On réserve la justification au pavé aux lignes suffisamment longues car il est impossible d’obtenir quelque chose d’uniforme en n’ayant que quelques mots par ligne : vous avez sans doute déjà vu ces affreuses colonnes étroites de texte justifié où parfois les mots sont tout bonnement écartelés pour occuper tout l’espace disponible – et vous avez pleuré des larmes de sang.
LES CONTRAINTES TECHNIQUES DU WEB
Sur le Web, le seul paramètre d’ajustement est l’espace-mot, que le navigateur étend de façon à ce que chaque ligne occupe toute la largeur du bloc si vous avez spécifié text-align: justify;. Il est évident que ça ne suffit pas. Si l’on manipule uniquement l’espace mot, le risque est grand que des blancs très moches apparaissent partout dans le texte (d’ailleurs, si vous plissez les yeux, vous y verrez apparaître le visage de Satan). La propriété letter-spacing ne permet pas de définir la tolérance d’élasticité de l’espace interlettres comme dans un logiciel de composition, mais uniquement à modifier ponctuellement et uniformément l’approche d’un mot ou d’un groupe de mot, dans un titre tout en capitales par exemple.
Il semble donc évident qu’actuellement, il est impossible de composer du texte au pavé correctement sur le Web. De plus, ce support est par nature fuyant et imprévisible, ce qu’il faut comprendre comme « Par principe, tout est susceptible d’être bien pire que ce qu’on imagine ». C’est le monde merveilleux du worst-case scenario. Tout le monde s’est ainsi tacitement ou ouvertement mis d’accord pour renoncer définitivement à justifier du texte sur le Web, puisque ça allait créer des rivières larges comme le Saint-Laurent et introduire des blancs tellement grands entre les mots qu’on ne verrait plus qu’ils sont sur la même ligne.
Le fleuve Saint-Laurent à la hauteur de Tadoussac. Effectivement, on ne voit pas l’autre rive. C’est ça l’Amérique, tout est plus grand.
Certes, beaucoup de facteurs doivent être réunis pour que la justification au pavé fonctionne sur le Web. Le bloc doit être suffisamment large (autour de 60 caractères pour un texte en français). Vous aurez en outre plus de chances avec une langue contenant beaucoup de mots courts comme l’anglais. Le choix des caractères joue également beaucoup : si vos caractères sont étroits [5] et que leur approche est faible, chaque mot a une apparence compacte qui contraste plus fortement avec le blanc de l’espace-mot. Lorsque le navigateur agrandit cette dernière [6] pour justifier le texte, cela se voit beaucoup plus que si vos caractères sont larges et que le mot a une apparence plus aérée. Si vous choisissez de justifier le texte, votre chaîne de substitution de fontes CSS devra tenir compte de cet aspect.
D’autre part, il existe des outils qui permettent de contourner les limitations du Web, notamment un bidule en JavaScript qui gère automatiquement la césure, dans le respect de la langue du texte : hyphenator.js. Le résultat est assez spectaculaire : la césure se fait de façon dynamique côté client en fonction de la largeur du bloc, et les tirets disparaissent si vous copiez et collez du texte. Toutefois, ce script n’offre pas les réglages disponibles dans InDesign, par exemple, pour limiter le nombre de césures successives ou spécifier le nombre de caractères minimum devant précéder la césure ou lui succéder. Cette solution est donc loin d’être idéale, même si elle peut apporter un mieux certain d’un point de vue visuel.